Mochy : Rencontre avec les réalisateurs, Jérémie Degruson et Yanis Belaïd
Unification a rencontré les réalisateurs du film d’animation Mochy, Jérémie Degruson et Yanis Belaïd, lors du festival du film d’animation d’Annecy 2026.
Pour commencer, pouvez-vousnous expliquer votre travail de réalisateurs et la manière dont vous vous êtes réparti les tâches sur ce film ?
Yanis Belaid : Mochy est né d’une idée qu’on est venu nous pitcher à tous les deux, pour savoir si nous souhaitions la réaliser. Avec Jérémie, nous sommes immédiatement tombés amoureux de ce petit chien, Mochy. Nous sommes tous les deux de grands amoureux des toutous, donc le projet nous a tout de suite parlé. Jérémie a déjà une longue expérience du cinéma et a travaillé sur de nombreux longs métrages. De mon côté, c’était mon premier long métrage d’animation. J’ai donc pu profiter de toute son expérience, tout en apportant moi aussi ce que je pouvais au film.
Nous venons de deux univers cinématographiques assez différents. J’ai davantage de références issues du cinéma en prises de vues réelles, tandis que Jérémie possède aussi une solide culture de l’animation et de l’animé.
Jérémie Degruson : Nous avons travaillé de façon très collégiale, parce qu’en fait on se complète en terme de référence et de goût. Nous ne sommes pas des copies l’un de l’autre, et c’est justement ce qui fait la richesse de notre collaboration. Lorsqu’il y avait un petit débat, nous discutions de nos idées, puis nous finissions par parler d’une seule voix aux équipes. Nous n’avons pas procédé en nous répartissant les tâches , genre un au montage et l’autre au son. Nous avons tout fait ensemble.
Souvent, comme nous partions avec la même envie et la même vision du film, c’était presque le film lui-même qui nous dictait les choix à faire.
Y. B. : Cette collaboration a aussi été très enrichissante sur le plan humain. Un long métrage d’animation, c’est environ trois ans de travail. C’est presque un mariage : on est ensemble tous les jours !
Personnellement, j’ai beaucoup aimé cette expérience. Quand on a déjà réalisé un long métrage, on développe parfois certains blocages, notamment parce qu’on a rencontré des difficultés techniques ou qu’on s’est heurté à des refus. Inconsciemment, on finit par s’interdire certaines possibilités.
L’arrivée de Jérémie a rouvert des portes. Cela m’a amené à remettre en question certains automatismes professionnels. C’était parfois déstabilisant, mais dans le bon sens du terme.
Le scénario était-il déjà finalisé lorsque vous avez rejoint le projet ?
Y. B. : Nous sommes arrivés sur une première version du scénario écrite par Greg, qui était présent. Nous avons ensuite beaucoup retravaillé le texte, en supprimant notamment certaines séquences et en modifiant des passages.
Nous voulions surtout clarifier l’arc narratif de notre héros, qui n’était pas encore tout à fait lisible. Dans un scénario, il y a souvent beaucoup de dialogues, parce que c’est parfois le seul moyen de transmettre certaines informations. Mais lorsque l’on passe à l’image, au storyboard, puis à la mise en scène, on peut raconter beaucoup plus de choses visuellement.
Nous avons donc supprimé énormément de dialogues. Nous préférions que les émotions passent par les images plutôt que par les paroles. C’est un travail qui nous a demandé du temps, mais nous sommes heureux du résultat, parce que cette approche se ressent dans le film.
J. D. : Le scénario avait été écrit avant notre arrivée. Nous sommes donc venus avec notre propre sensibilité et notre vision de l’histoire, notamment de la direction que nous voulions donner au personnage principal.
La production nous a laissé la possibilité de faire évoluer le récit afin de trouver une véritable cohérence entre ce que nous voulions raconter et la manière de le montrer.
Nous avons également modifié les lieux. Dans la version originale, l’histoire se déroulait dans un environnement réel, à New York, autour d’un concours canin existant. Nous ne voulions pas forcément ancrer le récit dans une ville précise. Nous avons donc créé des environnements plus imaginaires, parce que cette histoire nous semblait universelle. Elle n’avait pas besoin de se dérouler à New York ou ailleurs en particulier.
Les décors des concours canins sont particulièrement grandioses. Quelles étaient vos références visuelles ?
J. D. : Nous avons notamment pris l’Eurovision comme référence. Nous retrouvions cette même idée d’un événement à la fois un peu kitsch, spectaculaire et capable de rassembler énormément de monde.
Nous trouvions amusant d’imaginer un univers dans lequel les chiens les plus beaux et les plus performants occupent une place centrale dans l’imaginaire collectif, un peu comme lors d’une Coupe du monde ou de l’Eurovision.
Nous avons essayé de traduire cette idée visuellement. Dans la réalité, un concours canin peut se résumer à un espace vert et à quelques chiens qui sautent au-dessus d’obstacles. Cinématographiquement, ce n’est pas forcément très spectaculaire ! Il a donc fallu amplifier les choses, hypertrophier les décors et les événements pour leur donner une véritable dimension visuelle, particulièrement adaptée à un film d’animation.
Comment avez-vous travaillé le graphisme et les mouvements des chiens ?
Y. B. : Nous avons la chance d’avoir chacun un chien à la maison. Nous étions donc très attachés à ce que les chiens bougent comme de vrais chiens.
Nous voulions que les personnes qui vivent avec un chien puissent se dire : « Le mien bouge exactement comme ça ! » C’était important pour nous.
Au début, nous avons exploré des pistes beaucoup plus caricaturales, avec des chiens qui pouvaient notamment se tenir debout. Nous sommes finalement revenus à quelque chose de plus naturel.
Nous voulions que le public puisse s’identifier aux personnages, même s’il ne possède pas de chien. Si un personnage devient trop cartoon, on risque parfois de perdre une partie du lien émotionnel avec lui. Bien sûr, c’est aussi une question de goût.
Nous ne voulions pas faire uniquement une comédie. Nous cherchions à créer un véritable lien affectif avec les personnages. Pour cela, il fallait conserver une certaine forme de réalisme, jusque dans le travail des poils et les détails physiques des chiens.
Nous voulions qu’ils donnent envie d’être caressés, pris dans les bras et couverts de bisous !
Comment avez-vous trouvé le design de Moshi ?
J. D. Nous avons exploré beaucoup de versions. Nous étions constamment tiraillés entre deux idées : il fallait que le personnage soit mignon, tout en étant considéré comme laid dans l’univers du film.
Nous voulions que le public comprenne pourquoi les autres le trouvent différent, mais qu’il puisse aussi percevoir immédiatement son côté attachant, à travers sa personnalité et sa façon de se présenter au monde.
Nous ne voulions surtout pas qu’il soit repoussant. Au début, certaines propositions allaient assez loin, avec notamment l’idée de le faire baver en permanence. Nous avons préféré éviter ce genre de caricature.
Pour nous, il ne s’agissait pas de dire qu’il est objectivement laid. Il est considéré comme laid parce que la société a décidé qu’il ne correspondait pas à ses critères.
C’est particulièrement visible lorsqu’on le compare à ses frères, qui sont tous très touffus et correspondent davantage aux standards habituels. Il est différent d’eux et, aux yeux des humains, cette différence devient un défaut.
Nous voulions parler de cette question, parce que cette différence va entraîner son abandon et les mésaventures qu’il traverse.
Mais, au fil de l’histoire, on découvre ce qu’il apporte aux autres et la façon dont il se comporte avec eux. Il va trouver de l’amitié, de l’affection et même de l’amour. C’est un personnage qui est très beau à l’intérieur.
Le film s’adresse aux enfants, mais il comporte aussi beaucoup de scènes d’action. Comment avez-vous trouvé le bon équilibre ?
Y. B. : Nous avons fait très attention à la manière dont nous traitions les scènes les plus intenses. Parfois, le travail du son permet de modifier complètement la perception d’une action. Par exemple, si un personnage tombe sur des rails, ajouter un bruit sec et violent peut rendre la scène beaucoup plus impressionnante. Avec un son plus mat, elle peut devenir plus accessible.
Nous avons hyper attention à ne pas effrayer le jeune public, tout en lui permettant de ressentir de vraies émotions. Nous ne voulions pas d’un film trop édulcoré.
Je pense que c’est important, notamment pour les enfants qui découvrent le cinéma à travers leurs premiers films. Ils doivent pouvoir ressentir de la joie, du rire, de la peur bref des émotions.
Nous nous souvenons nous-mêmes des films que nous regardions lorsque nous étions enfants, et de ceux qui nous ont donné envie de devenir réalisateurs. Nous voulions offrir cette même expérience au public.
En revanche, nous ne voulions évidemment pas que les enfants quittent la salle parce qu’ils avaient trop peur. Il fallait trouver le bon équilibre.
J. D. : C’est aussi compliqué parce que l’on vend nos films dans plusieurs pays et les perceptions varient selon les pays. Certains distributeurs peuvent trouver qu’un film est trop violent pour les enfants, tandis que d’autres estiment qu’il est trop enfantin et qu’il manque d’intensité.
De notre côté, nous avons déjà réalisé d’autres films familiaux. Nous connaissons donc assez bien les limites que nous pouvons repousser. Pour celui-ci, nous avons parfois poussé certains curseurs un peu plus loin, mais nous avons constaté que cela fonctionnait bien, notamment grâce au travail du son et de la musique.
La musique peut complètement transformer une scène. En changeant simplement de morceau, on peut raconter deux histoires très différentes.
Justement, la musique occupe une place importante dans le film en donnant par exemple du pers ou de l’émotion. Comment avez-vous travaillé avec les musiciens ?
Y. B. : Nous commençons par le storyboard, puis par le layout, notamment en 3D, afin de visualiser les scènes. Nous utilisons ensuite ce que nous appelons des placeholders, c’est-à-dire des musiques temporaires pour discuter avec les musiciens.
Au départ, nous imaginions des séquences musicales assez fortes, avec des identités très marquées. Nous aimions notamment la fanfare, parce que nous trouvions qu’elle correspondait bien au personnage : quelque chose de solaire, d’authentique et de collectif.
Jérémie Degruson :Nous venons du nord de la France et nous avons notamment en tête l’univers du carnaval de Dunkerque. Cette culture musicale nous parlait beaucoup.
Y. B. : Lorsque nous avons échangé avec les musiciens de Peggy, en Belgique, ils ont très bien compris cette intention. Ils ont réussi à donner une cohérence à l’ensemble de la bande originale. C’était essentiel pour que le film conserve une identité musicale forte et donne l’impression de parler d’une seule voix.
La musique est assez variée. Il y a les morceaux associés aux concours canins, comme King of the Show, qui rappellent un peu l’Eurovision, mais aussi des sonorités plus authentiques, avec des fanfares et des cuivres.
J. D. : Nous avons également pu intégrer un morceau de Stromae, notamment dans le montage musical où les personnages retrouvent leur bande et commencent à vivre ensemble en ville.
Combien de personnes ont travaillé sur le film ?
J. D. : Environ 150 personnes ont participé à la fabrication du film. Si l’on ajoute les équipes marketing, on peut compter au moins une cinquantaine de personnes supplémentaires.
Y. B. La grande majorité de l’équipe de fabrication était basée à Bruxelles, même si certaines personnes travaillaient à distance, depuis d’autres pays.
Nous avions notamment une animatrice en Australie, avec un décalage horaire assez important. C’était très enrichissant de travailler avec des personnes issues de cultures différentes.
Au sein du studio, nous avons des collaborateurs italiens, colombiens, indiens, chinois et de nombreuses autres nationalités. Nous travaillons principalement en anglais, et cette diversité apporte beaucoup à notre manière de concevoir les films.
Cela nous permet aussi de réfléchir à des histoires susceptibles de toucher un public international. L’animation représente un investissement très important, et il faut réussir à créer des œuvres qui puissent parler au plus grand nombre.
Nous sommes également attentifs aux talents formés en Belgique et en France. La France possède notamment d’excellentes écoles d’animation, qui forment des grand talents.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne du film ?
J. D. : L’amour ! Pour moi, c’est avant tout un film d’amour. On pourrait presque parler d’une comédie romantique.
Y. B. : Je pense que le film parle surtout du lien que nous entretenons avec nos chiens. Lorsqu’on adopte un chien, il faut se rappeler que nous sommes tout son monde. La moindre des choses est donc de lui rendre cet amour et de tout faire pour qu’il ait la vie la plus heureuse possible.
Ce sont des moments uniques que nous partageons avec nos chiens. Nous voulions vraiment que cet amour intense transparaisse dans le film.
J. D. : C’est un amour particulier, qui repose beaucoup sur le don de soi. Ce n’est pas exactement la même chose que l’amour entre deux êtres humains, mais il existe quelque chose de très fort dans la relation entre un chien et son maître. J’ai une Border Collie
Quand on rentre chez soi après une mauvaise journée et que son chien vient nous accueillir, cela suffit parfois à nous redonner le sourire. Ça nous remplit le cœur.
Y. B. : Oui, c’est vraiment ce que nous voulions transmettre : de l’amour, mais aussi une histoire autour de cet amour.
Le film parle également de la différence et du regard que l’on porte sur les autres. À la fin, les personnages prennent conscience des conséquences de leurs actes et de ce que peut provoquer le rejet d’un petit chien simplement parce qu’il ne correspond pas aux normes.
Nous espérons que le public ressentira cette prise de conscience. C’est aussi une petite morale que nous voulions faire passer : la différence ne devrait jamais être une raison pour exclure quelqu’un.
Quelles étaient vos principales références cinématographiques ?
Jérémie Degruson : Nous avions notamment Little Miss Sunshine parmi nos grandes références. Nous pensions aussi à Babe, pour le côté bienveillant et attachant du personnage.
Nous avions évoqué plusieurs autres films lors de la préparation du projet. Il y a environ deux ans, nous avions notamment présenté nos références dans le cadre d’un pitch au Cartoon Movie, afin d’expliquer la direction artistique et narrative que nous souhaitions prendre.
Avec le recul, je trouve que nous nous rapprochons effectivement beaucoup de Little Miss Sunshine et de Babe, notamment par leur sensibilité et leur manière de raconter des histoires touchantes sans renoncer à l’humour.
Dernière question : pourquoi n’y a-t-il aucun chat dans le film ?
J. D. : Il y en avait dans les premières versions du scénario, mais ils ont finalement disparu !
Y. B. : J’ai pas le même feeling avec les chat alors je ne suis peut-être pas la personne la mieux placée pour faire un film sur eux. Mes parents en avaient un, et j’avais parfois l’impression qu’il ne me calculait absolument pas ! Il était très indépendant.
Plus sérieusement, nous nous sommes concentrés sur les chiens, mais cela ne signifie évidemment pas que les chats ne méritent pas d’amour.
Mes parents ont également adopté un chat qu’ils avaient trouvé près de leur voiture. Ils s’étaient demandé comment il avait pu arriver là et avaient fini par y voir un signe du destin.
Jérémie Degruson : Cela aurait pu être amusant d’intégrer un chat parmi les personnages, mais nous ne l’avons finalement pas fait.
Dans le scénario original, il y avait notamment une scène dans laquelle les chiens et les chats se trouvaient de part et d’autre d’un refuge. Le héros voulait sauver tout le monde, y compris les chats, tandis que ses compagnons se montraient beaucoup moins enthousiastes à cette idée.Il prenait des risques pour les sauver, mais les chats finissaient par s’en aller sans même le remercier ! C’était assez caricatural, et cette intrigue a finalement été supprimée. Il y avait aussi des contraintes de budget : ajouter d’autres personnages et développer ces séquences aurait coûté trop cher.
Mais qui sait, peut-être qu’un prochain film nous donnera l’occasion de leur faire une place !
Merci beaucoup à vous deux pour votre temps et pour cet échange !
Les films sont Copyright © leurs ayants droits Tous droits réservés. Les films, leurs personnages et photos de production sont la propriété de leurs ayants droits.












