Le Mystère de Lucy Lost : Rencontre avec le producteur, Marc du Pontavice

Date : 24 / 10 / 2026 à 12h00
Sources :

Unification


A l’occasion de la sortie du Mystère de Lucy Lost, Unification a pu s’entretenir avec Marc du Pontavice, producteur du film et fondateur et PDG de Xilam Animation.

Est-ce que vous pouvez me parler un peu de la genèse du projet ?

Marc du Pontavice  : Oui, tout à fait. J’ai lu le bouquin de Michael en 2017. Je m’intéresse un peu à la littérature jeunesse. C’était le premier livre que je lisais de Michael, et j’ai été vraiment saisi, non seulement par la force de cette histoire, qui se construit d’une façon assez particulière et passionnante, mais aussi par les messages qu’elle contenait. Souvent, dans les livres de Michael, il y a ça, des messages sur la tolérance, en particulier l’exclusion.
Au niveau des enfants, je trouve ça intéressant de raconter ça et que ce ne soit pas qu’un sujet adulte, parce qu’on sait à quel point c’est important, y compris chez les enfants.
Et puis il y a un autre sujet que j’aime beaucoup dans ce livre : c’est la puissance de l’imaginaire dont disposent les enfants, qu’ils savent solliciter quand ils doivent traverser les épreuves. Ils ont cette faculté que nous, adultes, avons beaucoup perdue : celle d’utiliser notre imaginaire pour traverser les épreuves. J’ai beaucoup aimé cet aspect-là de cette histoire-là.
Michael m’a fait confiance et m’a confié les droits de ce livre. Ensuite, dans la construction du livre, c’était très compliqué à adapter au cinéma. Ça m’a donc pris pas mal de temps avant de trouver la bonne solution.
C’est quand j’ai rencontré Olivier Clert, en 2022, que, tout d’un coup, la solution est apparue. Parce qu’en fait, la forme de l’histoire est la même, mais la forme de la narration est très différente entre le livre et le film. Et vraiment, Olivier a trouvé cette astuce incroyable, qui a beaucoup changé de choses et qui a fait cette histoire merveilleuse.

De part le choix de narration, le livre et le film ont des différences. Est-ce que vous avez renoncé à adapter certains côtés du livre ?

MdP : Je ne crois pas que ce soit surtout ça. Je crois que c’est surtout qu’on a changé le point de vue, en fait. Parce que, dans le livre, d’abord, les deux enfants, Milly et Lucy, ne se croisent jamais. Et puis, surtout, Lucy est malade pendant une grande partie de l’histoire. Donc, on est dans le point de vue des adultes qui cherchent la vérité. Vous voyez ce que je veux dire ? C’est un exercice très différent.
Non, je crois que l’essentiel des éléments racontés par Michael est là, mais la forme de la narration est très différente.

Vous avez adapté votre narration aux enfants, ce qui est différent de votre précédent film, J’ai perdu mon corps. Qu’est-ce que cela a apporté au scénario, justement, dans la manière de vous adresser aux enfants ?

MdP : Évidemment, on ne s’adresse pas aux enfants comme aux adultes. Et en même temps, moi, ce qui m’intéresse souvent quand je fais des films, je préfère dire que je fais des films familiaux plutôt que des films pour enfants, parce qu’en fait, j’essaie toujours de faire en sorte qu’il y ait plusieurs degrés de lecture et que les adultes en ressortent avec quelque chose eux-mêmes.
Voilà, moi, je pense que c’est un film qui peut plaire autant aux adultes qu’aux enfants. C’est d’ailleurs intéressant de voir à quel point l’expérience narrative et émotionnelle n’est pas la même pour les enfants que pour les adultes.
Bizarrement, d’ailleurs, les adultes sont beaucoup plus impactés émotionnellement par cette histoire que les enfants eux-mêmes, parce que les gens se disent : « C’est un peu triste », ou « Même si ça se termine bien, il y a des choses un peu dures », etc. En fait, les enfants sont beaucoup mieux armés que nous, les adultes, pour traverser ce genre d’histoire.
Et puis, surtout, pour moi, c’est très important, quand je fais du cinéma, notamment pour la famille et pour les enfants, de ne pas prendre le cinéma uniquement pour un divertissement.
Ce que je veux dire par là, c’est que les enfants voient des choses dans le monde aujourd’hui qui sont difficiles. Parfois, ils expérimentent eux-mêmes des choses difficiles dans leur vie quotidienne. Et les amener au cinéma juste pour les détourner de ça, je pense que c’est dommage de ne faire que ça.
Je pense que la fiction et le cinéma, en particulier, doivent aussi raconter ces histoires-là, qui sont difficiles, pour les aider à comprendre le monde dans lequel ils vivent.
Voilà, c’est aussi à ça que ça sert de faire ce genre de film.
Ensuite, quand on raconte un film qui doit s’adresser aux enfants, il faut se mettre à hauteur d’enfants. Et c’est un talent très particulier. Les équipes de Xilam, emmenées par ce formidable réalisateur qu’est Olivier, ont vraiment cette faculté extraordinaire de raconter les histoires à hauteur d’enfants. J’aime beaucoup ça. Je trouve que c’est extrêmement touchant.
Et notamment, comme je le disais tout à l’heure, ce rapport à l’imaginaire, qui est très différent de J’ai perdu mon corps. Dans ce film, il y a aussi une forme d’imaginaire, mais qui est davantage l’irruption du fantastique dans le monde du personnage qu’autre chose. Ce n’est pas tout à fait le même exercice.

Les graphismes sont très colorés, très jolis. Comment êtes-vous arrivés à ces graphismes-là ? Quel a été le processus ?

MdP : En fait, on a d’abord fait appel à une artiste, avant qu’Olivier arrive sur le projet. J’avais fait appel à une artiste , Jade Khoo, qui était très jeune, puisqu’elle sortait de l’école des Gobelins depuis très peu de temps. Depuis, elle s’est fait connaître parce qu’elle a sorti une BD qui a eu énormément de succès. J’aime bien travailler avec des artistes très jeunes, qui ont une espèce d’énergie créatrice incroyable. C’était déjà le cas sur J’ai perdu mon corps, où l’on avait travaillé avec des gens très jeunes.
Jade avait proposé cet univers à la fois très vibrant et très délicat. Elle avait commencé à dessiner tous les environnements, un petit peu les personnages, puis Olivier est arrivé là-dessus.
Jade était partie sur sa BD et on a fait appel à d’autres artistes à ce moment-là, notamment Camille Bozec. On a alors été beaucoup plus loin. D’abord, on a rajeuni un peu le personnage, qui était plus âgé dans les premiers dessins de Jade, et on a cherché un dessin qui allait vraiment vers la fragilité, vers la délicatesse. On voulait essayer d’aller vers un personnage infiniment sensible visuellement.
Et puis il y avait ce travail lié au choix que nous avons fait de faire se croiser ces deux petites filles dans l’histoire. Il fallait aussi quelque chose où chacune ait une très forte caractérisation, très différente.

Les flashbacks sont aussi très particuliers visuellement, comment cela a été travaillé ?

MdP : Oui, c’est ce que j’aime beaucoup. C’est ce que l’animation permet : on s’autorise de vraies ruptures graphiques quand on va sur les souvenirs.
Il y a ce principe de pop-up book quand on va à New York. Et puis il y a ce moment très, très, très émouvant, que j’adore et que je trouve graphiquement sublime, où elle retrouve ses souvenirs et où tout est fait au fusain. C’est un travail magnifique.
Je trouve que c’est intéressant aussi, parce que c’est une façon de donner prise et corps à l’imaginaire. Là, en l’occurrence, ce sont des souvenirs, mais c’est aussi son imagination.

Le Mystère de Lucy Lost a-t-il été fait dans vos locaux ?

MdP : Oui, c’est ça. En fait, chez Xilam, on a une organisation avec des locaux et trois studios : à Paris, à Angoulême et au Vietnam. Là, en l’occurrence, ça s’est fait principalement à Paris, en petite partie à l’île de La Réunion, avec un studio avec lequel on aime bien travailler. Et puis on a notre propre studio aussi au Vietnam, où on a des jeunes très talentueux qui nous aident. On essaie de répartir le travail de façon intelligente.
Quand on a beaucoup d’ambition sur un film qui est artistiquement et techniquement très, très compliqué, il faut être très, très astucieux dans la façon dont on organise la production.

Le film a-t-il été difficile à financer ?

MdP : C’est un film très ambitieux. Voilà, les films d’animation ne sont pas très bien financés en France, même si les pouvoirs publics nous aident un peu plus qu’avant. Notre problème, c’est que les chaînes de télévision et les plateformes viennent assez peu sur les films d’animation.Là, en l’occurrence, on a le soutien important de Canal+.
Voilà, donc ce n’est pas facile. Heureusement, on a l’international, qui apporte des éléments importants. Mais oui, c’est toujours pareil : un film d’animation, c’est toujours trop cher et toujours très difficile à financer.

La musique porte aussi les séquences. Comment avez-vous travaillé avec les musiciens ?

Réponse : Anne-Sophie Wyen est quand même une merveilleuse compositrice, qu’Olivier avait découverte quand il faisait le storyboard. Il écoutait pas mal de musique, et puis il avait écouté des musiques d’Anne-Sophie qui lui plaisaient.
Quand il m’a présenté son travail avec la musique d’Anne-Sophie, j’ai… Voilà, on a eu assez vite un coup de cœur pour son talent.
La musique d’ouverture du film, c’est la toute première maquette qu’Anne-Sophie nous a présentée, et c’était déjà très envoûtant.
Voilà, ensuite, c’était pareil : comme on voulait être sur un ton néoclassique, mais avec certains instruments assez fantastiques, notamment le cristal Baschet, qui est vraiment un instrument que je trouve absolument magique…
Voilà, donc c’était assez complexe. C’est une musique ambitieuse, il y a beaucoup d’instruments. On a enregistré l’essentiel à Paris, une partie à Londres, et on a fait des chœurs avec des enfants.
On a beaucoup travaillé main dans la main avec Anne-Sophie et Olivier. Ça s’est vraiment fait sur mesure.C’est très délicat, des histoires comme ça, qui tiennent vraiment sur un fil. Il faut que la musique ne soit ni envahissante, et en même temps qu’elle porte émotionnellement le film.

La musique a-t-elle été enregistrée avant l’animation ?

Réponse : Non, elle a été enregistrée après l’animation.
On avait des maquettes sur le storyboard. On a commencé à voir dans quelle direction on voulait aller, etc. Mais la musique proprement dite, vraiment, a été enregistrée après l’animation.

Qu’est-ce que vous aimeriez que les spectateurs retiennent de ce film ?

MdP : Je trouve que ce sont les deux messages pour lesquels j’ai choisi le livre. J’aimerais que les adultes se rendent compte qu’ils peuvent contaminer leurs propres enfants avec leur intolérance. La tolérance, c’est quelque chose qui doit s’éduquer très, très jeune, dès qu’ils sont à l’école. Ce film raconte bien à quel point les adultes ont de l’influence sur leurs enfants là-dessus.
Et le deuxième élément, c’est aussi… Moi, j’adore cette capacité qu’ont les enfants, cette force qu’ils ont parfois plus que les adultes pour traverser les épreuves. Parce que là, quand même, c’est un trauma assez costaud pour cet enfant, et le travail qu’elle fait pour aller retrouver ses souvenirs est magnifique. C’est un chemin de résilience qui est vraiment très beau.
J’aime bien partir avec cette idée de rappeler le pouvoir de l’imaginaire des enfants et de leur permettre de développer cet imaginaire, ce qui, aujourd’hui, est plus compliqué avec les téléphones, les réseaux sociaux, toutes ces choses-là. L’imaginaire, c’est aussi quelque chose qui demande que l’enfant soit sans aucune sollicitation pour se mettre à fonctionner.

Merci beaucoup


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