La longue marche de Lucky Luke : La critique
LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE
– Date de sortie : 17/04/2026
– Éditeur : Éditions Dargaud
– Scénario : Matthieu Bonhomme
– Dessin : Matthieu Bonhomme
– ISBN : 978-2884715102
– Nombre de Pages : 80
– Prix : 16,50 euros
DESCRIPTION
Forêts du nord du Minnesota, territoire Lakota.
Lucky Luke est chargé par Mr Cramp, patron de l’imposante « Cramp Company », de retrouver son neveu, qui aurait été enlevé à la naissance par la tribu des Pieds-bleus. Luke retrouve l’enfant – désormais âgé de 10 ans, nommé Nuage-Rouge et fils adoptif du chef Lance-de-Bois –, mais réalise vite que Cramp cherche en fait à éliminer cet héritier et rival, pour s’approprier pleinement l’entreprise familiale. Le cow-boy fuit immédiatement avec Nuage-Rouge désormais en danger vers le Canada et entame une marche longue et périlleuse entre forêt glaciale, loups affamés et (quatre) redoutables desperados envoyés par Cramp !
Déjà installé avec succès dans le territoire de Lucky Luke, Matthieu Bonhomme renouvelle le genre en jouant avec les personnages bien connus de la série (ainsi qu’à d’autres issus de l’actualité !) tout en montant encore d’un cran sa virtuosité graphique. Il nous offre un grand western, qui mêle brillamment la plus pure tradition de l’aventure avec un regard tendre, drôle et engagé.
LA CRITIQUE
Lucky Luke se retrouve embarqué dans un long périple en compagnie d’un jeune garçon qu’il doit accompagner à travers un Ouest semé d’embûches. De rencontre en rencontre, de danger en détour, ce voyage forcé va transformer une cohabitation difficile en relation plus complexe, jusqu’à donner à cette chevauchée des accents presque initiatiques.
Le premier constat, c’est que l’album ne fait pas vraiment dans la subtilité. Il aligne au départ pas mal de figures attendues, de situations un peu convenues, de passages qui sentent le western d’aventure très classique, sans toujours réussir à dépasser immédiatement ses références. Il y a là beaucoup de clichés, et il serait inutile de prétendre le contraire. On sent souvent le récit avancer sur des rails assez visibles, avec des effets que le lecteur anticipe longtemps avant qu’ils ne se produisent.
Mais ce qui aurait pu condamner l’ensemble à n’être qu’un Lucky Luke sympathique mais anecdotique finit par produire l’effet inverse. Parce qu’au fil des pages, l’album s’installe. Il prend son temps, laisse ses personnages exister, et transforme peu à peu ce qui pouvait sembler artificiel en véritable dynamique de lecture. La progression est réelle. Le voyage gagne en densité, la relation centrale trouve sa place, et cette longue marche devient justement plus prenante à mesure qu’elle avance. Ce n’est pas un album qui explose d’entrée, c’est un album qui se construit, et qui finit par attraper son lecteur sans qu’il s’en rende vraiment compte.
Le personnage du gosse joue évidemment un rôle central dans cette impression contrastée. Soyons francs : il est d’abord franchement insupportable. Il parle trop, en fait trop, irrite autant Lucky Luke que le lecteur, et son omniprésence pourrait vite devenir un fardeau. C’est sans doute l’un des paris les plus risqués de l’album, tant il flirte au départ avec le personnage repoussoir. Et pourtant, là encore, le récit parvient progressivement à retourner la situation. À mesure que l’aventure avance, le garçon cesse d’être seulement pénible. Il gagne en épaisseur, en fragilité, en sincérité aussi. Il ne devient pas miraculeusement lisse ou exemplaire, mais il finit par se rendre attachant. C’est même là que l’album réussit quelque chose d’assez juste : faire naître de l’affection là où il n’y avait d’abord qu’une forme d’agacement.
En revanche, l’intégration des Dalton apparaît beaucoup moins convaincante. Leur présence donne l’impression de relever davantage du réflexe patrimonial que d’un véritable besoin narratif. Surtout, ils ne sont jamais vraiment crédibles comme ennemis dans cette histoire. Ils sont là, bien sûr, parce qu’un Lucky Luke sans eux paraît presque inconcevable (ce qui était pourtant le cas sur les deux premiers albums), mais leur rôle manque de poids, de menace, de naturel. On ne croit pas vraiment à leur statut d’adversaires, et leurs interventions semblent finalement plus décoratives qu’essentielles. C’est sans doute la vraie faiblesse de l’album, vouloir réinjecter une figure incontournable de la série sans parvenir à lui donner une place organique dans le récit.
Côté dessin, l’album remplit parfaitement son rôle. L’univers de Lucky Luke est immédiatement identifiable, les personnages sont expressifs, les décors, même s’ils sont minimalistes, accompagnent efficacement cette idée de traversée au long cours, et l’ensemble conserve cette lisibilité qui fait depuis toujours la force de la série. Le trait soutient bien la narration, sans esbroufe inutile, mais avec suffisamment d’énergie pour faire vivre aussi bien les moments de tension que les séquences plus légères. Il y a un vrai sens du rythme visuel, et c’est important dans un album qui repose autant sur la progression du voyage que sur ses à-coups. A noter, la couverture est juste sublime.
La longue marche n’est pas un album qui séduit immédiatement. Il faut même reconnaître que ses premières pages laissent planer un vrai doute. Entre des situations très balisées, une accumulation de clichés parfois un peu lourde, et surtout un gamin suffisamment agaçant pour donner envie de lever les yeux au ciel plus d’une fois, le départ n’a rien d’irrésistible. Et pourtant, contre toute attente, cette aventure finit par trouver son rythme, son souffle, et surtout sa vraie force émotionnelle. Car derrière ses maladresses assez visibles, La longue marche devient peu à peu une lecture prenante, presque touchante par moments. En filigrane, l’album porte aussi un message écologique assez appuyé, résumé dès la quatrième de couverture par cette idée qu’“il est peut-être encore temps de sauver notre monde”, une dimension contemporaine qui peut paraître un peu soulignée, mais qui s’intègre finalement assez bien à cette aventure initiatique tournée vers la transmission et l’avenir.
ET FINALEMENT ?
Et finalement, La longue marche est un album imparfait, parfois trop appuyé, parfois trop cliché, et clairement pas irréprochable dans sa façon d’utiliser les Dalton, qui peinent ici à exister comme de vrais ennemis. Mais il aurait tort d’être réduit à ses défauts, car il réussit précisément là où on ne l’attendait plus. Ce qui commence comme une lecture un peu laborieuse finit par devenir une aventure prenante, portée par une relation centrale qui gagne peu à peu en justesse. Et ce gamin d’abord insupportable, que l’on croyait condamné à rester une gêne permanente, finit lui aussi par trouver sa place jusqu’à devenir, presque malgré nous, (un héros) attachant. Ce n’est peut-être pas un grand Lucky Luke, mais c’est assurément un album qui a plus de cœur qu’il n’en a l’air au départ.
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