Festival de Cannes 2026 : Thierry Frémaux évoque la politique dans le cinéma
Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes, a tenu sa traditionnelle conférence de presse à la veille de la cérémonie d’ouverture.
Signe de la complexité de notre époque, il a été interrogé sur des sujets aussi variés que l’intelligence artificielle, les nouvelles règles de candidature aux Oscars, les selfies, la parité hommes-femmes au sein du festival, les mesures prises face à la polémique suscitée par la Berlinale, les studios hollywoodiens et la saga Fast and Furious.
Interrogé sur les mesures prises par le festival pour préparer son jury et les équipes de tournage à aborder les questions politiques épineuses, compte tenu du parcours tumultueux de la Berlinale, Frémaux n’a pas répondu directement.
La question soulevée à Berlin est une question récurrente au festival, longtemps considéré comme très politique. Est-il plus ou moins politique qu’avant ? Nous vivons une époque différente, il est difficile de comparer.
Frémaux a pris la défense de Wenders, qui s’est retrouvé au cœur de la polémique après avoir déclaré, lors de la conférence d’ouverture du jury, que les cinéastes devraient « rester en dehors de la politique » :
Je tiens à rendre hommage à Wim Wenders, car je pense qu’il a fait l’objet de critiques injustifiées. Je comprenais son message, mais je crois que le public refusait de le comprendre.
Il voulait affirmer que la politique devait être présente à l’écran. C’est ce que nous disons à Cannes… le festival considère que les questions politiques sont avant tout le propre des artistes, et plus particulièrement de ceux dont les œuvres sont présentées.
Il a précisé que si les cinéastes de la Sélection officielle étaient libres d’exprimer ou non leurs opinions politiques s’ils étaient interrogés, il n’incombait ni à lui, ni au jury, ni à la direction de s’immiscer dans les questions politiques.
Nous vivons dans un monde en partie en guerre, un monde où le dialogue entre les nations est fragile. Nous ne voulons pas contribuer à la confusion par notre analyse de la situation… Je dis souvent, et j’en suis profondément convaincu, que l’art, et le cinéma en particulier, sont des instruments de paix, même lorsqu’ils appellent à la rébellion et à la liberté.
Frémaux avait préparé des notes pour répondre à une question sur le bilan du festival en matière de parité hommes-femmes, question à laquelle il s’attendait.
Le fait que seulement cinq des 22 films en lice pour la Palme d’Or cette année soient réalisés par des femmes, contre sept en 2025, a suscité des critiques de la part du Collectif 50/50, association française de défense de la parité hommes-femmes, avant même le début du festival.
Ce collectif, créé dans le sillage du mouvement #MeToo, a accusé le festival de « féminisme de façade » en référence à son affiche officielle mettant en scène Geena Davis et Susan Sarandon dans le road movie de 1991 Thelma et Louise.
Un journaliste de l’AFP a demandé pourquoi, à Cannes, seulement 23 % des films en compétition pour les prix principaux étaient des films réalisés par des femmes, alors que la Berlinale était parvenue à s’approcher de la parité cette année, avec neuf des 22 films en lice pour l’Ours d’Or réalisés par des femmes.
Laissant entendre que sa question faisait suite aux commentaires sur l’affiche du Collectif 50/50, Frémaux a répondu :
Nous n’aurions jamais choisi une image de Geena Davis, de Susan Sarandon ou d’un film de Ridley Scott pour l’affiche afin de nous donner une image féministe.
Il a reconnu que, par le passé, le bilan du festival était discutable, évoquant la sélection de 2012 où aucune réalisatrice n’avait été retenue en compétition officielle, mais a affirmé que le festival s’était efforcé ces dernières années de contribuer à rectifier la situation.
Il a déclaré que Cannes avait été l’un des premiers festivals à adhérer à la charte d’égalité du Collectif 50/50 en 2018 et à mettre en œuvre son exigence de parité hommes-femmes au sein des jurys et de son organe directeur. Il a toutefois souligné qu’aucune clause de la charte n’impose la parité dans la Sélection officielle.
Se référant à ses notes, Frémaux a indiqué que 28 % des films soumis cette année étaient réalisés par des femmes, tandis que les films réalisés par des femmes représentaient 34 % de la sélection totale et 38 % de la compétition de courts métrages.
Aujourd’hui, de plus en plus de réalisatrices font leur entrée dans le cinéma et intègrent progressivement la compétition. Les chiffres montrent que la situation évolue, mais aussi que c’est lent et insuffisant.
Frémaux a insisté sur la nécessité pour l’ensemble du secteur cinématographique de soutenir la parité hommes-femmes, évoquant les difficultés rencontrées par les réalisatrices pour réaliser leur deuxième long métrage et le besoin d’un cinéma plus féminin.
Comme en littérature et en musique, nous avons besoin que le monde soit davantage représenté à travers le regard féminin, la sensibilité des femmes.
Le directeur du festival a promis un dialogue renouvelé avec les parties intéressées, tout en précisant que les campagnes négatives sur les réseaux sociaux n’étaient pas la solution.
Cette édition du Festival de Cannes intervient quelques jours seulement après que l’Académie des arts et des sciences du cinéma (AMPAS) a dévoilé une refonte majeure des critères d’éligibilité pour la catégorie Meilleur film international en langue étrangère, ce qui renforcera encore le poids de la Palme d’or.
Désormais, outre la soumission par un pays ou une région via un comité de sélection agréé par l’Académie, un film en langue étrangère peut également être éligible dans cette catégorie en remportant le prix principal des festivals qualificatifs suivants : Berlin, Busan, Cannes, Sundance, Toronto ou Venise.
Frémaux s’est félicité de ces changements, y voyant le signe de l’essor du cinéma international dans la course aux Oscars, citant notamment les 19 nominations obtenues lors de la 98e cérémonie des Oscars pour des films présentés à Cannes l’année précédente.
Quand on dit que l’Amérique se replie sur elle-même, c’est faux. De toute façon, Hollywood s’ouvre à la scène internationale, à l’universalité ; c’est l’essence même de Cannes, l’universalité.
Il a reconnu que les nouvelles règles permettraient d’éviter une situation comme celle du cycle des Oscars 2026-2027, où Un simple accident de Jafar Panahi avait été présenté comme candidat de la France plutôt que pour l’Iran, son opposition au gouvernement rendant improbable toute candidature officielle de son pays.
Frémaux a ajouté que cela ouvrirait également la possibilité à un pays présentant une riche production cinématographique d’avoir plus d’un film en lice dans la catégorie, citant notamment la belle performance du Japon et de l’Espagne dans la Sélection officielle, avec trois films chacun.
Il a minimisé l’importance de la question de savoir si ce changement de règlement pourrait influencer la décision du jury et le pousser à attribuer la Palme d’or à des cinéastes dissidents qui pourraient en tirer profit, tels que le réalisateur iranien Asghar Farhadi et le réalisateur russe Andreï Zvyagintsev, en compétition cette année avec Histoires parallèles et Minotaure.
Le jury est composé de neuf personnes. Il n’y a pas une seule conscience politique, il y a neuf opinions personnelles… Il se pourrait qu’un membre du jury soit extrêmement politisé. Paul Laverty est peut-être très politisé, il écrit des films très politiques, mais il n’apprécie peut-être pas cela en tant que spectateur.
Les cinéphiles apprécient souvent un cinéma différent du leur, et pas identique au leur… même l’année dernière – et je ne dévoilerai pas le secret du jury –, je n’ai jamais eu le moindre sentiment que l’avis favorable finalement rendu en faveur de Jafer Panahi ait été influencé par des considérations politiques.
On a également demandé à Frémaux son avis sur l’intelligence artificielle et ses implications pour le cinéma.
L’intelligence artificielle est au vélo ce que le vélo électrique est au vélo. Pour faire du vélo électrique, il faut savoir faire du vélo. C’est un sujet de plus en plus important au cinéma. Nous devons rester vigilants, mais aussi essayer de le comprendre.La vraie question est de savoir ce que cela signifie pour nos vies, notre existence, nos enfants. Quelles sont les règles ? Les Oscars ont récemment décidé qu’un personnage incarné par une intelligence artificielle ne pouvait pas concourir pour le prix du meilleur acteur. C’est parfaitement logique.
Il a comparé le débat actuel autour de l’IA à celui qui a entouré l’avènement des technologies numériques et des effets spéciaux, et l’abandon de la pellicule et des produits chimiques, soulevant la question de savoir si les films aux images manipulées numériquement sont moins authentiques que les œuvres de F.W. Murnau, Erich von Stroheim et des frères Lumière.
Frémaux a suggéré que les films réalisés sans IA ni effets spéciaux étaient un peu comme un vin bio. Il a suggéré que le dernier « film bio » était Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Citant la scène d’attaque d’hélicoptères de La Chevauchée des Walkyries, tournée en 35 mm.
Le nombre d’hélicoptères que l’on voit dans le film correspond au nombre d’hélicoptères dont disposait le réalisateur.
Il a ainsi suggéré que les réalisateurs contemporains peuvent désormais créer de telles scènes grâce aux effets spéciaux, en ajoutant des hélicoptères à volonté.
Avant le festival, il a démenti les rumeurs selon lesquelles il envisageait de projeter un film sur l’intelligence artificielle, affirmant qu’aucun film de ce type n’avait jamais été soumis à la sélection.
Si on nous l’avait proposé, nous l’aurions visionné. Mais qu’aurions-nous fait ? Aurait-il été important pour ce qu’il révèle de l’histoire ou de l’avenir du cinéma ? Ce dont je suis certain concernant l’intelligence artificielle, c’est que nous sommes du côté des artistes, des scénaristes, des acteurs et des comédiens de doublage. Nous soutenons tous ceux dont l’emploi pourrait être impacté négativement par l’intelligence artificielle. Une législation est nécessaire. Nous devons encadrer ce phénomène.
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