Les moissons d’acier : La critique du tome 1 de la BD Les sentinelles
LES SENTINELLES
CHAPITRE PREMIER
JUILLET-AOUT 1914 : LES MOISSONS D’ACIER
– Date de sortie : 17 septembre 2025 pour la présente édition
– Éditeur : Éditions Delcourt
– Scénario : Xavier Dorison
– Dessin : Enrique Breccia
– ISBN : 978-2756018805
– Nombre de Pages : 72
– Prix : 16,50 euros
DESCRIPTION
À l’aube du XXe siècle, la "division Sentinelles" teste sa nouvelle arme : Taillefer, un soldat sur lequel ont été greffés des membres métalliques. Le soldat d’acier semble indestructible... Jusqu’à ce que ses batteries tombent à plat. Alors, lorsqu’un jeune scientifique conçoit la pile au radium, l’armée relance le projet et entrevoit de le tester dans le sang, le feu et la boue des tranchées.
LA CRITIQUE
Maroc 1911. L’armée française affronte une rébellion. Parmi les soldats, une étrange figure attire l’attention : un homme d’acier, une « sentinelle », soldat augmenté par la science et une drogue qui décuple ses forces. Mais la technologie a ses limites : dès que la batterie s’épuise, la machine humaine s’effondre. Le colonel Mirreau, responsable du projet, assiste impuissant à cet échec. Trois ans plus tard, alors que la guerre s’annonce, un jeune scientifique, Gabriel Féraud, présente une pile révolutionnaire au radium. L’armée y voit un moyen de relancer le programme Sentinelles, mais Féraud refuse de vendre son invention à des fins militaires. Mirreau n’abandonne pas : il place un ancien soldat d’acier, Djibouti, pour veiller sur le savant et, surtout, pour le convaincre que sa création doit servir la guerre.
Avec Les Sentinelles, Xavier Dorison revisite la Grande Guerre sous un angle original : celui d’une uchronie technologique teintée de tragédie humaine. Le concept du « super-soldat » est ici déployé dans un contexte réaliste, ancré dans l’absurdité des tranchées. Dorison ne cherche pas à faire de son héros un surhomme triomphant, il en fait au contraire le symbole d’une humanité déchirée entre progrès scientifique et destruction de masse.
Le scénario, cru et cruel, aborde des thèmes puissants comme la déshumanisation de la guerre, la manipulation par les États, et la question morale de la science sans conscience. Le ton est grave, parfois désespéré, mais d’une terriblement grande justesse. Dorison mêle avec habileté le souffle épique de la bande dessinée d’aventure à la réflexion politique et philosophique. Les dialogues, ciselés, rappellent parfois les grands récits de guerre classiques, tout en y injectant une dimension de (science)-fiction sombre et crédible.
Le choix d’Enrique Breccia au dessin donne une personnalité forte à la série. Son trait expressionniste, presque rugueux, colle parfaitement à la boue, au métal et au sang de 14-18. Loin du réalisme « propre », Breccia offre des planches d’une intensité brute, où chaque case semble chargée d’huile, de rouille et de douleur. Sa mise en couleurs, terne et organique, renforce l’atmosphère oppressante : les rouges rouillés, les verts ternes et les gris métalliques dominent, traduisant la fusion monstrueuse entre l’homme et la machine. Ce style atypique pourra dérouter, mais il confère à l’ensemble une force picturale rare, qui sert admirablement le propos de Dorison.
Les tomes suivants prolongeront cette réflexion tout en développant un univers de plus en plus vaste et cohérent. La série gagne en intensité, mêlant espionnage, politique et science-fiction, tout en approfondissant le drame personnel de Taillefer et des autres Sentinelles. Dorison et Breccia poursuivent sur une voie exigeante, refusant les facilités narratives, pour construire une fresque où la noirceur du siècle passé résonne étrangement avec nos angoisses contemporaines. Les Sentinelles s’impose ainsi comme une œuvre majeure du genre, à la croisée du récit historique, du fantastique et de la fable steampunk, philosophique et humaniste. L’œuvre interroge sur la déshumanisation du progrès, la violence de la guerre et la frontière entre machine et homme.
LA BD VERSUS LA SERIE CANAL+
Rééditée à l’occasion de la série télé sur Canal+, la BD de Xavier Dorison et Enrique Breccia est sortie initialement en 2009. La série de Guillaume Lemans et Xabi Molia, plutôt spectaculaire (voir critique Unif) est sortie en septembre de cette année.
Adaptée de la bande dessinée de Xavier Dorison et Enrique Breccia publiée chez Delcourt, Les Sentinelles fait partie de ces œuvres qui traversent les supports sans perdre leur âme, tout en se réinventant. Dans la BD, nous sommes plongés dans une Première Guerre mondiale déformée par la science : le soldat Taillefer, transformé en machine de guerre, devient le symbole tragique de la déshumanisation du conflit. Ce mélange audacieux de récit historique, d’anticipation et de réflexion sur le progrès faisait toute la force du diptyque original, sublimé par le trait expressionniste de Breccia.
La série de Canal+, emmenée par Louis Peres, s’en inspire librement, en transposant les idées fortes dans un cadre plus accessible et rythmé. Exit Taillefer, place à Gabriel Ferraud, un jeune soldat choisi pour expérimenter un sérum aux effets dévastateurs. Moins uchronique mais plus immersive, la version télé privilégie la tension dramatique, la reconstitution et les enjeux moraux liés à la création de super-soldats. Si elle perd un peu de la complexité et du souffle graphique de la bande dessinée, elle gagne en émotion brute et en puissance visuelle. Les Sentinelles version Canal+ réussit ainsi son pari : rendre hommage à la BD tout en se forgeant une identité propre, plus réaliste et contemporaine, là où Dorison et Breccia signaient un manifeste contre la folie mécanique de la guerre.
ET FINALEMENT ?
Et finalement, Les Moissons d’acier pose les bases d’une série ambitieuse, où la science-fiction rencontre l’histoire avec intelligence et émotion. Dorison signe un récit intense, dense, à la fois tragique et politique, porté par une écriture mature et un ton grave. Breccia, de son côté, livre un travail d’artiste, puissant et singulier, qui ancre l’album dans une esthétique inoubliable. Ce premier tome impressionne par sa cohérence et sa vision, Les Sentinelles ne se contente pas de revisiter la guerre, elle questionne la place de l’homme dans un monde où la technologie promet la victoire… au prix de son humanité. Une sorte de Robocop à la française avant l’heure. Impressionnant.
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