Livre SF : Afterland de Lauren Beukes - Que subsiste-t-il lorsque disparaît la moitié des hommes ?
AFTERLAND : IDENTITÉ, FOI, POUVOIR ?
– Auteur : Lauren Beukes
– Premier éditeur : Umuzi/Penguin
– Première parution : 2020
– ISBN : 978-2226461612
Et si, demain, la mort ne choisissait que les porteurs d’un chromosome Y ? Dans ce monde privé d’hommes ou presque, saurions-nous réinventer la société ou répéter les vieux travers du pouvoir ? Cette interrogation vertigineuse propulse Afterland, le roman de l’auteure sud-africaine Lauren Beukes, au cœur de nos préoccupations contemporaines : pandémie, crise des genres, marchandisation du vivant. Publié en 2020, au moment même où le virus-19 reconfigurait nos peurs, puis traduit en français en 2022, le roman s’inscrit d’emblée comme l’un des miroirs les plus féroces de notre époque.
Un road-trip sous tension
Trois ans après la « Manfall », virus foudroyant qui décime 99 % des hommes, Cole Meyer, Sud-africaine bloquée aux États-Unis, veut rapatrier au Cap son fils (adolescent) Miles, car les hommes sont devenus une denrée biologique rare. Pour traverser un pays fracturé, elle le déguise en « Mila », coupe ses boucles blondes et l’entraîne dans un périple de la Californie à la Floride afin d’embarquer sur un cargo clandestin. Poursuivie par Billie, la tante de Miles, Cole se heurte à des milices de mères endeuillées, à des trafiquants de sperme et à la secte purificatrice « The Sisters of the Church of All Sorrows » qui voit en Miles une hérésie vivante.
L’originalité de l’auteure tient moins à la structure, tripartite, ponctuée de flash-backs, qu’à l’inversion de perspective : l’ultime ressource n’est plus le carburant ou l’eau, mais le chromosome Y. Cette rareté bouleverse jusqu’aux ressorts classiques du thriller : chaque poste-frontière, chaque station-service devient un piège possible, non pour des armes ou des vivres, mais pour un adolescent caché dans un hoodie rose. La tension n’est donc pas seulement physique, mais ontologique : Miles est-il encore un garçon s’il doit vivre en fille ? Cole est-elle prête à trahir sa propre sœur pour sauver « le dernier homme » ? Cette ambivalence alimente un suspense psychologique constant dans le roman.
Une dystopie du genre inversé (c’est d’actualité !)
Le roman explore ce que deviendrait le patriarcat s’il survivait sans patriarches. Loin d’un utopique matriarcat solidaire, le vide laissé par les hommes ouvre une lutte féroce pour l’accaparement du sperme. Lauren Beukes révèle ainsi une vérité peu confortable : le pouvoir change de main, mais non de nature. La militarisation des cliniques de fertilité et la « Reprohibition » qui n’est rien d’autre que l’interdiction de procréer hors contrôle de l’État, rappellent combien l’État moderne régule déjà les corps féminins.
Maternité protectrice ou possessive ?
Cole incarne la figure de la mère lionne, prête au crime pour préserver son enfant. Billie, la tante, personnifie l’autre versant : la convoitise masquée par l’amour familial. Entre elles, Miles oscille entre gratitude et rébellion ; son adolescence, normalement consacrée à s’émanciper, devient un enjeu géopolitique. Le roman interroge alors : jusqu’où l’amour maternel justifie-t-il la violence ? La réponse, jamais tranchée, confère à l’histoire une teinte plus que tragique.
Fanatisme religieux et anxiété eschatologique
Avec la « Church of All Sorrows », Lauren Beukes revisite la figure de la secte apocalyptique. Leur credo : achever la Volonté divine en éradiquant les derniers mâles, seuls responsables du péché originel. Ce groupe renvoie directement aux églises survivalistes post-Trump et aux théories millénaristes réactivées par la pandémie réelle. Le roman montre comment, dans le chaos, le besoin de sens engendre souvent l’extrémisme.
Lauren Beukes dresse alors un récit à trois voix (Cole, Miles, Billie), chacune marquée par un idiolecte distinct : l’ironie protectrice de Cole, le flux intérieur plein de références pop de Miles, le cynisme blessé de Billie. Cette polyphonie densifie la psychologie et accélère le rythme : un même événement, par exemple un contrôle routier ou un mensonge, rebondit d’un chapitre à l’autre, révélant, par bonds successifs, les zones d’ombre de chaque protagoniste. Le style du récit est précis et caustique, il mêle descriptions cliniques (« l’odeur métallique du gel désinfectant », par exemple) à des punchlines mordantes, héritières du cyberpunk. Si la deuxième partie ralentit un peu, troquant l’urgence contre la rumination intérieure, la tension remonte lors de l’arrivée en Floride, dans une atmosphère moite qui rappelle Chandler, mais sous stéroïdes.
Oui, ça m’a immédiatement rappelé Raymond Chandler, le maître du roman noir américain (Le Grand Sommeil, 1939) dont les phrases au scalpel et la moiteur urbaine créent immédiatement un sentiment de désillusion. Lauren Beukes recrée, dans la parenthèse floridienne d’Afterland, ce même climat poisseux : la violence y est plus frontale, les tensions biopolitiques plus aiguës et l’Amérique post-pandémique fait basculer le roman noir classique dans la dystopie.
Un futur (trop) proche, (trop) plausible et dérangeant
Lauren Beukes inscrit l’action en 2023, c’est-à-dire hier ou demain dans le miroir de 2020 (date de parution du roman). Cette temporalité courte lui permet d’ancrer le cauchemar dans notre quotidien : Tesla rouillées, influenceuses sans followers, data-centers devenus mausolées. La vraisemblance tient justement à la cohérence socio-économique : effondrement des marchés, mise sous tutelle des banques de sperme, résurgence d’un troc primaire (piles, antibiotiques...). À l’instar de La route de Cormac McCarthy, la géographie américaine sert de carte mentale de la chute ; mais là où McCarthy optait pour l’atonalité grise, Lauren Beukes colore son monde de néons fanés et de graffitis désespérés, héritage visuel du post-cyberpunk africain (Zoo City, Lauren Beukes).
Les technologies, rarement futuristes, accentuent la proximité : drones de surveillance recyclés, tests PCR détournés pour détecter la testostérone, implants contraceptifs intelligents hackés. On n’est pas dans la hard-SF, mais dans l’anticipation sociale ; la crédibilité se joue moins sur la précision technique que sur la logique politique. En cela, Lauren Beukes rejoint Margaret Atwood et Naomi Alderman en faisant de la spéculation une loupe grossissante aux dérives déjà à l’œuvre.
Héritage dans la SF contemporaine
Afterland se glisse dans une lignée de récits « gender-collapse ». Joanna Russ (L’Autre Moitié de l’homme, 1977) énonçait déjà l’idée d’un monde sans hommes, tandis que James Tiptree Jr. (Houston, Houston, me recevez-vous ?, Prix Hugo 1977) imaginait un avenir cloné exclusivement féminin. Plus récemment, « Le Pouvoir » d’Alderman (2018) dotait les femmes d’un pouvoir électrique, renversant la domination masculine. Lauren Beukes, elle, choisit la disparition biologique, réaction immunitaire d’un virus, ce qui rend l’événement moins métaphorique et plus ancré dans les angoisses sanitaires contemporaines.
Sur le plan narratif, la structure road-movie rappelle Mad Max : Fury Road, film auquel Lauren Beukes rend indirectement hommage en multipliant les poursuites motorisées dans son récit. Sur le plan thématique, elle dialogue avec les réflexions biopolitiques de « Manifeste cyborg », un essai féministe de Donna Haraway, illustrant la manière dont le corps devient site de pouvoir. Pourtant, la singularité d’Afterland tient à son regard sud-africain : la mémoire de l’apartheid, l’injustice postcoloniale et la violence économique percent sous la surface. Cole est elle-même héritière d’un système inégalitaire qu’elle tente de fuir ; ce sous-texte complexifie la notion de privilège lorsque justement la rareté bascule de l’un vers l’autre sexe.
En conclusion : quel futur voulons-nous ?
Afterland nous tend un miroir où la survie biologique se paye au prix de la dignité. Le roman n’est pas exempt de faiblesses : un creux narratif, une fin attendue, une exploration parfois superficielle de la transidentité malgré le déguisement de Miles. Néanmoins, il interroge avec acuité notre rapport au genre, à la peur et à la marchandisation des corps. Alors, si le virus ne frappait qu’une partie de l’humanité, serions-nous capables d’inventer un nouveau contrat social ou recyclerions-nous les vieilles coercitions ? À chacun de prolonger cette réflexion, sur les routes empoussiérées d’une Amérique fantôme ou, plus près, dans les controverses de nos parlements et de nos foyers.
À bientôt, les fans de fiction !
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