Adilkhan Yerzhanov : La rencontre

Date : 09 / 09 / 2026 à 11h00
Sources :

Unification


Comme presque chaque année depuis 2018, à L’Étrange Festival, les spectateurs ont l’occasion de voir, au moins, un film de Adilkhan Yerzhanov, le réalisateur kazakhstanais qui en tourne au moins deux par an. D’ailleurs, depuis l’édition précédente, il a réalisé le très bon film très noir Turgaud, que l’on peut découvrir cette année en festival, une autre œuvre avec son actrice fétiche Anna Startchenko dans laquelle elle joue une femme se retrouvant dans un petit village où les habitants arriérés la prennent pour une sorcière, deux courts métrages et le début d’une nouvelle série.

Il est donc temps de remettre à l’ordre du jour l’interview du réalisateur qu’Unification avait faite, en compagnie d’Aude G., lors de l’édition précédente et qui permet d’éclairer ses œuvres d’une nouvelle manière.

Encore un immense merci à Adilkhan Yerzhanov pour avoir répondu à nos questions et à L’Étrange Festival d’avoir permis à cette rencontre d’avoir lieu.

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Depuis l’année dernière, vous avez pris un tournant dans le genre que vous utilisez. Même si on retrouvait certains éléments horrifiques précédemment, notamment au niveau de l’atmosphère, qui étaient déjà présents dans The Plague At The Karatas Village. Pourquoi cette envie de vous plonger dans l’horreur ?

En fait, je pense que j’ai toujours cherché une forme qui me permet d’entrer en contact avec le spectateur. Bien sûr, on a envie d’être original et de raconter son histoire avec son style, mais je pense qu’il est nécessaire de pouvoir toucher le spectateur et, pour ce faire, j’ai longtemps réfléchi et je me suis dit qu’il fallait une forme plus narrative et que le genre permettait cela.

Donc oui, vous avez raison, dans The Plague At The Karatas Village et dans Cadet, il y a une dose de genre qui m’a semblé nécessaire. Cette dose augmente actuellement, parce que j’ai envie que mes films soient vus par plus de spectateurs. Ce moment de bascule a eu lieu lorsque j’ai fait A Dark, Dark Man, car c’est à ce moment que j’ai passé le seuil du cinéma de genre.

Dans vos trois dernières œuvres, Cadet, Moor et Kazakh Scary Tales, vous utilisez aussi bien les fantômes qui hantent les personnages, ou les lieux, que les monstres issus du folklore. Toutefois, si la violence psychologique est bien présente, et qu’il y a des morts, elles sont curieusement moins violentes physiquement que dans vos précédents longs métrages. Est-ce un choix délibéré de votre part ?

Quand je montre de la violence dans mes films, j’ai toujours tenu à ce qu’elle ne soit pas romantisée, que ce soit une violence sans esthétisation. Dans Steppenwolf, on voit bien qu’il s’agit d’une violence qui est très crue et qui n’est pas du tout esthétisée. Je pense qu’avec ce qu’on vit en ce moment dans le monde, avec toute la violence qui se déploie, ce serait criminel de l’enjoliver.

Steppenwolf est un western. Et quand il y a de la violence, elle est naturaliste. C’est vrai que dans mes derniers films, j’ai plutôt évité la démonstration directe, parce que si je peux l’éviter, je préfère cela plutôt que de la monter frontalement. En revanche, si je dois la montrer, je le ferai toujours de façon très crue.

En regardant Moor, j’ai eu l’impression que cela ressemblait un peu à une revisitation des Misérables de Victor Hugo. Ai-je raison dans mon interprétation ?

J’aime beaucoup Victor Hugo depuis tout jeune. Je ne pense pas qu’il y ait eu une influence sur mon film, mais il est très possible que son récit se soit inscrit quelque part dans mon cerveau et que cela ait joué à un niveau inconscient.

En tout cas, je suis très sensible au regard que Victor Hugo portait sur la société et en particulier, justement, sur les classes les plus défavorisées, ces fameux misérables.

Je m’identifie à cette classe sociale. Je considère que j’en fais partie moi-même. Et c’est vrai que, dans tous mes films, les personnages ne sont jamais en haut de l’échelle sociale. Ils sont toujours tous tout en bas. Donc, oui, c’est avec eux que je me sens à ma place, et ce sont eux qui m’intéressent dans mes histoires. Ce sont des gens qui sont au bord de la société, qui sont des marginaux, mais qui tentent de préserver leur dignité malgré tout.

J’ai entendu une autrice belge, Amélie Nothomb, dire que son secret pour garder l’inspiration est que, dès qu’elle termine un livre, elle commence immédiatement le suivant. Je sais que vous êtes un bourreau de travail. Partagez-vous la même philosophie qu’elle concernant la réalisation de films ?

Alors déjà, d’un point de vue pratique, j’ai toujours travaillé sur plusieurs projets en parallèle, parce qu’il y a toujours le projet à venir dans un futur un peu plus lointain et que je suis déjà en train de le concevoir. Et il y a celui pour lequel j’ai réussi à trouver des financements et que je suis en train de préparer, parce que je vais le faire.

Le cinéma que je fais est à mi-chemin entre art et essai et mainstream. Ce n’est pas du tout facile de trouver du financement pour des films comme ça, donc je suis un peu obligé de tout anticiper. Ça c’est le côté pratique de la chose. Et maintenant, du point de vue artistique, faire du cinéma, c’est toute ma vie. Écrire des scénarios, tourner, monter, post-produire, c’est le contenu de ma vie. Si je ne fais pas ça, j’ai l’impression que ma vie passe en vain. Et donc, il se crée un vide en moi, et ce vide, je ne peux le combler qu’en faisant des films. Il n’y a que cela pour moi dans la vie.

Tous vos acteurs sont vraiment formidables. Comment est-ce que vous les trouvez ? Et comment travaillez-vous avec eux pour qu’ils soient aussi marquants dans vos films ?

Je me demande toujours si c’est moi qui les trouve ou si ce sont eux qui me trouvent en fait. Parce que quand il y a quelqu’un qui a vraiment du talent, qui a une vraie puissance d’acteur, cela se voit tout de suite.

Parfois, dans une interview, ou parfois même dans une rencontre, on se dit "ça, c’est vraiment quelqu’un d’incroyable" et je sais qu’il pourra m’être utile. Je sais que je pourrais l’utiliser dans mon film. Souvent, d’ailleurs, je ne sais pas exactement dans quel rôle, mais je retiens la personne. Et ensuite, quand je travaille sur le scénario et que je suis en train de l’élaborer, je me dis qu’à cet endroit-là, il me manque une petite pierre et que cette petite pierre, ça pourrait être cet acteur là. Je demande à mes directeurs de casting de le/la contacter et à partir de là, on se met d’accord et on travaille ensemble.

Mais surtout, quand je tombe sur quelqu’un qui a ce charisme et cette force, je ne les lâche plus, et j’essaie de les garder de films en films, et de les entraîner avec moi dans chacun de mes projets.

Les femmes dans vos films sont des personnages très intéressants. (J’adore Ulbolsyn). Elles semblent fragiles, mais au final, elles sont très fortes. La façon dont vous les placez au cœur de vos histoires m’interroge : êtes-vous un réalisateur féministe ?

Je pense que oui. Quand je regarde le monde, je trouve que tout ce qui est mauvais émane des hommes et que les femmes apportent surtout le bien. Donc oui, je pense que je suis un féministe.

Dans vos films, on retrouve souvent une figure du père absent ou alors une personne qui est pire pour sa famille que s’il n’était pas là. Pourquoi ce type de personnage est-il si souvent présent dans vos œuvres ?

En fait, je n’avais pas pris conscience à quel point c’était récurrent chez moi, jusqu’à ce que l’acteur Berik Aytzhanov (l’acteur principal du film Steppenwolf, nda) me dise un jour en répétition : "je vais encore devoir tuer mon père dans ce film", et là, je me suis dit "mais qu’est-ce que j’ai ? J’ai une espèce de complexe d’Oedipe en effet ? Donc c’est absurde".

En vrai, je pense que la réponse est dans le fait que c’est pour moi de l’ordre de la mythologie, de la rébellion face à la loi divine, face à la tradition du patriarcat dans le système. En fait, cela revient à la loi du père si vous voulez.

Je n’ai pas du tout vécu des relations difficiles avec mon père. Mon père était quelqu’un de très calme, de très posé. Il est décédé quand j’avais 16 ans. Je ne peux pas dire qu’on était proche, ou qu’on se comprenait très bien, mais on n’avait pas du tout d’antagonisme. On avait plutôt des bonnes relations, bien qu’un peu distantes.

J’étais beaucoup plus proche de ma mère. On avait une très forte compréhension mutuelle, une vraie proximité. Je pense que dans mes films, s’il y a autant de pères problématiques, ou de personnages qui se rebellent contre leur père, c’est parce que mes personnages sont des rebelles, et que le père représente toujours la loi.

Le Kazakhstan est un vrai personnage dans vos films. Il fait partie de la personnalité de ces derniers. Vous situez souvent vos films dans la steppe. Vous avez déclaré dans une interview que vous ne tourneriez pas ailleurs qu’au Kazakhstan, mais on voit dans Moor que vous tournez dans une ville qui est moins identifiable comme faisant partie du Kazakhstan. Cela signifie-t-il que vous pourriez éventuellement décider de tourner ailleurs qu’au Kazakhstan ? Si oui, quel pays choisiriez-vous et pourquoi ?

Je ne suis pas sûr que je pourrais tourner ailleurs qu’au Kazakhstan. Je pense que pour tourner dans un pays, il faut se plonger profondément dans la culture de ce pays, comprendre sa mentalité, comprendre sa société. Cela représente du temps. C’est un vrai travail d’études, d’analyse et d’observation.

Si on considérait que les pays sont des livres, pour le moment, il n’y a qu’un seul livre que j’ai lu vraiment de bout en bout, et c’est le Kazakhstan. Donc je ne suis pas sûre que je pourrais tourner ailleurs et surtout que je pourrais être utile en tant que cinéaste ailleurs qu’au Kazakhstan.

En juillet 2025, nous avons eu le plaisir de rencontrer Yerden Telemissov au festival NIFFF en Suisse. Il présentait Sasyq. Nous avons discuté un peu avec lui et, bien sûr, nous avons parlé de vous, et il semble que vous ayez eu une réelle influence sur lui. Vous sentez-vous comme le chef de file d’une nouvelle vague du cinéma kazakh ? Si non, pourquoi ? Si oui, comment le vivez-vous ?

Vous m’étonnez en m’apprenant ça, parce que pour moi, c’est un camarade plutôt aîné, donc je trouve étonnant que je l’ai inspiré d’une manière ou d’une autre. Je trouve que c’est un acteur magnifique. Je n’ai pas vu son film, mais j’en ai entendu beaucoup de bien. Non, je ne me considère pas comme un leader d’une nouvelle vague. Probablement que c’est le rêve de chaque réalisateur d’être le chef de file de quelque chose, mais je ne crois pas que j’en suis un. Je crois que je trace plutôt mon propre sillon et je ne suis pas sûr que ça influence tant de gens que cela, mais moi, ça me plaît beaucoup.

Vous avez dit lors d’une interview que vous arrivez très préparé sur le tournage, que vous rédigez un storyboard complet et que vous répétez beaucoup avec vos acteurs. Arrive-t-il parfois des imprévus sur le plateau et comment les gérez-vous ?

Vous savez, sur un plateau de tournage, il y a toujours quelque chose qui ne va pas se passer comme prévu. C’est la loi. Dans chaque journée de tournage, il y a quelque chose qui ne se passe pas comme prévu. Quand on fait autant de préparation, les répétitions, le story board, c’est en fait parce qu’on essaie de conjurer le sort. En fait, on essaie de minimiser les dégâts que va provoquer la surprise. Parce que si tout est maîtrisé au maximum, alors la surprise, on peut la gérer, on peut s’en occuper. Bien sûr, pour moi, comme pour tout le monde, c’est un processus normal pour tous les réalisateurs.

Quand je travaille avec mon assistant-réalisateur et qu’on fait le plan de travail, on prévoit. Ça c’est ce qu’on tourne s’il pleut, ça c’est ce qu’on tourne s’il ne pleut pas, etc... On a toujours un plan B. On a toujours une autre chose à faire si jamais il y a un problème. Mais c’est comme cela pour tout le monde. Et je pense qu’en tant qu’équipe, on a quand même élaboré des bons réflexes.

Je vous donne un exemple. Un jour, pendant un tournage, on devait tourner avec l’actrice qui avait besoin de sa perruque. Sauf que ce jour-là, le maquilleur ne l’avait pas prise. Ce n’était pas de sa faute, car on n’était pas censé tourner avec cette actrice ce jour-là. Donc peu importe. Je pourrais évidemment m’asseoir au lieu de tourner et commencer à chercher le coupable. Mais enfin, ce n’est pas la meilleure solution. Dans ce cas, on se dit : "qu’est-ce qu’on fait ?". Et 15 minutes après, littéralement 15 minutes après, le directeur artistique et le maquilleur sont arrivés avec une autre perruque, plus ou moins équivalente. Et on a pu tourner. Et ils m’ont raconté qu’ils ont fabriqué cette perruque à partir des bouts de cheveux qu’ils ont trouvés, qu’ils les ont collés sur un carton, et c’était fait. Alors ce n’était pas la meilleure perruque du monde, mais comme c’était un plan large, c’est passé. Ce n’est donc pas juste moi, c’est toute mon équipe qui a appris à faire face aux imprévus.


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