De l’autre côté de la porte : La critique

Date : 10 / 03 / 2015 à 11h30
Sources :

Unification


Le hikikomori, ou retrait social des jeunes, est un phénomène qui toucherait jusqu’à un million de jeunes au Japon. Néanmoins des études récentes ont montré qu’une certaine forme d’hikikomori touchait aussi les jeunes occidentaux quoique pas tout à fait dans les mêmes mesures. Si pendant longtemps on a cru que l’âge de ces jeunes qui peut être de 10-12 ans au Japon (souvent des enfants ou des adolescents) était plus élevé sous nos contrées touchant des jeunes gens de 18-30 ans le plus fréquemment, la recherche récente montre que l’on trouve des "vieux" hikikomoris au Japon et des hikikomoris adolescents en France. Il existe même divers stades d’hikikomori.
Les jeunes qui entrent en hikikomori s’enferment dans leur chambre ou dans une pièce qu’ils peuvent fermer de l’intérieur et certains n’en ressortent plus, parfois pendant des années. La famille se résout à leur apporter à manger et à boire et à laisser le tout devant une porte qui ne s’ouvrira qu’à leur départ.
Ce phénomène atteint 3 fois plus les garçons que les filles, se déclenche parfois sans que personne ne l’ait vu venir et est souvent lié à la pression que la société japonaise fait porter sur le dos de ses enfants. Ces jeunes sont écrasés par leur devoir de réussite scolaire et le maintien de leur apparence, entre autres. Ils envisagent ainsi le retrait social comme seul moyen de continuer à vivre.

Le réalisateur anglais Laurence Thrush a découvert ce phénomène en regardant un documentaire sur le sujet. Passionné par cette thématique, il s’est envolé au Japon afin de se renseigner plus sur le phénomène et d’en faire un film. De l’autre côté de la porte est ainsi une fiction qui se rapproche parfois du documentaire, dont l’histoire est inspirée des multiples récits qu’a colligé le réalisateur sur l’hikikomori. Son regard de non japonais porté sur l’hikikomori donne une autre dimension à son film et permet une certaine liberté à la réalisation quoique cette dernière reste toujours pertinente.

Le scénario a été écrit à partir d’histoires réelles et permet de croiser dans le film de véritables travailleurs sociaux et organismes de lutte contre l’hikikomori.
Les dialogues et situations sonnent très justement et permettent au spectateur d’être happé au cœur d’un film qui sort de l’ordinaire.
Le noir et blanc utilisé permet d’être encore plus impacté par l’ambiance du film et de s’éloigner du documentaire et des couleurs parfois flashies de l’environnement tokyoïte qui, aux yeux du réalisateur, pouvaient faire sortir le spectateur de l’histoire.

Le film ne serait pas aussi touchant et poignant s’il n’y avait pas une interprétation aussi juste. La quasi-totalité des acteurs sont non professionnels. Certains sont même des hikikomoris ou des personnes qui tentent d’aider ces jeunes et leurs familles à l’image de Sadatsugu Kudo, l’homme à lequel la mère de famille fait appel pour l’aider à faire sortir son fils et qui travaille à l’ONG Centre d’assistance à la jeunesse.
D’ailleurs, seule la mère de famille est une actrice professionnelle. Laurence Thrush l’a voulu ainsi, estimant que le rôle était trop douloureux à interpréter par une femme japonaise.
Masako Innami est extrêmement véridique dans la prestation qu’elle livre de cette mère éplorée, désemparée et ostracisée qui va continuer à se battre courageusement pour aider son fils. Si son comportement peut paraitre étonnant aux yeux occidentaux, il suffit de connaitre un peu la société japonaise pour comprendre tout le désarroi d’une famille qui ne peut user ni de violence, ni de parole pour pousser le jeune garçon à sortir de son retrait.

L’autre acteur très impressionnant est celui du garçon qui s’enferme dans sa chambre. Kenta Negishi est d’autant plus juste qu’il s’agit d’un ancien hikikomori qui a vécu retiré dans sa chambre deux années durant. Il a réussi à se sortir de sa situation d’enfermement et a été recruté par Laurence Thrush pour interpréter le rôle principal de son film. Inutile de dire que son jeu, son maintien et surtout son regard apportent une puissance de réalité et une incroyable justesse à son interprétation. L’une des scènes emblématiques est d’ailleurs celle dans laquelle il se voit dans un CD. L’expression de ses yeux qui découvrent une apparence qu’il n’a plus regardée depuis de nombreuses semaines dans le reflet du disque est extraordinaire et criante de vérité.
Tout comme la scène du début du film dans laquelle il s’arrête en pleine rue, laisse tomber ses affaires et rentre s’enfermer dans sa chambre. Une scène d’une intensité extraordinaire qui fait vibrer profondément.
Le jeune acteur lui-même a avoué avoir eu beaucoup de mal à tourner la scène des cours du soir qui va être le déclencheur de son renfermement. C’était la première fois qu’il se retrouvait dans une salle de classe entouré d’élèves depuis qu’il était sorti d’hikikomori. Il n’a pas réussi dans la séquence à lever la tête et croiser le regard des autres. Cette attitude fait entrer d’emblée le spectateur dans un film qui l’entraîne dans l’intimité d’une famille et la psyché d’un jeune garçon.

De l’autre côté de la porte est un film magnifique qui parle d’un sujet sensible. Illuminé par un jeune acteur en état de grâce et une actrice émouvante et courageuse, il est difficile de ne pas s’attacher aux personnages.

Un film à voir et à vivre.

Pour les personnes habitant à Paris, deux séances spéciales du film sont prévues dans lesquelles la projection du film sera suivie d’un débat sur le thème des hikikomoris.

Les projections auront lieu à l’Espace Saint-Michel (7 Boulevard Saint-Michel, 75005 Paris) :

– Mercredi 11 mars - 20h avec Maïa Fansten, sociologue, maître de conférences à l’Université Paris Descartes
– Dimanche 15 mars - 16h avec Cristina Figueiredo anthropologue, maître de conférences à l’Université Paris Descartes

Ces séances seront aussi l’occasion pour les personnes intéressées de se faire dédicacer le livre Hikikomori, ces adolescents en retrait co-écrit par Maïa Fansten, Cristina Figueiredo, Nancy Pionnié-Dax et Natacha Vellut aux éditions Armand Colin, Collection : Regards psy.

SYNOPSIS

Hiroshi vit dans une banlieue de Tokyo avec ses parents et son jeune frère. Un soir à son retour de l’école, il s’enferme dans sa chambre et pendant deux ans refusera d’en sortir et d’y laisser entrer qui que ce soit. Cette histoire se base sur le phénomène japonais des hikikomoris, qui affecterait plus d’un million de jeunes japonais.

BANDE ANNONCE


FICHE TECHNIQUE

– Durée du film : 1 h 50
– Titre original : Tobira no muko
– Date de sortie : 11/03/2015
– Réalisateur : Laurence Thrush
– Scénariste : Laurence Thrush
– Interprètes : Kenta Negishi, Kento Oguri, Masako Innami, Sadatsugu Kudo, Go Furusawa, Sohko Kanou, Kanae Matsumura, Karin Yamashita
– Photographie : Gary Young
– Montage : Laurence Thrush
– Producteur : Takao Saiki pour SIZE
– Distributeur : Ed Distribution

LIENS

– SITE OFFICIEL
– ALLOCINÉ
– IMDB


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