Jean-Luc Istin : L’interview exclusive Unif’

Date : 23 / 05 / 2025 à 11h00
Sources :

Unification


Depuis Aquilon, une de ses premières BD, bien avant les premières aventures des Elfes et autres Nains, Orcs & Gobelins et Mages... jusqu’aux recoins les plus sombres (ou lumineux) de l’univers de Cyborgs, Jean-Luc Istin est devenu l’un des piliers incontournables de la bande dessinée de genre en France. Scénariste prolifique, directeur de collection, bâtisseur d’univers, il navigue entre fantasy, science-fiction et thriller avec une aisance déconcertante. À l’occasion de ses projets en cours — dont l’excellent Cyborg, récemment paru chez Soleil —, j’ai eu le plaisir d’échanger avec lui sur sa méthode de travail, ses inspirations, ses collaborations… et ses rêves d’adaptation. Bien évidemment, je suis fan, et mes chroniques sur Unif (depuis le premier Elfe il y a plus de 10 ans maintenant, j’ai du chroniquer 80% de la série mais bien d’autres encore comme les Alice Matheson, World War Wolfes et autres Conquêtes) ont facilité dans le temps ma connaissance de l’auteur incontournable et infatigable qu’est Jean-Luc Istin. Merci à lui de nous avoir fait l’amitié de répondre à nos questions avec autant de passion.

1. Vous semblez être un créateur infatigable, avec une production impressionnante à votre actif. À quoi ressemble une journée type dans votre emploi du temps ? Et entre nous… vous dormez combien d’heures par nuit pour tenir ce rythme ?
Je dors, rassurez-vous. Pas toujours assez, mais je dors. La journée type ? Il n’y en a pas vraiment. Il y a des urgences, des relances, des synopsis à valider, des pages à lire, des contrats à revoir… et entre tout ça, il faut écrire. Alors j’écris quand le moment se présente. Le matin tôt, le soir tard, parfois dans le train, parfois entre deux mails. C’est un équilibre bancal, mais c’est le mien. Et puis l’envie est toujours là, c’est ça qui porte.

2. Avec autant d’idées et d’albums en chantier ou en préparation, comment parvenez-vous à gérer l’ensemble ? Travaillez-vous sur plusieurs projets en parallèle ?
Toujours. Par nature et par nécessité. Certains projets avancent vite, d’autres plus lentement. Travailler sur plusieurs univers me permet de ne jamais saturer. Quand je cale sur un scénario de fantasy, je passe à un polar ou à une SF. Ça relance la machine. Ce n’est pas une méthode que je recommanderais à tout le monde, mais moi, elle m’aide à rester vif.

3. Je suis un lecteur fidèle depuis les débuts de Elfes, et j’ai suivi avec passion tout l’univers d’Aquilon et ses dérivés. Comment réussissez-vous à toujours proposer des récits originaux, tout en restant cohérent dans cet univers commun que les lecteurs connaissent bien ?
Merci déjà pour cette fidélité. C’est un défi permanent, celui d’innover dans un cadre déjà balisé. La clé, je crois, c’est de toujours partir du personnage. C’est lui qui donne le ton, qui porte le récit. Ensuite, je m’appuie sur les règles du monde, et pour ça, je suis épaulé par mes confrères et amis, David Courtois ou encore Nicolas Jarry. Et heureusement, l’univers d’Aquilon est vaste, donc on peut encore l’explorer sans tourner en rond.

4. Vous évoluez dans un milieu qui semble riche de talents. Quelle est l’ambiance dans le monde de la BD en France aujourd’hui ? Vos collaborations sont-elles le fruit de rencontres spontanées ou d’associations mûrement réfléchies selon les projets ?
Un peu des deux. Il y a les évidences, les coups de cœur artistiques, les hasards heureux. Et il y a les associations construites, pensées sur le long terme. J’essaie de travailler avec des gens avec qui le dialogue est fluide. Parce qu’un bon album, c’est souvent une question de confiance. Quant à l’ambiance dans le milieu, elle est à la fois passionnée et parfois tendue : beaucoup de talents, mais aussi beaucoup de pression, d’attente, de contraintes éditoriales. Il faut apprendre à naviguer.

5. Vous êtes aujourd’hui directeur de collection chez Oxymore, une jeune maison d’édition. Qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre (ou créer) ce nouveau label ? Est-ce une manière d’explorer des univers différents, de gagner en liberté éditoriale, ou de se détacher de certains cadres établis ?
C’est un peu tout ça. Oxymore, c’est une envie de prendre des chemins de traverse, de me challenger. C’est aussi une façon de soutenir des auteurs, de les accompagner autrement. J’y ai trouvé une liberté, une réactivité, un terrain d’expérimentation. Tout en continuant, bien sûr, à travailler avec SOLEIL que j’apprécie.

6. À force de multiplier les univers et les séries (toutes réussies, il faut le souligner !), n’avez-vous pas peur d’un trop-plein pour les lecteurs ? À l’heure où la BD frôle parfois les 20€, cela peut devenir difficile de tout suivre…
C’est une vraie question. Et je la comprends parfaitement. On essaie de doser, de ne pas saturer, de garder une qualité constante. Mais oui, il y a un risque de dispersion. À chacun de choisir son rythme, ses séries. Moi, je continue à proposer, à nourrir les univers — libre aux lecteurs d’y entrer quand ils le souhaitent. Et j’espère que l’expérience reste forte.

7. Prenons un exemple concret : Cyborg, que j’ai trouvé particulièrement réussi. Pouvez-vous nous raconter les coulisses de sa création ? D’où est venue l’idée, combien de temps a demandé l’écriture, la réalisation graphique, puis la production finale ?
L’idée de Cyborgs est née il y a longtemps, lors d’échanges aux Utopiales de Nantes, où l’on réfléchissait à des récits autour du transhumanisme et de la cybernétique. À ce moment-là, j’ai décidé de créer un univers qui mêlerait l’ambiance dystopique de Judge Dredd et celle de Robocop.
Je voulais un monde dominé par un despote technocratique, obsédé par l’éradication des pauvres, des marginaux, des handicapés. Une société déshumanisée où seuls les plus "performants" auraient le droit d’exister.
Pour donner vie à cet univers visuellement, j’ai fait appel à mon vieil ami DIMD, avec qui je partage une vraie complicité artistique. Il a apporté toute la densité graphique et la force visuelle que j’imaginais.

Mais l’histoire ne s’arrête pas à une simple dystopie noire : un certain Russel, expert en cybernétique, décide d’utiliser ses compétences non pas pour servir le régime, mais pour le combattre. Il offre des augmentations à un groupe de jeunes femmes, leur donnant les moyens de se défendre — et de renverser le pouvoir en place. Ainsi naît un groupe de super-héroïnes qui, derrière l’action spectaculaire, portent un vrai message de résistance et de justice.
L’écriture et le développement graphique ont pris du temps, mais c’est un projet que j’ai porté avec passion, parce qu’il mêle fond politique, énergie visuelle et personnages forts.

8. Si vous deviez choisir une de vos œuvres à voir adaptée en film ou en série, laquelle vous ferait rêver de voir sur grand écran ?
West Fantasy, je pense. Parce que c’est un univers visuel fort, avec des personnages barrés, des décors qui pourraient donner quelque chose de grandiose à l’écran. Mais j’aimerais qu’on le traite comme une vraie série d’auteur, pas un produit formaté. Et qu’on garde l’humour et la folie du matériau d’origine.

9. Quels projets vont rythmer votre actualité dans les prochains mois ? Pouvez-vous nous teaser quelques titres en cours ou à venir ?
Les prochains mois s’annoncent riches en nouveautés. Plusieurs projets vont voir le jour, à commencer par le premier tome de La Confrérie des Tempêtes, qui nous plongera dans un univers maritime dense et spectaculaire. Ce sera l’occasion pour les lecteurs de découvrir les vastes océans d’Arathéon, un monde où la piraterie n’est pas un simple élément de décor, mais le cœur même de la géopolitique. La mer y règne en maîtresse, les routes commerciales sont contrôlées par une confrérie puissante, et chaque traversée est un défi. Ce premier tome pose les bases d’un univers complexe, peuplé de créatures, d’îles aux mille secrets, de capitaines redoutés et de conflits larvés entre l’Empire et les seigneurs des flots.
Mais ce n’est pas tout. En octobre, les lecteurs auront enfin accès aux Terres d’Ynuma, la partie asiatique fantasy du monde d’Aquilon. C’est un pan de l’univers que beaucoup n’osaient plus espérer, et que nous avons mûri longuement. Ynuma proposera une approche radicalement différente de l’univers d’Aquilon, avec ses propres mythes, ses traditions spirituelles, son esthétique inspirée des cultures d’Extrême-Orient. On y découvrira de nouveaux peuples, de nouveaux enjeux, et une magie très différente de celle que l’on connaît déjà dans Elfes, Nains ou Orcs & Gobelins. C’est un projet que je considère comme l’un des plus ambitieux de ces dernières années — une fresque à la fois épique, poétique et profondément dépaysante.
Et à côté de tout ça, il y a bien sûr d’autres séries en développement, dont la suite de West Fantasy et plusieurs récits plus inattendus chez Oxymore, où l’on explore des territoires narratifs un peu plus singuliers. Bref, il y aura de quoi faire — pour moi comme pour les lecteurs.

10. Quelle est, selon vous, votre plus belle réussite en bande dessinée ? Si vous ne deviez garder qu’un seul titre de toute votre carrière, lequel choisiriez-vous ?
Difficile de choisir. Il y a des albums qui comptent pour des raisons très personnelles, d’autres pour leur réception publique. Mais si je devais n’en garder qu’un… peut-être Elfes T1, parce qu’il a ouvert une voie.

11. Et si vous deviez citer une BD d’un autre auteur qui vous a particulièrement marqué ou touché, ce serait laquelle ?
L’Incal, sans hésiter. Cet univers est un vertige permanent, une œuvre à la fois philosophique, délirante et visuellement inépuisable. Jodorowsky et Moebius y ont créé quelque chose d’unique, qui m’a profondément marqué en tant que lecteur, puis influencé en tant qu’auteur.
Et si je peux élargir un peu au-delà de la bande dessinée, je suis un grand admirateur de Stephen King. Sa manière de construire des personnages, d’instiller le malaise dans le quotidien, et surtout sa capacité à raconter des histoires aussi immersives que maîtrisées, c’est une source d’inspiration constante.

12. Pour ma part, j’ai grandi avec Tintin, Goldorak et Tolkien (pour faire court, parce qu’il y avait aussi Téléchat)… Et vous ? Quels sont les héros ou univers qui ont bercé votre jeunesse ?
Je suis un pur enfant des années 80, alors forcément, Ulysse 31, Les Mystérieuses Cités d’Or et Goldorak ont été des chocs visuels et narratifs. Ces séries m’ont appris très tôt que l’imaginaire pouvait être grandiose, mélancolique et profond à la fois.
Mais j’ai aussi été happé par les comics américains, que je dévorais. Batman en tête, évidemment — ce mélange de noirceur, de trauma et de justice implacable m’a toujours fasciné. Daredevil, Spider-Man, et surtout les X-Men ont été mes compagnons de lecture pendant longtemps. Leur richesse émotionnelle, leurs dilemmes moraux, et cet univers partagé si foisonnant ont clairement influencé ma manière de penser les récits et les personnages.

13. S’il vous était donné de reprendre un personnage emblématique de la bande dessinée pour en proposer votre propre version, lequel choisiriez-vous ?
Batman, sans hésiter. J’aime son côté enquêteur noir, ancré dans une ambiance de polar urbain, et surtout le fait qu’il n’ait aucun super-pouvoir. Il affronte le chaos avec sa seule volonté.
Judge Dredd m’intrigue aussi : un personnage brutal dans un monde dystopique, parfait pour une relecture plus engagée et sombre.

14. Et enfin, si vous n’aviez pas été scénariste de bande dessinée, quel métier auriez-vous aimé exercer ?
Probablement écrivain, d’une manière ou d’une autre. Ou peut-être cartographe d’univers imaginaires — ça existe, non ? Sinon… aventurier. Mais pas dans la vraie vie : dans celle où on revient toujours à temps pour l’apéro.

À travers ses multiples séries, Jean-Luc Istin nous prouve qu’il est possible de raconter toujours plus, toujours mieux, sans jamais lasser ni se répéter. Une passion communicative, une vision affirmée, et un appétit créatif qui ne semble pas prêt de s’essouffler. À suivre donc, de très près sur papier, ou peut-être un jour ailleurs mais en attendant un énorme merci pour le temps consacré à ces 14 questions.


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