Sylvain Cordurié : Interview exclusive Unif’

Date : 18 / 09 / 2025 à 08h00
Sources :

Unification


A l’occasion de la sortie du second tome de La Confrérie des tempêtes, Sylvain Cordurié, qui a initié la série avec Jean-Luc Istin, a accepté de jouer le jeu de l’interview avec Unif, pour notre plus grand plaisir. On y découvre un auteur humble, reconnaissant et réaliste.

Ancien rôliste, Sylvain Cordurié se lance dans la bande dessinée en 2001. Après avoir signé avec Stéphane Créty (Salem la Noire, Acriboréa et Les Fléaux d’Enharma) et avec Laci (Le Céleste Noir) chez Delcourt, puis chez Le Lombard (One), il intègre les collections de Jean-Luc Istin et Soleil au milieu des années 2000.

Il s’essaie à plusieurs genres avant d’écrire pour la collection 1800, avec Sherlock Holmes et les Vampires de Londres. S’ensuivront 16 autres tomes liés de près ou de loin au logicien, avec des récits oscillants entre le fantastique, l’épouvante et le steampunk.

En parallèle, il se met au service d’autres collections (Oracle, Androïdes, Brocéliande) avant de rejoindre l’équipe des Maîtres Inquisiteurs - dont il réalisera 9 tomes - puis celle du Monde d’Aquilon, en participant aux séries Orcs & Gobelins, Mages et Les Terres d’Ogon.

Depuis 2023, il travaille à la fois avec les éditions Soleil et les éditions Oxymore (West Fantasy et La Confrérie des Tempêtes).

1. Orvann – Un tome 2 marquant

Avant tout, félicitations pour Orvann, le deuxième tome de La Confrérie des Tempêtes. C’est un très bel album : les dessins sont somptueux, mais c’est surtout le scénario qui impressionne par son intelligence et sa profondeur. Le premier tome était déjà solide, mais ici on a clairement franchi un cap. Quand vous créez une œuvre de ce niveau, savez-vous déjà que vous tenez quelque chose de spécial ?

D’abord, merci pour l’équipe.
Si le scénario fait mouche, c’est parce qu’il est porté par le dessin et la colorisation.
Le bon accueil d’un titre est toujours le fruit d’un travail collectif. Ça inclut bien évidemment le directeur de collection.



Pour être honnête, il m’est difficile d’avoir du recul sur mon propre travail.
Dans le cas présent, j’ai senti que ça coulait naturellement à l’écriture, mais j’ai eu besoin de regards extérieurs pour me confirmer que ça sonnait comme je le souhaitais.

2. Genèse et construction

Pouvez-vous nous raconter les coulisses de sa création ? D’où est venue l’idée, combien de temps ont demandé l’écriture, la réalisation graphique puis la production finale ? Globalement, c’est un projet qui s’étale sur combien de temps ?

La production de La Confrérie a commencé officiellement en juillet 2023, il me semble.
Avant, Jean-Luc avait mis en place l’univers. Puis il a réuni une équipe.
La préparation d’une saison de cinq tomes demande pas mal de boulot.
De fait, entre le tout début et la sortie du tome 1, deux ans se sont écoulés.
Pour info, Stéphane avait terminé le T2 dans le courant du mois de juillet 2024, sauf erreur.
Pour ce qui est de l’écriture, sur cette série, j’ai réalisé des demi tomes.
En gros, j’ai attaqué la première moitié du T1, puis je suis passé au tome suivant et j’ai fait de même. Pareil avec le tome 3.
Ensuite, je suis revenu sur le T1 pour la seconde moitié. Etc.
Pour moi, un tome demande à peu près deux mois de travail.
Concernant la partie graphique, Giovanni nous a rejoint sur le tome 1, avec le bonheur que l’on sait. Il a pu développer un style personnel, différent de ce qu’il fait sur le Monde d’Aquilon. Olivier Héban a magnifiquement colorisé ses planches.
Thoorak a ceci de particulier que nous avons travaillé à quatre mains, Jean-Luc et moi.
Je ne lui ai pas demandé s’il avait aimé cette dynamique, mais moi oui.
Le tome 2 était une sucrerie. Steph, ce n’est pas n’importe qui dans mon histoire. On a vécu de beaux moments sur cet épisode, avec un sentiment d’accomplissement à la fin.
Le tome 3 a été confié à Nico Tamburo. Là aussi, c’était une belle aventure. Il dessine également le tome 5. J’ai eu la chance de voir quelques planches. Top secret.

Avez-vous une idée précise de la direction de la série La Confrérie des Tempêtes ? Disposez-vous d’une sorte de bible ou de plan à long terme, sur plusieurs tomes ?

Le boss, c’est Jean-Luc.
Je ne livre pas ses secrets de fabrication.
Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y aura un tome 6, et donc probablement une saison 2.
Je dis « probablement », parce que ce n’est pas à moi de l’annoncer.
Les choses sont concrètes quand le directeur de collection s’exprime.


3. Le métier de scénariste

Vous avez travaillé sur différents genres et signé de nombreux scénarios. Comment organisez-vous vos journées de travail ? Travaillez-vous sur plusieurs projets en parallèle ?

De manière un peu bordélique pour encore un ou deux mois.
Après, je reviendrai aux demi tomes. C’est de loin la meilleure façon de bosser pour moi.
En gros, je travaille tous les jours (souvent la nuit), week-ends compris. Je prends peu de vacances. Très peu.
Ne me demandez pas pourquoi : quand je suis off, je ne pense qu’à me remettre derrière le clavier. C’est étrange, mais je fonctionne comme ça.

Travaillez-vous sur plusieurs projets en parallèle ?

En général, sur trois ou quatre. L’idéal, c’est trois.

Et en tant que scénariste, n’avez-vous jamais eu envie de prendre vous-même le crayon, le pinceau ou la tablette graphique pour mettre en images vos propres histoires ?

Je suis un garçon optimiste, mais pas à ce point.
Il faut de véritables qualités pour être dessinateur de BD. 
Je ne les ai pas.
J’ai essayé de bosser le dessin pendant mes années aux Beaux-Arts d’Angers.
En poussant le truc, j’aurais au mieux pu devenir un dessinateur moyen.
Le jeu n’en valait pas la chandelle.

4. Collaboration et processus créatif

Quelle est votre relation de travail avec vos dessinateurs ? Participez-vous à la mise en scène, aux choix de découpage, ou laissez-vous une totale liberté graphique ?

Je suis plutôt perçu comme directif.
Et je le suis, mais pas autant qu’on l’imagine.
Je travaille souvent avec de jeunes auteurs. Ou des auteurs étrangers. Voire, de jeunes auteurs étrangers.
Donc, j’ai pris l’habitude d’être très précis dans mes descriptifs. Ça comprend le type de plan, les strates, l’action bien entendu…
Je suis les boards de très près. J’aide au besoin et je les « pré-lettre ».
Ça me permet de vérifier comment les bulles composent avec le dessin. Et j’affine toujours les textes quand je les pose sur le story.
Mon approche est uniforme.
Peu importe l’expérience de l’auteur à mes côtés. Je fais mon job.
Mais quand un dessinateur a de la bouteille, je n’attends pas de lui qu’il colle au mot près à ma façon de voir les choses. Il lit et retient ce qui lui est utile. La plupart du temps, quand il a des suggestions, elles sont appliquées.

5. Regard sur la BD d’aujourd’hui

Quel est votre regard sur l’industrie actuelle de la bande dessinée ? Comment a-t-elle évolué depuis vos débuts ? Peut-on encore bien vivre de ce métier, ou est-ce devenu un véritable sacerdoce, une passion qu’on poursuit malgré les difficultés économiques ?

Je suis mal placé pour me plaindre car je vis de ma passion.
Je sais qu’il est bien plus difficile de commencer aujourd’hui ce métier, comparé au début des années 2000.
La BD connaît une crise. Le lancement de nouvelles séries est un casse-tête…
Mais d’une certaine manière, je vis dans une bulle. J’appartiens à un collectif.
J’ai trimé parce que je partais de loin. Mais j’ai eu la chance de faire des rencontres déterminantes. On m’a donné du temps, on m’a accordé de la confiance.
Je n’avance pas seul.


Dans un monde où l’offre culturelle est pléthorique – un peu comme sur Netflix – ne craignez-vous pas une saturation du public ? Et selon vous, quelle est la recette pour se renouveler et continuer à surprendre les lecteurs ?

Ça fait une vingtaine d’années que j’évolue aux côtés de Jean-Luc.
J’ai appris une multitude de choses sur la conception d’un projet, sur sa gestion. Sur le fait que l’on n’écrit pas que pour soi, mais aussi et surtout pour des lecteurs.
Donc, à partir comme une fusée sur une histoire sans se poser les bonnes questions, on prend le risque de se planter.
On peut parler de recettes, mais si on n’est pas à sa place, qu’on n’est pas passionné par les récits auxquels on se consacre, les ingrédients seront peut-être là, mais le plat sera fade.
Déjà qu’en faisant de son mieux, on n’est pas toujours au taquet…
Pour moi, l’un des secrets, c’est l’amusement.
Je suis à la fois un professionnel et un gosse qui s’émerveille encore de beaucoup de choses.
Même l’époque que nous vivons, déprimante à souhait, je la traverse avec pas mal de légèreté.
Et, découverte assez récente pour moi, pour surprendre les autres, il faut se surprendre soi-même. Ça devient relativement central dans mon approche de l’écriture.

6. Carrière et choix personnels

En dehors de ce deuxième tome de La Confrérie des Tempêtes, quelle est, selon vous, votre plus belle réussite en bande dessinée ? Si vous ne deviez garder qu’un seul titre ou une seule série de toute votre carrière, lequel choisiriez-vous ?

Dur à dire…
En fait, je pense davantage à des moments qu’à des titres.
Aux personnes qui m’accompagnent.
J’essaye de vivre un truc privilégié avec elles. Parce qu’une fois le tome fini, il ne nous appartient plus. Il ne reste que l’aventure artistique et humaine.
Si je m’en tiens aux retours des lecteurs, Myth (Orcs et Gobelins tome 2), c’est le haut du panier.
Mais, en tant que scénariste, je suis mieux armé aujourd’hui qu’en 2017.
Ce que j’ai fait sur la Confrérie est un cran au-dessus.
Après, Myth est le personnage qui me ressemble le plus.
Bon, je ne suis ni voleur ni assassin ni vert, hein. 
Ce que je veux dire, c’est que l’écrire est assez naturel pour moi. L’amusement dont je parlais plus haut, avec un tel petit pois sauteur, c’est vraiment fun.
Je doute que ça se produise un jour, mais ça me plairait de construire quelque chose avec lui.


Si vous pouviez choisir l’une de vos œuvres à adapter en film ou en série, laquelle aimeriez-vous voir portée à l’écran ?

Sherlock Holmes.
Parce que les trois diptyques écrits pour Laci ont été pensés comme une trilogie. Comme une structure filmique de 90 minutes X 3, en gros.
Entendons-nous bien. Je n’ai pas fait cette BD pour qu’elle soit adaptée. Mais j’aime le cinéma, et j’ai voulu le transmettre via ce récit.

Justement, vous avez déjà redonné vie à des personnages emblématiques comme Sherlock Holmes. S’il y en avait un autre, lequel rêveriez-vous de revisiter à votre manière ?

Il n’y a pas vraiment de personnage issu de la littérature sur lequel j’aimerais me pencher.
En BD, il y aurait Thorgal, c’est sûr.
Sinon, plus jeune, ça m’aurait plu d’officier pour Marvel. Mais j’en suis revenu.
En y réfléchissant, c’est l’univers déroulé par Lovecraft et ses héritiers littéraires qui me parle le plus.

Si vous n’aviez pas été scénariste de bande dessinée, quel autre métier auriez-vous aimé exercer ?

Bonne question.
Je n’en ai aucune idée.
Je suis là où je dois être, entre le texte et le dessin.

7. Inspirations et influences

Etant de la même génération, j’ai grandi avec Tintin, Goldorak et Tolkien (et même Téléchat, Heidi, Jeanne et Serge !). Et vous ? Quels héros ou univers ont marqué votre enfance ?

Goldorak, indiscutablement.
Ça va sans doute vous paraître martien, mais je ne me suis jamais vraiment intéressé à Tintin. Et j’ai vécu la lecture du Seigneur des Anneaux comme une purge.
En BD, mes maîtres, ce sont Le Tendre & Loisel sur La Quête de l’Oiseau du Temps (une claque) et Franquin pour… tout. En particulier pour Gaston Lagaffe et Idées Noires.

8. Projets à venir

Quels sont vos prochains projets ? Pouvez-vous nous donner quelques indices sur vos futures publications ?

Je suis actuellement sur Terres d’Ogon et Mages.
Il y a également un hors-série pour West Fantasy sur le feu.
J’aimerais évidemment être de la saison 2 de La Confrérie.
Et ça me plairait de revenir à la SF. J’ai un projet obsédant en tête.
Mais je privilégie les collections chorales pour l’instant.
Je me sens « engagé ». Commencer quelque chose et zapper pour passer à autre chose, ça ne me correspond pas. En l’occurrence, ce serait un poil égoïste.

9. Regard rétrospectif

Si vous pouviez parler au Sylvain Cordurié du début, celui qui écrivait Salem la Noire, que lui diriez-vous ? Avez-vous des regrets, ou encore, referiez-vous certaines choses différemment ?

Autant je ne peux plus ouvrir ces ouvrages, autant j’ai une grande tendresse pour les « jeunes » auteurs que nous étions.
Je n’ai pas de regrets.
D’abord, je suis le produit de toutes mes bonnes et mauvaises expériences.
Et je vais de l’avant.

Question bonus – pour rêver un peu

Avec La Confrérie des Tempêtes, West Fantasy et Le Monde d’Aquilon, on se prend parfois à imaginer un immense univers partagé. Dites-moi qu’il y a un lien, quelque part ! Genre une même planète, des siècles de distance, comme l’a imaginé Pierre Boulle avec La planète des Singes… ou quelque chose d’encore plus fou, façon parc à thème à la Westworld ?

Ces univers ont un créateur (ou cocréateur) en commun.
C’est à lui de se prononcer.
Mais c’est davantage un fantasme de lecteurs qu’autre chose.
À titre personnel, je n’en vois pas l’intérêt.
Tout le sel de ce métier, c’est de varier les plaisirs.


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