Les âmes mortes : La critique

Date : 24 / 10 / 2018 à 09h30
Sources :

Unification


Les âmes mortes est un excellent documentaire de 8 heures, qui sort en salle en 3 parties, sur les camps de réhabilitation des "ultra-droitiers" entre 1957 et 1961.

En effet, des Chinois ont été taxés de droitiers et envoyés dans des camps de rééducation de Jiabiangou et de Mingshui en plein désert de Gobi. Mais ces derniers se sont vite retrouvés dans des mouroirs où on ne leur distribuait que 250 grammes de grains par personnes et par jour. Un traitement qui s’est aggravé de 1960 à 61 quand les plus forts, et ceux en meilleure santé, ont été envoyés à Mingshui. Un lieu désertique avec peu d’eau, des grottes servant de logements troglodytes sommaires et une soupe claire faite à base de feuilles de dattiers écrasées avec des graines pour quasi-seule pitance en plein hiver ayant des températures atteignant les -40 degrés.

Le bilan est terrible avec seulement environ 500 survivants sur les 3 200 personnes parties, dont beaucoup de professeurs et d’intellectuels qui ont été des cibles de choix.

Les sites gardent des décennies après, cette terrible présence, en dévoilant des ossements que l’on retrouve partout, exposés à tous vents et laissé sans sépultures par le gouvernement actuel qui a même refusé aux survivants l’érection d’une stèle portant les noms des disparu, faite gravée grâce aux contributions financières des anciens condamnés.

Cette histoire invraisemblable est racontée par certains survivants qui se confient à la caméra de Wang Bing en 2005. Le réalisateur a d’ailleurs interviewé à nouveau ceux qui n’étaient pas décédés entre temps en 2015.

De nombreux témoignages édifiants s’enchaînent contant des vies brisées et une misère extrême. La chance, la résilience, la volonté et souvent l’aide de la famille, ont permis au rescapé d’échapper, souvent de très peu, à une mort de faim.

Si la parole est principalement donnée aux hommes, quelques femmes s’expriment et racontent la vie, souvent d’une grande misère aussi, qu’elles menaient pour gérer leurs enfants. Elles racontent comment elles devaient trouver le moyen d’envoyer quelques denrées alimentaires à leurs maris ou enfants, ce qui a souvent été la raison de la survie des uns et des autres.

Le documentaire de Wang Bing n’est pas linéaire, bien que la construction de ce dernier permette d’appréhender l’ensemble d’un tableau glaçant et bien sombre. La première partie regroupe des témoignages permettant de mieux comprendre le contexte de l’époque et de découvrir avec atterrement les raisons, parfois anodines, ou même pas expliquées au "condamné", expliquant sa déportation dans un lieu pareil. On apprend le fonctionnement du camp principal, de son annexe et du dernier site sur lequel on peut s’interroger sur son utilité.

En effet, un témoin explique qu’il se demandait pourquoi on les avait fait partir en octobre pour cultiver un site, alors qu’il ne pouvait être travaillé qu’au printemps. De plus, aucune instruction de culture leur avait été donnée, ils n’avaient pas de semences à disposition, aucun outil, pratiquement pas d’eau et nul logement n’existait sur place, les obligeant à creuser la terre des grottes locales pour se faire un trou. Après une marche de deux jours, les hommes ont dû en attendre 10 pour voir la logistique, et leurs bagages arriver.

La deuxième partie permet de découvrir le lieu de Mingshui, qui a donné le sous-titre des différentes parties. Wang Bing l’arpente librement, montrant les ossements répandus à perte de vue, avant de suivre un paysan local l’entraînant vers les vestiges non rasés ou remblayés de l’ancien camp.

On découvre aussi les rites faits par certains survivants pour le repos de leurs codétenus ayant rendu l’âme en ce lieu désolé, véritable antichambre de la mort.

Les témoignages commencent alors à se focaliser sur les personnes d’une même ville ayant survécu. Cette localité a payé un très lourd tribut avec seulement une vingtaine de survivants sur les plus de 300 personnes envoyées dans les camps.

La troisième partie continue à donner la parole à ces survivants, et permet aussi d’écouter l’un des cadres gérant le camp et une femme expliquant sa vie de droitière loin de son mari.

Celle-ci, sous surveillance constante, et sans famille à proximité, devait enfermer ses jeunes enfants, même malades, chez elle, en espérant les retrouver en vie lors de son retour du travail.

La gestion des camps vue par l’un de ceux qui s’en occupait est très intéressante à entendre. Traumatisé par cette expérience, l’ancien responsable de la logistique parle des nombreux morts, de la gestion incompréhensible des sites, et des contraintes pesant sur eux. C’est son refus de faire passer la quantité de grains à 200 grammes par personne qui a vu le licenciement du directeur des sites. Alors que d’autres cadres étaient très durs avec les prisonniers.

Les hommes envoyés dans ces lieux venaient du peuple et n’étaient pas des criminels. Les dossiers de condamnation parfois légers édifier certains cadres, mais même les plus conciliants ne pouvaient les aider. Ainsi, une surveillance relâchée a permis à de nombreuses personnes de survivre en s’évadant de cet enfer.

D’ailleurs, la majeure partie de ceux qui en sont sortis était des prisonniers chefs de groupe, travaillant à la cuisine, s’occupant des animaux ou étant fossoyeur, car ces derniers avaient un peu plus à manger que les autres.

Les récits sont sans appel, montrant des conditions inhumaines, des cohortes de morts que l’on n’avait plus la force d’enterrer et les décès tragiques touchants les prisonniers libérés collégialement et n’ayant pas la force de survivre au voyage les ramenant chez eux.

Un retour leur faisant trouver de temps en temps une maison vide, la terrible famine s’étant abattue sur certaines régions à la même période ayant fait mourir les gens de faim.

Les âmes mortes est un documentaire exceptionnel donnant la parole à des personnes ayant presque toute disparues. Un travail titanesque de Wang Bing qui a recueilli 600 heures de témoignages inestimable et compte bien proposer d’autres documentaires sur ce sujet tragique.

Une partie très sombre de l’histoire chinoise qui n’est pas sans rappeler, une décennie plus tard, la période des Khmers rouges au Cambodge. Une démonstration magistrale de la capacité humaine a maltraiter les siens et à les faire mourir dans des conditions effroyables. Néanmoins, l’œuvre montre aussi de beaux portraits d’hommes et de femmes. Ainsi que des valeurs telles que l’entraide, le sacrifice, le souvenir, qui sont des qualités positives montrant fort bien la dualité humaine.

Intense, nécessaire et atterrant.

SYNOPSIS

Dans la province du Gansu, au nord-ouest de la Chine, les ossements d’innombrables prisonniers morts de faim il y a plus de soixante ans, gisent dans le désert de Gobi. Qualifiés d’"ultra-droitiers" lors la campagne politique anti-droitiers de 1957, ils sont morts dans les camps de rééducation de Jiabiangou et de Mingshui. Le film nous propose d’aller à la rencontre des survivants pour comprendre qui étaient ces inconnus, les malheurs qu’ils ont endurés, le destin qui fut le leur.

BANDE ANNONCE


FICHE TECHNIQUE

– Durée du film : 2 h 46, 2 h 44,2 h 56
– Titre original : Dead Souls
– Date de sortie : 24/10/2018
– Réalisateur : Wang Bing
– Scénariste : Wang Bing
– Photographie : Wang Bing
– Montage : Catherine Rascon
– Producteur : Serge Lalou, Camille Laemlé, Louise Prince, Wang Bing pour Les films d’Ici, CS Productions
– Distributeur : Les Acacias

LIENS

– SITE OFFICIEL
– ALLOCINÉ Partie 1
– ALLOCINÉ Partie 2
– ALLOCINÉ Partie 3
– IMDB

PORTFOLIO

Les âmes mortes


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