Thanksgiving : La critique

Date : 12 / 10 / 2026 à 08h00
Sources :

Unification


THANKSGIVING

– Date de sortie : 1er octobre 2026
– Éditeur : Éditions Delcourt
– Scénario : Mark Russell
– Dessin : Mauricet
– ISBN : 978-2413095057
– Nombre de Pages : 48
– Prix : 10,50 euros

DESCRIPTION

Cette comédie noire, burlesque et sanglante d’une quarantaine de pages est l’œuvre de Mark Russell - l’une des voix les plus intéressantes et engagées socialement et politiquement de cette dernière décennie (avec notamment Not All Robots, Le Retour du Messie) - et du dessinateur belge Mauricet (Harley Quinn, Tellos, Les Profs...).

Comme son titre l’indique, l’intrigue se déroule pendant la période de Thanksgiving, une fête du calendrier nord-américain célèbre pour son massacre de dindes fourrées aux marrons. Souvent considérée comme une célébration quasi-exclusive aux populations des États-Unis, cette fête sert ici de toile de fond à une satire corrosive de l’esprit du moment chez les conservateurs en pleine normalisation des idéaux néo-fascistes.

LA CRITIQUE

Thanksgiving, cette merveilleuse occasion de réunir des gens qui partagent un arbre généalogique, mais de moins en moins de raisons de s’apprécier. Chez les Grandt, on respecte la tradition. On se retrouve, on mange et l’on s’efforce de donner à l’ensemble l’apparence d’une famille. Un petit jeu de révélations vient cependant agrémenter les retrouvailles. Chacun doit confesser un secret. Excellente idée, à condition d’avoir des proches raisonnablement fréquentables. Avec Mark Russell au scénario et Mauricet au dessin, mieux vaut garder un œil sur les couteaux.

Dès le départ, la voix off donne le ton. Son regard désabusé sur la famille et ce rendez-vous annuel accompagne le récit avec une lucidité particulièrement mordante. Il y a tant de vérités dans cette manière de parler des retrouvailles obligées, de ce qui nous unit encore et de tout ce qui nous éloigne que l’on sourit avant même que la situation ne dérape. Un sourire de reconnaissance, pas forcément très confortable. On a beau ne pas célébrer Thanksgiving dans notre contrée, on connaît assez bien le principe du repas auquel tout le monde vient avec quelque chose à réchauffer. Parfois un plat. Souvent une rancune.

C’est d’abord ce qui rend cette chronique savoureuse. Une famille se délite petit à petit, tandis que le rituel continue de garantir le service. Se retrouver devient presque la preuve que l’on s’aime encore. Après tout, les assiettes sont pleines et personne n’a annulé. Cette voix off met précisément le doigt sur ce décalage entre la belle idée de la famille et les efforts, les habitudes ou les mensonges qui permettent d’en conserver l’apparence. Elle installe une complicité vacharde avec le lecteur, invité à regarder ce que les convives préféreraient laisser sous la nappe.

Puis le jeu des confidences pousse la réunion vers une comédie autrement plus noire. Russell fait de la tablée un petit laboratoire de la compromission. Les secrets révèlent les individus, mais les réactions qu’ils provoquent deviennent tout aussi intéressantes. Jusqu’où peut-on s’accommoder de l’inacceptable lorsque ses propres intérêts entrent dans l’équation ? Les principes ont fière allure tant qu’ils ne coûtent rien. Dès qu’ils contrarient un arrangement avantageux, les voilà soudain beaucoup plus souples.

La satire familiale prend ainsi une dimension politique. À travers cette réunion, Russell vise une Amérique capable de se raconter de belles histoires sur ses valeurs tout en normalisant ce qui devrait les faire voler en éclats. Le malaise vient de cette facilité à trouver une justification, à détourner les yeux, à rendre le pire fréquentable pour peu qu’il puisse servir. L’album pousse évidemment le raisonnement jusqu’au grotesque sanglant, mais la mécanique de l’excuse reste assez familière pour que le rire accroche un peu dans la gorge.

Le format court donne à l’ensemble une efficacité brutale, avec sa contrepartie. Certains personnages incarnent davantage une attitude ou une opinion qu’une véritable personnalité, et la démonstration manque parfois de finesse. Russell charge la table, quitte à laisser peu de place à la nuance. Cela se ressent, même si cette manière d’enfoncer le couteau correspond assez bien à la férocité du propos.

Mauricet accompagne ce dîner avec un trait souple et expressif, des visages bien caractérisés et une tendance à la caricature qui convient à cette galerie de convives. La lisibilité du découpage laisse les échanges occuper le terrain, tandis que les expressions donnent du relief aux réactions et aux sous-entendus. Les couleurs chaudes des intérieurs entretiennent une convivialité presque rassurante. Un cadre parfaitement convenable pour des gens dont on découvre qu’ils le sont beaucoup moins. Ce contraste entre le confort domestique et la noirceur du récit participe pleinement à l’humour de l’album.

ET FINALEMENT ?

Court, acide et franchement mal élevé, Thanksgiving fait du repas familial un exercice de démolition des bonnes consciences. Sa voix off donne d’emblée envie de s’installer, tant elle sait viser juste sur ces liens que l’on célèbre parfois pour éviter d’en examiner l’état. La satire appuie un peu fort, mais elle laisse une question désagréable derrière ses éclats de rire. Qu’est-on prêt à avaler pour préserver ses intérêts et continuer à se dire que l’on appartient à une famille respectable ? Pour la digestion, on repassera. Et finalement, c’est diablement efficace.


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