Le Secret des Mésanges : Entretien avec le réalisateur Antoine Lanciaux

Date : 19 / 10 / 2025 à 12h00
Sources :

Unification


Le Secret des Mésanges s’est exposé lors du festival d’Annecy 2025. Les visiteurs ont pu découvrir une partie des décors et des pantins qui ont servi à réaliser ce film entièrement fait de papier. A cette occasion, nous avons pu nous entretenir avec son réalisateur Antoine Lanciaux.

D’où vous est venue l’idée du film ?

Antoine Lanciaux : L’idée de l’histoire vient de plusieurs choses. D’abord, j’avais envie de raconter une histoire qui se déroule à la campagne. C’était mon envie première.
Je voulais aussi parler d’archéologie, un domaine qui me passionne depuis longtemps. L’histoire, au sens large, m’a toujours fasciné — et plus particulièrement l’histoire de l’art.
Et puis, il y a un évènement lié à mon enfance. L’histoire de la canne, les paysages, l’archéologie… tout cela constitue un peu la toile de fond du film. Mais la véritable histoire, elle, est avant tout familiale.
Je voulais évoquer un épisode de mon adolescence, autour des origines maternelles. Ma mère a été abandonnée très jeune, et dans la famille, il y a toujours quelqu’un qui cherche à savoir, à comprendre. Et ce quelqu’un, c’était moi.
Je posais plein de questions à tout le monde, surtout ma mère, mais c’était difficile pour elle : il y avait beaucoup de souffrance, et aussi des zones d’ombre. Certaines choses, elle ne les savait pas, ou ne voulait pas les savoir.
Alors, j’ai mené ma propre enquête, en cachette, dès l’âge de 12 ou 13 ans. À l’époque, il n’y avait pas Internet : il fallait écrire aux mairies, rencontrer des gens, se rendre sur les lieux.
Je me suis beaucoup imaginé d’histoires, j’ai envoyé des lettres, cherché des documents — tout cela en secret. Cette enquête a duré plusieurs années, mais je n’ai jamais abandonné.
C’était devenu une obsession : comprendre mes origines pour pouvoir me construire.
C’est cette quête-là qui a inspiré le film. C’est pas mon histoire au sens strict. J’ai tout condensé, j’ai romancé, j’ai changé les personnages. Mais l’émotion de départ, elle vient de là.
Et puis un jour, je me suis dit : “Bon, maintenant que je suis réalisateur, que j’ai des outils pour raconter, je peux transformer ça en film.”
C’est comme ça qu’est né Le Secret des Mésanges.

Aviez-vous tout de suite pensé à un long métrage ?

Antoine Lanciaux : Non, pas tout de suite. Je savais que ce ne serait pas un court métrage, mais je ne me projetais pas encore sur un long.
Je venais de terminer Neige, un film en papier découpé de 30 minutes, co-réalisé avec Sophie Roze. Après ce film, j’ai commencé à écrire Le Secret des Mésanges. Le titre m’est venu très vite. J’avais envie qu’il y ait des oiseaux, que ce soit un fil conducteur, un symbole.

Le choix du papier découpé s’est-il imposé naturellement ?

Antoine Lanciaux : Oui. C’était une évidence après Neige. J’ai mis longtemps à pouvoir réaliser des films dans cette technique, car mon parcours m’a fait passer par beaucoup d’autres formes d’animation.
Mais le papier découpé, c’est un peu mon premier amour. Quand j’étais gosse, je faisais déjà des petits théâtres de papier, des décors, des personnages articulés…
Pour une histoire qui parle de l’enfance, de la mémoire, de la transmission, je trouvais que c’était cohérent de revenir à une technique artisanale, manuelle, proche de l’enfance justement.

Comment avez-vous constitué l’équipe technique ?

Antoine Lanciaux : Ce film n’est pas arrivé de nulle part. L’équipe venait en grande partie des Quatre saisons de Léon, une série en marionnettes que j’avais co-réalisée.
Entre Neige et Le Secret des Mésanges, nous avons réalisé plusieurs courts-métrages en papier découpé à Folimage.
Chaque projet, c’était un petit laboratoire : on testait des choses, on se perfectionnait, on voyait ce qui marchait ou pas.
Quand Le Secret des Mésanges a commencé, on était prêts. L’équipe était solide, expérimentée, et en même temps, on a intégré de jeunes animateurs, surtout grâce à la coproduction franco-belge.
Et ça, c’était très beau : il y avait vraiment cette idée de transmission, de passer le flambeau.

Le papier découpé implique un important travail artisanal. Comment s’est passée la fabrication ?

Antoine Lanciaux : Chaque personnage existait en plusieurs tailles, selon les plans : plan large, plan moyen, plan serré…
Nous avons fabriqué environ 2000 pantins.
Les visages étaient peints à la main, à l’acrylique, sur des papiers de la maison Canson, partenaire du film.Ils nous ont offert tout le papier nécessaire. D’ailleurs une pochette scolaire “Canson – Le Secret des Mésanges” sortira à la rentrée, avec des patrons pour fabriquer ses propres pantins.

Comment se déroulait la prise de vue ?

Antoine Lanciaux : Nous avons tourné sur une table multiplane, une structure en métal avec plusieurs vitres superposées.
Chaque vitre portait un plan du décor (avant-plan, second plan, fond, etc.).
Sur la dernière vitre, nous posions les pantins à plat, et un appareil photo était fixé au-dessus.
L’animation se faisait image par image, à raison de 24 images par seconde.
Tout était manipulé avec des petits outils, en bois ou en plastique, pour pas abîmer les papiers.
Et bien sûr, tout le monde travaillait avec des gants !

Combien de temps a duré la fabrication du film ?

Antoine Lanciaux : Le projet s’est étalé sur une dizaine d’années pour moi, mais cinq ans pour l’équipe.
Les cinq premières années concernaient l’écriture, les recherches graphiques et le financement.
Puis vinrent cinq années de fabrication :
• 9 mois de construction des décors avec une équipe d’une dizaine de personnes
• 6 mois de fabrication des pantins, il y avait deux équipes, une à Valence et une à Rennes.
• 13 mois de tournage,
• puis la postproduction avec le son, la musique, les bruitages, l’étalonnage et bien sûr le générique

Et que vont devenir les décors et lespantins ?

Antoine Lanciaux : Pour l’instant, il y en a une soixantaine qui sont exposés — sur les huit cent vingt-six qu’on a construits.
Ils appartiennent à Folimage. Peut-être que le musée d’Annecy en acquerra une partie.
Personnellement, j’aimerais les offrir à ceux qui ont travaillé sur le film.
Chaque pantin représente un ou deux jours de travail. Ce sont vraiment des pièces uniques, des œuvres à part entière.
Mais exposer tout cela demande des moyens : chaque vitrine coûte très cher.

Pourquoi avoir choisi les mésanges ?

Antoine Lanciaux : J’ai toujours adoré les oiseaux. Ils sont souvent présents dans mes films.
Je voulais un animal petit, discret mais symbolique, presque magique — un guide.
Les mésanges, pour moi, représentent des âmes réincarnées, celles des ancêtres de l’héroïne, Lucie. Elles viennent lui souffler de découvrir son histoire familiale, là où sa mère et son grand-père ont échoué à entendre cet appel.
Et puis les mésanges, graphiquement, sont reconnaissables, colorées, lumineuses. Elles forment un couple — comme le comte et la comtesse du récit.
Elles incarnent la transmission, la mémoire, et la magie du vivant.
Je crois profondément que certains enfants, comme Lucie, ont une sensibilité particulière au monde animal. Cette connexion, entre elle et les mésanges, rend possible toute l’histoire.

Un dernier mot ?

Antoine Lanciaux : Je fais des films parce que j’aime raconter, partager, mais aussi transmettre.
Le Secret des Mésanges parle d’héritage, de mémoire, de transmission… et c’est aussi ce qui s’est joué dans la fabrication du film, entre les générations d’artisans et d’animateurs.
C’est une aventure humaine avant tout.



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