Christophe Bec : Interview exclusive Unif’ (partie 2/2)
Seconde partie de l’interview de Christophe Bec débutée hier, où l’on va découvrir encore plus de détails sur l’auteur, ses oeuvres et ses inspirations. Plongez avec nous une seconde fois, dans l’univers de Christophe Bec.
10. en dehors d’Inexistences, quelle est, selon vous, votre plus belle réussite en bande dessinée ? Si vous ne deviez garder qu’un seul titre ou une série, de toute votre carrière, lequel choisiriez-vous ?
Une question très très délicate, c’est très compliqué de répondre à ça. Il se trouve souvent que les histoires que j’estime moi les meilleures, ne sont pas forcément celles qui ont le mieux marché.
Même si suis quand même attaché à certains tomes de Prométhée, de Carthago ou d’Olympus Mons par exemple, je pense que dans ces séries, il y a quand même quelques albums qui sortent un peu du lot. Notamment le tome 3 de Prométhée. En tout cas, au niveau du retour des lecteurs, on me parle beaucoup de Pandémonium qui est, je crois, une des séries qui a le plus marqué les lecteurs. Et qui pourtant n’est absolument pas un succès commercial. Mais souvent en festival, ou par messages via les réseaux sociaux, les lecteurs me disent que c’est quelque chose qui leur est resté. C’est une série que moi j’aime beaucoup aussi. Notamment parce que c’est ma première collaboration avec Stefano Raffaele, dessinateur avec qui j’ai ensuite fait une quarantaine d’albums. Donc ça a été une rencontre professionnelle très importante évidemment.
Mais c’est le deuxième scénario que j’ai écrit, c’est à dire que si c’est la meilleure chose que j’ai écrite, ça serait quand même un petit aveu d’échec. Je pense que ce n’est vraiment pas la meilleure sur le plan technique. Je la réécrirais sans doute différemment aujourd’hui. Il y a des éléments que je retirerais, c’est certain. Mais je crois que le concept de base fonctionne toujours très bien. On est dans les années 1920, aux États-Unis. Une mère dont la fille est atteinte de tuberculose accepte un poste d’infirmière dans un sanatorium, en échange des soins gratuits pour son enfant. Ce lieu a réellement existé, et c’était en réalité l’un des pires endroits pour se faire soigner. Le cœur du récit, c’est cette mère qui se bat pour sauver sa fille, alors qu’elle est en réalité déjà condamnée. C’est une histoire simple, mais qui reste très efficace, je pense. Après, c’est vrai qu’en relisant, je me rends compte qu’il y a des choses un peu appuyées, un manque de subtilité par moments.
Je sais que certains lecteurs sont très attachés à des albums comme Wadlow, l’histoire de l’homme le plus grand du monde. C’est effectivement un titre que j’apprécie beaucoup. Je citerais aussi Royal Aubrac, qui fait partie de mes albums les moins connus, mais que je considère peut-être comme ce que j’ai écrit de plus abouti. Malheureusement, ces ouvrages ne sont pas réédités, ce qui les rend très difficiles à trouver aujourd’hui.
Un autre album auquel je tiens particulièrement, c’est Les Tourbières noires. C’est une œuvre que j’ai signée en tant qu’auteur complet, scénario et dessin. J’y suis très attaché parce que je l’ai faite avec une grande sincérité, en y évoquant une terre qui m’est chère : l’Aubrac. C’est un lieu où j’allais régulièrement, en hiver, parfois l’été ou l’automne. L’album a plutôt bien marché, sans être un best-seller, mais c’est une œuvre très personnelle, dans laquelle j’ai mis beaucoup de moi.
11. Et si vous deviez citer une BD d’un autre auteur, qui vous a particulièrement marqué ou touché, ce serait laquelle ?
Impossible de ne citer qu’un seul album, il y en a eu beaucoup qui ont compté. Si je dois tenter une sélection très restreinte, il y a évidemment Tintin, incontournable pour moi. Ce sont des lectures d’enfance, mais certains albums, comme Les Bijoux de la Castafiore, que j’ai relu récemment, restent des chefs-d’œuvre absolus, parmi les plus grandes bandes dessinées jamais réalisées. Enfant, Les Sept Boules de Cristal et Le Temple du Soleil m’ont profondément marqué. C’est sans doute là que s’est forgé mon goût pour l’aventure. Dans le même esprit, je me souviens de L’Empreinte du Crapaud, un Bob Morane adapté et dessiné par William Vance — le premier album que j’ai acheté avec mon argent de poche.
William Vance, justement, a été un choc artistique à plusieurs reprises. Mon père avait ramené du bibliobus Le Requin qui mourut deux fois, un Bruno Brazil, qui fut ma première véritable rencontre avec une BD réaliste. J’ai grandi dans un petit village de l’Aveyron, où on n’avait accès qu’aux grands classiques — Tintin, Astérix, Lucky Luke, Iznogoud… Mais Vance, lui, m’a bouleversé : Bob Morane, puis Bruce J. Hawker dans Le Journal de Tintin, avec l’épisode L’Orgie des damnés — les planches de tempête m’ont fasciné. Il y a aussi eu Le Grand Pouvoir du Chninkel, Les Naufragés du Temps de Paul Gillon, Valérian — surtout le fameux diptyque à Paris.
J’en oublie forcément. Si je devais être enterré avec des albums, il m’en faudrait une bonne dizaine. Je pense aussi à toute l’école espagnole qui m’a beaucoup influencé : Jordi Bernet avec Kraken ou Torpedo, Victor de la Fuente, que je vénère. Ces influences étaient parfois trop visibles dans mes débuts — Zéro Absolu ou Sanctuaire, par exemple, sont des séries où je trouve aujourd’hui mon dessin peu abouti. Ce sont des albums qui ont marqué les lecteurs, mais moi, je ne peux plus les rouvrir. Je considère que le premier album où mon dessin me semble vraiment tenir la route, c’est le tome 1 de Bunker. Ironiquement, c’est aussi le moment où j’ai arrêté de dessiner.
Ensuite, il y a Les Tourbières Noires et Inexistences, les seuls que je peux encore regarder aujourd’hui. Sur tout ce que j’ai dessiné, je retiendrais donc ces trois-là. Mais pour revenir aux albums fondateurs, je dois bien sûr évoquer Astérix. J’ai décidé de devenir auteur de bande dessinée un jour où, alité chez mes grands-parents à cause d’une rougeole, j’ai découvert une pile d’albums d’Astérix qui appartenaient à mon oncle. J’étais un gamin très sportif, cloué au lit — une torture — et tout à coup, avec Astérix, je partais en Égypte, en Helvétie… Je me suis dit : ce que font Goscinny et Uderzo, c’est extraordinaire. Faire voyager un enfant malade, c’est peut-être ça, le plus beau métier du monde. Alors bien sûr, la réalité du métier est parfois toute autre… mais j’essaie de ne jamais perdre ça de vue : transmettre à mon tour ce frisson-là.
12. Pour ma part, j’ai grandi avec Tintin, Goldorak et Tolkien (pour faire court, parce qu’il y avait aussi Téléchat et Heidi)… Et vous ? Quels sont les héros ou univers qui ont bercé votre enfance ?
Mon enfance, ou du moins ma préadolescence, a été largement marquée par la bande dessinée. J’ai grandi dans un petit village de l’Aveyron, sans librairie, donc l’accès à la BD était assez limité. Mais malgré ça, elle a fini par s’imposer à moi. Il y a aussi eu quelques romans marquants, comme ceux de Jack London, qui ont beaucoup compté.
Et puis, un peu plus tard, c’est le cinéma qui a pris le relais — ou plutôt, qui est venu compléter cette formation artistique. J’ai eu de vrais chocs avec des films comme Alien, Le Bon, la Brute et le Truand, L’Exorciste, ou encore Le Bal des vampires de Roman Polanski. En tant que jeune adulte, je regardais énormément de films, surtout des films de genre, tout en continuant à lire énormément de bandes dessinées. C’était une période très riche, où j’ai absorbé beaucoup d’influences.
Quand on fait le bilan de toutes ces œuvres — romans, BD, films — on comprend assez bien l’auteur que je suis devenu : quelqu’un attiré naturellement par le genre. Le fantastique, l’horreur, la science-fiction… Ce sont des terrains qui m’ont toujours fasciné. J’ai été très marqué par des cinéastes comme John Carpenter, David Lynch ou Stanley Kubrick. Ce sont des auteurs qui abordaient le genre non pas comme une fin en soi, mais comme un langage, une manière d’y inscrire leur propre vision. Et c’est ça qui me plaît : utiliser les codes du genre pour dire quelque chose de personnel.
Je crois profondément que le genre est l’un des meilleurs moyens de faire passer des idées ou des émotions de manière indirecte mais puissante. Prenons L’Exorciste, par exemple : ce n’est pas seulement une histoire de possession démoniaque. C’est avant tout le récit d’un prêtre qui a perdu la foi. Et quoi de plus radical, de plus vertigineux pour confronter ce doute, que de le mettre face au mal absolu ? Quand, à la fin, la fillette regarde le col blanc du prêtre, et que ce col semble briller, cette image résume tout : il a retrouvé la foi.
C’est ça, la force du genre : derrière l’horreur ou le fantastique, il y a toujours un sous-texte fort, une résonance intime. C’est ce que j’ai voulu faire aussi dans Bikini Atoll. En surface, c’est du slasher très série B, presque série Z, avec des filles en bikini, des monstres, un gros requin mutant… Mais en réalité, le sujet de fond est bien plus grave : il s’agit de la manière dont les habitants des îles Bikini ont été traités après les essais nucléaires américains. Un drame méconnu, que j’ai voulu faire affleurer à travers une histoire de genre. C’est ce décalage qui m’intéresse : raconter quelque chose de sérieux sous une forme populaire.
13. Vous avez déjà redonné vie à de très nombreux personnages emblématiques de la bande dessinée comme Conan, Bob Morane ou Tarzan, et bientôt Thorgal. Vous avez même blagué sur Tintin un premier avril, mais s’il y en avait un autre personnage, pour lequel vous souhaiteriez proposer votre propre version, lequel choisiriez-vous ?
Oui, j’ai eu cette chance de pouvoir travailler sur des personnages qui m’avaient profondément marqué dans mon enfance ou à l’adolescence. Et s’il y en a un que je rêverais encore d’aborder — même si ça relève du fantasme pur — ce serait Tintin. C’était une blague, bien sûr, quand j’en parlais, mais derrière l’humour, il y avait une vraie envie. Cela dit, j’ai pleinement conscience que c’est totalement inaccessible. D’abord parce que c’est un monument, un Everest scénaristique, et qu’écrire un Tintin, pour moi, c’est presque impensable. Et puis, il y a toutes les raisons juridiques, évidemment. Le personnage ne tombera dans le domaine public qu’en 2053, et à ce moment-là, je doute d’être encore de ce monde.
Il y a bien quelques autres personnages qui me fascinent. Par exemple, Guy Lefranc. Je l’ai d’ailleurs déjà scénarisé — mais en tant que ghostwriter. L’album L’Enfant Staline, qui est officiellement signé d’un autre scénariste, c’est en réalité moi qui l’ai écrit, ou plutôt réécrit entièrement à partir d’un synopsis inachevé. Pour différentes raisons, j’ai choisi de ne pas le signer, mais le travail est bien de moi. Sinon, il y aurait Blake et Mortimer. C’est une série que je trouve fascinante, mais là aussi, c’est un territoire extrêmement balisé, réservé à un cercle très restreint d’auteurs. Et c’est une œuvre tellement marquée par son créateur qu’y entrer représente un vrai défi. Il faut réussir à s’y inscrire sans trahir l’esprit d’origine, tout en apportant quelque chose de personnel. Et je ne sais pas si je serais à la hauteur.
C’est ce qui fait la complexité de reprendre ce type de personnages. Sur Tarzan, Conan ou même Bob Morane, les choses sont un peu différentes : ces figures ont connu de nombreuses incarnations, plusieurs auteurs se sont succédés, parfois avec des équipes de nègres littéraires comme pour Bob Morane. La continuité est donc plus souple, ce qui donne une certaine liberté d’interprétation. Mais dès qu’on aborde des séries emblématiques comme Bruce J. Hawker — où il n’y avait encore jamais eu de reprise avant moi — la pression est tout autre. Il faut trouver un équilibre subtil entre respect absolu du matériau d’origine et affirmation d’une voix propre. Pour ma part, ça n’a pas été si difficile. J’ai une telle admiration pour William Vance que le respect s’est imposé de lui-même, naturellement. Je n’aurais pas pu envisager les choses autrement.
14. Si vous n’aviez pas été scénariste de bande dessinée, quel activité auriez-vous aimé exercer ?
Enfant, j’étais très sportif, et je pense que j’aurais rêvé d’être soit cycliste, soit joueur de foot. Puis, plus tard, s’est imposée l’envie de devenir auteur de bande dessinée — une envie que j’ai eu la chance de concrétiser. Mais si je n’avais pas suivi cette voie, je crois que j’aurais aimé devenir chef cuisinier. C’est un métier qui m’attire énormément, sans doute parce qu’il allie, lui aussi, la technique et la créativité.
Et ça, c’est une combinaison qui me parle beaucoup, parce que je la retrouve dans la bande dessinée : une exigence technique au service de l’imaginaire. Dans mon travail, c’est quelque chose que j’essaie toujours de préserver. Et j’ai parfois l’impression que cet aspect-là se perd un peu aujourd’hui. Chez beaucoup de jeunes dessinateurs, la technique est reléguée au second plan — non pas par désintérêt, souvent, mais par nécessité.
La réalité du marché est dure : la surproduction, les délais de plus en plus courts, les albums qui deviennent plus longs tout en étant moins bien rémunérés…
C’est un contexte qui pousse à aller toujours plus vite. Et pourtant, la technique, c’est souvent ce qui soutient l’inspiration quand elle vacille. Heureusement, certains jeunes auteurs parviennent encore à concilier virtuosité et rapidité, ce qui est admirable. Mais voilà, si je n’avais pas été auteur de BD, j’aurais sans doute ouvert un restaurant, et j’aurais été chef.
15. Et enfin, si vous pouviez parler au Christophe Bec du début, celui qui dessinait Dragan, que lui diriez-vous ?
C’est une très bonne question, et honnêtement, on ne me l’avait jamais posée. Qu’est-ce que je dirais aujourd’hui au jeune dessinateur que j’étais, celui qui s’apprêtait à sortir son tout premier album ? Ce n’est pas évident.
Quand j’ai commencé cette carrière, je n’avais pas de grandes ambitions. Mon but, c’était simplement d’être auteur de bande dessinée. Je me serais contenté d’un parcours assez modeste, du moment que je pouvais en vivre correctement.
Mais avec le recul, et avec la chance que j’ai eue d’écrire autant d’albums, je crois avoir pu raconter toutes les histoires que j’avais envie de raconter. Alors, ce que je dirais à ce jeune auteur, c’est : n’abandonne pas. Accroche-toi. Et peut-être aussi : sois plus ambitieux, plus tôt.
L’ambition, chez moi, elle est arrivée plus tard, notamment grâce à ma rencontre avec un groupe d’auteurs à Angoulême — Denis Bajram, Fabrice Neaud, Richard Marazano… On était jeunes, un peu inconscients, et ce contact-là m’a donné l’envie de sortir d’une bande dessinée trop classique. Je ne prétendrai pas avoir fait une révolution, ce serait très prétentieux, mais je pense qu’on a apporté quelque chose de générationnel. On était une génération très influencée par le cinéma, les séries télé. L’envie, c’était d’insuffler ça dans nos BD. Par exemple, quand on a fait Zéro Absolu avec Richard Marazano, je pense qu’on a proposé une science-fiction qui n’avait encore jamais été faite. On l’a faite maladroitement, bien sûr, mais il y avait une vraie volonté : celle d’une SF plus dure, plus sombre, avec une vraie portée politique.
Donc oui, je lui dirais d’être plus ambitieux. Et aussi, de travailler davantage d’après nature, et moins d’après les BD qu’il adorait à l’époque. Je l’ai dit souvent : j’étais trop influencé, je copiais trop les autres auteurs — et je le faisais mal.
Je crois que je lui dirais aussi de ne pas chercher à atteindre des modèles trop élevés. Très vite, je me suis rendu compte que je n’atteindrais jamais le niveau de Jean Giraud ou de De la Fuente. Même si, à 20 ans, c’était un peu mon rêve, mon but, j’ai compris très rapidement, en voyant mes premières planches et mes deux ou trois premiers albums publiés, l’écart qu’il y avait. À partir de là, j’ai commencé à composer avec mes forces et mes faiblesses, à m’appuyer sur mes qualités, et à masquer autant que possible mes défauts.
Peut-être que si j’avais eu cette lucidité plus tôt, j’aurais continué à dessiner. Car si j’ai arrêté, c’est pour plusieurs raisons, mais l’une des principales, c’est une insatisfaction profonde vis-à-vis de mon dessin. À un moment donné, ça devenait une vraie torture. Le fait que je sois devenu en grande partie scénariste, ce n’était pas forcément prévu. Même si, enfant, ado, j’écrivais déjà mes propres histoires. Mais à 20 ans, on peut être déjà très solide en dessin — ce n’était pas mon cas, mais certains le sont. En revanche, un scénariste qui écrit quelque chose de vraiment abouti à cet âge-là, j’en connais pas. Peut-être un peu en littérature, parfois au cinéma, mais en bande dessinée, ça me paraît très rare. Pour écrire des scénarios solides, il faut avoir digéré ses influences, et ça, ça prend du temps. Je pense que les scénaristes atteignent leur maturité autour de 30-35 ans, quand ils commencent à produire des œuvres plus personnelles, plus mûres. Alors sur ce point-là, je n’aurais pas de reproche à me faire.
À 20-25 ans, j’ai absorbé énormément de choses, et ça a été extrêmement fondateur. Donc je lui dirais : fais exactement ça. Regarde deux ou trois films par jour. Varie les styles. Va vers les grands cinéastes, découvre le cinéma d’auteur. À cette période-là, j’ai beaucoup exploré ce champ-là. Pareil pour la littérature : c’est à ce moment que je suis allé vers Proust, vers Albert Cohen… et tout cela m’a beaucoup servi.
Peut-être, en revanche, que je lui conseillerais d’aller plus tôt vers la peinture. C’est venu trop tard chez moi. Je lui dirais : va dans les musées, regarde les peintres. Même si, à l’époque de Dragan, j’étais déjà un peu inspiré par les Pompiers, parce que je voulais un dessin réaliste. Mais ce regard-là sur la peinture aurait pu venir plus tôt.
Et puis, il y a aussi des choses que je n’aurais pas pu deviner. Je ne pensais pas que la bande dessinée évoluerait aussi vite, et aussi mal. Aujourd’hui, c’est bien plus compliqué d’en vivre qu’à l’époque où j’ai commencé. Il y avait moins de titres, c’était mieux payé. Donc je lui dirais peut-être aussi : négocie mieux tes contrats. Il y a eu un ou deux choix, dans ma carrière, que je referais autrement. J’ai quelques regrets, pas beaucoup, mais certains existent. J’ai par exemple refusé de dessiner un XIII Mystery. Avec le recul, ce n’était sans doute pas une bonne idée financièrement. À ce moment-là, mes scénarios commençaient à bien se vendre, et j’ai refusé pour ne pas planter mes dessinateurs… Il se trouve que l’un d’eux m’a planté pour aller faire un des XIII Mystery. Voilà, l’ironie d’une carrière. Je lui dirais aussi : sur les longues séries, est-ce que tu es sûr de devoir faire autant de tomes ? Tu pourrais peut-être condenser un peu plus. Même si, pour être clair, je ne regrette pas du tout les séries fleuves comme Carthago, Prométhée ou Olympus Mons.
Ce que je regrette un peu, c’est de ne pas avoir pu faire plus souvent des albums comme Sector 5, sorti récemment, dans lequel j’ai mis beaucoup de choses personnelles. J’en suis fier. J’aurais aimé faire plus de projets de ce type. Mais les éditeurs m’ont souvent cantonné à ce qui marchait. On m’a demandé de faire de la science-fiction, de l’anticipation, de grandes séries à spectacle. Et ce n’est pas uniquement de leur faute : le monde de la BD est très conservateur. Les éditeurs, mais aussi les lecteurs. Peut-être que ça change, aujourd’hui, peut-être que ça explose un peu.
Et puis il faut bien vivre, donc on va parfois vers la sécurité, vers ce qu’on sait faire. Mais malgré tout, je crois que j’ai toujours essayé de prendre des risques. Après le succès de Sanctuaire, j’aurais pu faire trois, quatre, dix albums, m’enfermer là-dedans. Xavier Dorison m’avait proposé une suite, d’ailleurs, mais elle n’était pas encore aboutie, et je l’ai refusée. J’ai préféré partir sur autre chose, comme Bunker, par exemple.
Je pense que j’aurais pu m’installer dans une forme de routine, me mettre en pantoufles, faire du Sanctuaire à la chaîne. Mais je ne l’ai pas fait. Et ça, c’est quelque chose dont je peux être fier.
J’ai aussi changé plusieurs fois d’éditeur au cours de ma carrière, parfois brutalement. C’est toujours un saut dans le vide, mais ça permet aussi de repartir à zéro, de retrouver une nouvelle énergie, de proposer autre chose. Alors oui, peut-être que je lui dirais : fais un peu moins d’albums. Mais dans l’ensemble, je n’ai pas énormément de regrets. J’ai toujours essayé de faire du mieux possible, avec les moyens du moment.
Et je crois que c’est ça, le plus important. Quand on a le sentiment d’avoir donné le meilleur, même si c’est à différents niveaux selon les périodes, alors on n’a pas tant de regrets que ça. Il y a des cycles, des périodes plus ou moins bonnes, plus ou moins inspirées, plus ou moins faciles, avec des hauts et des bas — la vie, tout simplement. Voilà, ce que je dirais à ce jeune homme de 20 ans.
Impossible de rendre hommage à la carrière de Christophe Bec sans oublier des titres importants, mais pour citer quelques-uns, il y aura l’inoubliable Inexistences, mais aussi la récente série Survival, quelques tomes de la série Flesh and Bones, et plein de séries comme Carthago, Crusaders, Eternum, Olympus Mons, Pandémonium, Prométhée, Sanctuaire, Siberia 56, Ténèbres, Zéro absolu, pour n’en citer que quelque-unes. Et si vous cherchez bien sur Unif vous trouverez nombreuses chroniques issues des titres de monsieur Bec.
Voilà pour cette superbe interview. Merci encore Christophe, (je me permets on partage le même prénom), d’avoir réagit à mes questions avec autant de passion, j’espère que ça vous donnera envie de lire des ouvrages de monsieur Bec, je vous le conseille fortement, les derniers en date pour moi c’était Survival - Palmyra et le passionnant Sector 5. Une chose est certaine c’est qu’une suite à Inexistences ou une version longue serait la bienvenue, et qu’on ne peut que espérer que dans 28 ans vous serez toujours entrain de dessiner et que nous verrons cette histoire de Tintin voir le jour. Ne serait-il pas intéressant de l’écrire maintenant pour qu’elle soit éditée à ce moment-là ?
Voilà pour cette superbe interview. Merci encore Christophe, (je me permets on partage le même prénom), d’avoir réagit à mes questions avec autant de passion, j’espère que ça vous donnera envie de lire des ouvrages de monsieur Bec, je vous le conseille fortement, les derniers en date pour moi c’était Survival - Palmyra et le passionnant Sector 5. Une chose est certaine c’est qu’une suite à Inexistences ou une version longue serait la bienvenue, et qu’on ne peut que espérer que dans 28 ans vous serez toujours entrain de dessiner et que nous verrons cette histoire de Tintin voir le jour. Ne serait-il pas intéressant de l’écrire maintenant pour qu’elle soit éditée à ce moment-là ?
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