Moulin : L’Analyse Critique

Date : 28 / 10 / 2026 à 11h00
Sources :

Unification / AnakhaLand


MOULIN

– Date de sortie : 28/10/2026
– Durée du film : 2h14
– Réalisateur : László Nemes
– Interprètes : Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin

Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée Secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence.  Le destin de la France libre en dépend. 

LA CRITIQUE

Quand la gravité de l’Histoire devient la lourdeur du cinéma

Avec Moulin, László Nemes s’attaque aux derniers mois de Jean Moulin, figure majeure de la Résistance française, en privilégiant son affrontement psychologique avec Klaus Barbie. Un parti pris prometteur, porté par une reconstitution historique soignée et quelques belles idées de mise en scène. Malheureusement, à force de vouloir souligner la gravité de son sujet, le réalisateur finit par étouffer son propre récit dans une lenteur excessive et un pathos souvent artificiel.

Un destin historique, un parti pris intéressant

Après Le Fils de Saul, qui lui avait valu le Grand Prix du Festival de Cannes en 2015, László Nemes revient à la Seconde Guerre mondiale avec un nouveau drame historique.

Cette fois, le réalisateur choisit de raconter les derniers mois de Jean Moulin, depuis son retour de Londres jusqu’à son arrestation et son affrontement avec Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise.

Plutôt que de réaliser un biopic traditionnel retraçant l’ensemble de son existence, le film se concentre sur une période relativement courte, mais déterminante pour l’histoire de France.

Un choix que je trouvais particulièrement intéressant. Comment raconter le combat d’un homme dont le dernier acte de résistance consiste précisément à ne rien révéler ? Comment transformer le silence, la détermination et la résistance psychologique en véritable matière cinématographique ?

Malheureusement, si l’intention est louable, son exécution se révèle beaucoup moins convaincante.

Une réalisation soignée, mais terriblement pesante

Sur le plan technique, Moulin possède d’indéniables qualités.

La reconstitution de la France occupée fonctionne remarquablement bien. Les décors, les costumes, les accessoires et la photographie nous plongent efficacement dans les années 1940. Le travail sur la lumière mérite également d’être salué, notamment lorsque les personnages sont isolés dans des cadres très larges ou écrasés par leur environnement.

Certaines compositions sont même particulièrement réussies, jouant sur les perspectives, les contrastes et les échelles pour souligner la solitude ou la vulnérabilité des protagonistes.

Mais ces fulgurances côtoient malheureusement une mise en scène beaucoup plus scolaire.

Le film multiplie les plans inutilement prolongés, les déplacements anecdotiques et les silences qui semblent parfois n’exister que pour accentuer artificiellement la gravité de la situation. L’utilisation extrêmement parcimonieuse de la musique participe à cette atmosphère oppressante. Un choix parfaitement défendable, mais qui finit ici par renforcer une impression de monotonie.

Car il existe une différence fondamentale entre la lenteur et la lourdeur. Un film peut prendre son temps pour développer ses personnages, construire une tension ou laisser émerger une émotion. Mais encore faut-il que cette lenteur raconte quelque chose.

Dans Moulin, j’ai trop souvent eu le sentiment que le réalisateur cherchait à donner du poids à une histoire qui en possédait déjà suffisamment.

À force de vouloir rendre chaque instant grave, le film finit paradoxalement par en atténuer la portée.

Et avec ses plus de deux heures, le résultat m’a semblé interminable. Un montage beaucoup plus resserré aurait probablement permis de conserver l’essentiel du propos tout en renforçant considérablement son efficacité.

Gilles Lellouche peine à incarner la légende

Le casting constitue un autre point sur lequel mon avis reste partagé.

Gilles Lellouche est un acteur compétent, capable de porter un film sur ses épaules. Pourtant, son interprétation de Jean Moulin ne m’a jamais totalement convaincu. Il manque, à mes yeux, cette présence et ce charisme qui permettraient de comprendre immédiatement pourquoi cet homme a réussi à rassembler des personnalités et des mouvements politiques aussi différents.

On peut évidemment défendre le choix de représenter Jean Moulin comme un homme relativement ordinaire, devenu exceptionnel par son courage, son intelligence et sa détermination. Mais encore faudrait-il que le film parvienne à nous faire ressentir ces qualités.

L’écart physique entre l’acteur et son personnage historique n’aide pas non plus : Jean Moulin n’avait que 44 ans lorsqu’il est mort, tandis que Gilles Lellouche, avec ses 54 printemps, lui prête une apparence sensiblement plus usée.

À l’inverse, Lars Eidinger se montre particulièrement convaincant dans le rôle de Klaus Barbie. Sa froideur, son autorité et sa manière d’exercer une domination psychologique donnent naissance à plusieurs confrontations intéressantes.

Je regrette cependant que l’écriture finisse par abandonner une partie de cette subtilité, notamment lorsque le personnage devient plus démonstratif.

Ce problème se retrouve d’ailleurs dans la représentation générale de la Gestapo. Les bourreaux sont souvent réduits à des figures presque caricaturales, dont chaque geste doit rappeler au spectateur leur cruauté.

Personne ne conteste évidemment la barbarie du régime nazi. Mais la complexité d’un personnage n’est pas une forme d’excuse morale. Au contraire, une écriture plus nuancée aurait probablement rendu cette violence encore plus glaçante.

Une histoire de France racontée avec quelques angles morts

Au-delà de ses choix artistiques, Moulin m’a également laissé perplexe dans sa manière d’aborder certains événements historiques.

Le film évoque notamment la création du Conseil national de la Résistance, l’un des accomplissements majeurs de Jean Moulin. Pourtant, il accorde relativement peu de place aux difficultés politiques et aux négociations nécessaires pour parvenir à cette union.

Plus surprenant encore, le rôle du général de Gaulle apparaît particulièrement effacé.

Or, Jean Moulin n’agissait pas seul. C’est bien de Gaulle qui lui avait confié la mission d’unifier les mouvements de résistance sous une même autorité, dans un contexte où la légitimité de la France libre était elle-même contestée par les Alliés.

Le film n’ignore pas totalement cette relation, mais il ne lui accorde pas, selon moi, la place qu’elle méritait.

De même, les tensions entre les différents mouvements et sensibilités politiques sont largement simplifiées. Pourtant, c’est précisément la capacité de Jean Moulin à surmonter ces divisions qui rend son action aussi remarquable.

Bien sûr, un film historique n’est pas un documentaire. Il doit nécessairement sélectionner, condenser et parfois romancer certains événements. Mais ces choix ne sont jamais totalement anodins.

En privilégiant certains aspects de la vie clandestine au détriment des véritables enjeux politiques de l’unification de la Résistance, Moulin passe à côté d’une occasion de montrer plus concrètement ce qui faisait de son personnage un homme exceptionnel.

Un hommage qui manque paradoxalement de force

La seconde partie du film, davantage consacrée à l’affrontement entre Jean Moulin et Klaus Barbie, possède pourtant quelques qualités.

Les échanges entre les deux hommes permettent de construire une tension psychologique intéressante, même si les dialogues sont nécessairement romancés. La violence, souvent maintenue hors champ, témoigne également d’une certaine retenue bienvenue.

Mais là encore, la réalisation semble parfois craindre que le spectateur ne comprenne pas suffisamment la gravité des événements. Tout est appuyé, prolongé, souligné. Même les moments qui devraient provoquer une véritable émotion paraissent parfois fabriqués pour l’obtenir.

C’est d’autant plus regrettable que l’histoire de Jean Moulin n’a pas besoin de ces artifices pour être bouleversante. Son courage, son engagement et son sacrifice constituent déjà une matière dramatique extraordinaire.

Et c’est finalement ce qui me gêne le plus dans ce film : il cherche constamment à nous convaincre de l’importance d’un homme dont l’Histoire a déjà démontré la grandeur.

Conclusion : un film respectable, mais décevant

Moulin n’est pas un mauvais film sur le plan technique. Sa reconstitution historique est convaincante, sa photographie possède de véritables qualités et plusieurs acteurs livrent des prestations solides.

Mais il souffre d’un rythme excessivement lent, d’une écriture parfois manichéenne et d’une mise en scène qui semble confondre sobriété et absence de dynamisme. Surtout, il ne parvient jamais totalement à donner à Jean Moulin l’ampleur humaine et politique que son destin méritait.

Je retiendrai néanmoins une phrase prononcée dans le film : « Les traîtres seront châtiés, comme toujours. »
Qu’elle soit historiquement authentique ou simplement issue de l’écriture du scénario, cette réplique résume une conviction qui traverse le récit : les actes de trahison engagent une responsabilité devant la nation, mais aussi devant la mémoire collective.

L’Histoire ne garantit pas toujours que justice soit rendue. Elle peut néanmoins conserver la trace des engagements, des lâchetés et des sacrifices. Et c’est précisément pour cela que le cinéma historique possède une responsabilité particulière dans la manière dont il raconte notre passé.

Avec Moulin, László Nemes avait l’occasion de réaliser un grand film sur l’un des héros de la Résistance française. Il signe finalement une œuvre honorable dans ses intentions, mais trop artificielle et trop pesante pour véritablement lui rendre justice.


Dans ma vidéo critique, je développe plus largement mes réserves sur la réalisation, le casting et les choix historiques du film, avec notamment une comparaison avec La Bataille de Gaulle. Une analyse sans spoilers pour revenir sur ce que cette nouvelle représentation de Jean Moulin réussit… et surtout sur ce qu’elle aurait pu accomplir.

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