Stand Still : La critique
STAND STILL
– Date de sortie : 09/04/2026
– Éditeur : Éditions Delcourt
– Scénario : Garth Ennis
– Dessin : Dalibor Talajic
– ISBN : 978-2413093329
– Nombre de Pages : 56
– Prix : 10,50 euros
DESCRIPTION
Si vous aviez le pouvoir de figer le temps, qu’en feriez-vous ? Ce récit imaginé (et mis en couleurs) par Lee LOUGHRIDGE et dessiné par Andrew ROBINSON & Alex RIEGEL est totalement dingue aussi bien par son contenu que par sa forme (format paysage).
Ryker Ruel est un sociopathe très mystérieux, lubrique et totalement cinglé. Il a volé le prototype top secret d’un appareil capable de figer le temps ! Résultat : les cadavres des dirigeants du monde s’empilent, des oeuvres d’art célèbres disparaissent, etc. Seul le créateur de l’appareil, un scientifique ordinaire, a compris exactement ce qu’il se passe et entreprend de l’arrêter...
LA CRITIQUE
Ryker Ruel débarque dans un bar de bikers avec sa chemise hawaïenne et son sourire en coin. Il provoque, titille, laisse monter la tension. Et puis, soudain, presque tous les clients gisent sur le sol, entrailles à l’air, sans que personne n’ait vu quoi que ce soit. L’homme est parti. Il a volé le prototype top-secret d’un appareil capable de figer le temps, et il compte bien s’en servir. Face à cette machine à vengeance hors de contrôle, seul le créateur de l’appareil, un scientifique ordinaire, a compris exactement ce qu’il se passe et entreprend de l’arrêter. Le duel peut commencer.
Stand Still marie le voyage dans le temps avec le thriller d’action et de vengeance, un genre perpétuellement populaire, dont le renouveau doit beaucoup aux films de la veine John Wick. Mais Loughridge, connu jusqu’ici comme coloriste de renom (notamment sur Deadly Class et The Good Asian, avec à la clé une nomination aux Eisner Awards), prend soin de ne pas laisser son récit se réduire à une fantasmagorie de violence. L’histoire élève délibérément le questionnement moral au rang de vrai sujet. Les motivations de Ryker restent opaques, et tout est fait pour que le lecteur s’interroge continuellement sur sa croisade. Est-il un justicier, un psychopathe ou les deux à la fois ? Il utilise ses pouvoirs pour "équilibrer les échelles du monde à sa façon", prêt à se louer à quiconque en aurait besoin, ce qui le rend fondamentalement trouble. Pensez-y comme à une sorte d’Ace Ventura version super-vilain James Bond, avec toute la désinvolture et le danger que cela implique.
Cette ambiguïté tient le lecteur en haleine dans une première moitié de la lecture, que l’on peut qualifier de très réussie. Loughridge livre un scénario au rythme serré avec des dialogues percutants, et sait retarder habilement l’élucidation de ce qui motive Ryker, même s’il sème des indices de-ci, de-là. Malheureusement, la pleine révélation du ressort narratif pourrait décevoir quelque peu. Ce qui semblait si délicieusement étrange et inexplicable se révèle être, tout simplement, une histoire de vengeance, et perd en chemin une bonne part de la folie qui faisait son charme, mais humanise le personnage. La première scène reste le morceau de bravoure que rien n’égalera dans la suite, un constat d’autant plus frustrant que la promesse initiale était immense.
C’est sans doute sur le terrain formel que Stand Still marque le plus durablement. L’album revendique sa singularité dès le format. Conçu en paysage, une orientation rare dans le comics, il modifie radicalement le rapport à la mise en page et au découpage des séquences. Le projet a d’abord été développé pour le web et reprend un standard de pagination italien en panoramique, aux côtés de The Private Eye et de 300 dans le club très fermé des albums à format horizontal. Delcourt, comme Urban Comics avec The Private Eye, a eu la bonne idée de fournir un fourreau pour ranger l’album verticalement en bibliothèque.
Ce format n’est pas qu’un caprice d’objet de collection, il sert directement le dessin d’Andrew Robinson. L’usage exclusif des doubles pages donne à la mise en scène une dimension très cinématographique, permettant à Robinson de ménager des cadrages "grand angle" sans jamais sacrifier le détail. En une seule planche, il réussit à installer l’atmosphère d’une scène entière tout en faisant passer l’émotion de chaque personnage. Les expressions des personnages sont méticuleusement travaillées, capturant la tension, l’agressivité et la peur qui imprègnent chaque scène. Grind Robinson est un artiste habitué des couvertures peintes pour les grands éditeurs, et on retrouve ici cette qualité picturale appliquée à la narration séquentielle. La palette, vibrante mais jamais criardes, confère au récit une qualité atmosphérique certaine, les ombres et les lumières accentuant l’intensité des scènes les plus viscérales. Notons cependant que le second dessinateur, Alex Riegel, qui prend le relais à mi-parcours, apporte un style aquarellé complémentaire mais distinctement différent, créant une légère rupture de registre que les lecteurs exigeants pourront noter.
ET FINALEMENT ?
Et finalement, Stand Still est un comics aux ambitions visuelles réelles, servi par un concept fort et une entrée en matière fracassante. Son format panoramique en fait un objet à part dans les rayons, et le dessin de Robinson justifie à lui seul l’achat. Le scénario de Loughridge, convaincant tant qu’il maintient le mystère, perd en puissance lorsqu’il révèle enfin ses cartes. Mais le récit en devient profondément humain. Alors, pour un premier passage derrière la machine à écrire d’un coloriste de génie, le résultat est plus que prometteur, c’est le début d’une voix propre dans le comics adulte, presque parfaite et déjà singulière. Et finalement, la question que le protagoniste principal pose au début est intéressante : Qu’est-ce que vous ne feriez pas, si vous pouviez stopper le temps ? Une très belle découverte.
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