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For All Mankind : Review 2.10 The Grey

Date : 26 / 04 / 2021 à 14h30
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Selon la dynamique du slow burn inhérente à la Hard SF, la seconde saison de For All Mankind se sera donné le temps de capitaliser sur un micro très fouillé durant ses huit premiers épisodes pour faire éclore avec davantage de force le macro dans les deux derniers volets. Fort de sa durée record de presque 1h20, le final possède d’ailleurs le poids narratif d’un double épisode de l’ère pré-SVOD.
Et si For All Mankind 02x08 And Here’s To You s’était achevé par un cliffhanger particulièrement saisissant, For All Mankind 02x09 Triage a su renouveler l’exploit avec un vrai sens de la symétrie tragique : au premier crime lunaire commis accidentellement par les Américains succédait la première agression intentionnelle perpétrée par les Soviétiques… tel un abrégé miniature de la triste histoire humaine qui se reproduit inéluctablement et inlassablement dans tous les lieux – même extraterrestres – que l’homme investit et colonise.

L’hypothèse formulée naturellement à la fin de l’épisode précédent se vérifie dans For All Mankind 02x10 The Grey (La zone grise), et cette prévisibilité est un signe de cohérence. Les cinq Soviétiques ayant pris d’assaut Jamestown avaient "seulement" pour objectif de rapatrier leur compatriote Rolan Baranov avant son évacuation vers États-Unis au titre de transfuge. Et c’est le colonel Viktor Tsukanov de Zvezda – ayant déjà rendu une visite officielle à la base américaine – qui conduit l’opération commando de cinq hommes. Confirmant ainsi que les USA portent une lourde responsabilité dans cette attaque lunaire suite à leur acceptation inconsidérée d’une demande d’asile au mépris d’un calendrier des événements très incriminant en apparence.

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Après avoir tiré avec leurs armes à feu sur l’un des hublots de la salle de commande, causant ainsi sa dépressurisation et au passage la mort d’un astronaute américain (expulsé à la surface lunaire), Tsukanov et ses hommes investissent rapidement la place, puis la repressurisent aussi sec ! De quoi faire lever un sourcil d’étonnement étant donné que l’épisode fait l’économie de toute justification on screen, mais il n’en demeure pas moins que cela peut s’expliquer assez aisément : la brèche aura été colmatée soit avec les moyens dont disposait Jamestown (et il est logique que ce fut le cas exactement comme la station ISS aujourd’hui), soit avec des moyens importés par les cosmonautes dans le cadre d’un assaut préparé avec soin (impliquant dans les deux cas diverses substances hermétiques malléables mais à durcissement rapide).
Pour dissuader toute velléité de contre-offensive du personnel américain, les Soviétiques dépressurisent les coursives de la station, en particulier celle qui donne accès à la salle de commande. Resté seul dans sa cabine de repos attenante, le commandant Alex Rossi sera évidemment pris en otage par les Soviétiques, contraint sous la menace d’annoncer à Houston (qui monitore en direct les paramètres vitaux de Jamestown) que la dépressurisation ayant frappé la salle de commande était juste imputable à la défaillance d’un capteur, assortie d’une interruption des communications pour maintenance. Puis il sera soumis à des interrogatoires musclés voire des tortures afin de lui arracher la localisation de Baranov. Contraint de faire une annonce au haut-parleur à l’attention de tout le personnel de la base, Rossi transformera cependant avec courage un appel à la soumission en appel à la résistance...
Les astronautes de Jamestown auront tous trouvé refuge dans divers compartiments pressurisés, mais sans possibilité d’en sortir (en l’absence de combinaison) ni de communiquer (entre eux ou avec la Terre).
Surpris durant leur séance de "fumette", le couple Stevens s’est retrouve isolé dans la maïence (ou galley), avec pour seul horizon claustrophobe les coursives nimbées de rouge, rappelant à la fois le péril de même couleur et l’absence d’oxygène.

En parallèle, il ne faudra pas longtemps pour que les trois marines stationnés sur la base (les deux autres gardant le site de 357/Bravo) s’équipent en combinaisons et en M-16 pour investir les couloirs et reconquérir la station. Malheureusement, rien ne se passera comme dans Die Hard. Vance reconnaîtra son amie Tracy derrière le hublot triangulaire de son compartiment, mais sans pouvoir communiquer avec elle ni même l’entendre en l’absence d’oxygène dans les coursives. Cette dernière ne pourra donc le prévenir lorsqu’un cosmonaute russe en combinaison patrouillant les couloirs de la station surgira et lui tirera dessus par derrière. Impuissante, Tracy assistera alors à l’agonie de son camarade, avec son sang projeté sur le hublot, avant d’être froidement achevé par le cosmonaute en armes. Celui-ci s’apprêtait à en faire de même avec Steven, déjà atteint d’une balle et au sol, mais Helena réussira à abattre le Russe... toutefois pas du premier coup, lui laissant le temps de tirer dans toutes les directions. Une balle perdue traversera plusieurs cloisons et compartiments jusqu’à atteindre la pompe de refroidissement du réacteur nucléaire de Jamestown. Paulson mort, tout comme le cosmonaute russe, Webster rapatriera Lopez blessé (et la combinaison percée) dans un compartiment pressurisé, tandis que Tracy devra psychologiquement faire face à la scène d’horreur dont elle a été témoin, la faisant basculer dans un nouveau mode, lorsque s’efface l’ego face à des causes supérieures...

Sa vieille expérience de la base permettra à Gordo d’exhumer un moyen de communication abandonné, à savoir une vieille antenne de bande S… à laquelle il connectera la radio des cuisines (après avoir rampé au-dessus des grilles du faux plafond), bypassant ainsi l’antenne principale centrale à large bande désormais contrôlée par les envahisseurs russes. Il réussira ainsi à établir non sans mal un contact visio analogique avec Houston… que détectera par hasard Aleida en passant à proximité d’une salle d’archive (un moniteur dissimulé des cartons de rangement). Ce qui permettra enfin à la NASA de comprendre ce qu’il advint de Jamestown ayant dorénavant cessé de répondre… tandis que son réacteur chauffe inéluctablement en l’absence de pompe de refroidissement.
Le général Bradford et l’administratrice Wilson révéleront alors à Madison que le Pentagone a secrètement fait installer un second réacteur nucléaire sur Jamestown afin de produire du plutonium de qualité militaire, mais sans qu’il n’ait été connecté à la pompe de secours supposé prendre le relai de la pompe principale défectueuse. Dès lors, le second réacteur entrera en fusion dans moins d’une heure si nul ne le connecte manuellement à la pompe de secours. Margo est fondée à s’indigner de ce programme mené dans son dos, mais l’heure est à la recherche d’une solution, sans quoi tous les humains stationnés sur la Lune trépasseront et Shackleton deviendra inhabitable durant plus d’un millier d’années. Or il est devenu impossible de contacter le poste de commande de Jamestown du fait de l’occupation des Russes…

C’est l’exposition de ce pur scénario catastrophe par visiophonie depuis Houston à Tracy et Gordo qui va donner l’idée à ce dernier d’intervenir lui-même, en sortant à la surface lunaire sans combinaison pour atteindre deux boitiers extérieurs, afin de permuter deux câbles et actionner un interrupteur (l’objectif étant de faire passer les câbles de l’ordinateur de la pompe de secours sur la boucle de refroidissement principale). Margo, Molly et toute la matière grise de la NASA s’emploieront alors – selon le procédé suivi dans le Apollo 13 de Ron Howard (et du monde réel) – à mettre à profit tout l’équipement de la maïence (ou cuisine) pour concevoir une combinaison de fortune dans le court délai imparti...
Il en ressortira une procédure consistant, d’une part à employer des masques à oxygène, d’autre part à recouvrir le reste du corps de bandes adhésives pour protéger la peau des 100°C à la surface lunaire à ce moment-là au risque sinon de la voir se gonfler et exploser (non du fait du vide et encore moins de la température atteinte par l’environnement, mais de l’exposition directe au soleil sans le filtre d’une atmosphère). En outre, toute l’opération aller-retour devra être réalisée en moins de 15 secondes, air expiré des poumons, sous peine d’évanouissement et donc de mort à la surface lunaire. Le plus important pour la survie de tous étant de réussir l’opération aller, le retour devenant presque accessoire...
Sans la moindre hésitation, Tracy fera alors un choix hautement définissant : elle accompagnera son ex-mari dans son ultime mission, tant pour accroître ses chances de réussite et de retour en vie, que pour ne pas lui survivre et devoir annoncer sa mort à ses enfants !
Sans le moindre pathos, sur fond de plaisanterie bad ass pour masquer leur pleine lucidité envers le sort qui les attend, Gordo et Tracy s’avouent leur amour mutuel. Gordo a donc bien reconquis Tracy, quoique pas de la façon prévue. La résolution de lutter et mourir ensemble dans l’intérêt de tous – amis et ennemis – est exemplaire de stoïcisme, d’autant plus que l’épisode s’impose une sobriété proprement kubrickienne.
En outre, la force que trouve Tracy à s’engager auprès de son ex-mari en sachant que cela revient probablement à ne jamais revoir ses enfants, à les laisser orphelins, cela représente un pur acte d’amour-qui-ne-dit-pas-son-nom pour son mari (survivre à deux ou périr à deux). Mais paradoxalement, cela constitue aussi l’acmé du désintéressement, fort rare dans les productions US... ne cessant jamais de "vendre" des parents prêts à sacrifier n’importe qui – voire l’humanité entière s’il le faut – à leur progéniture ! Or ici, For All Mankind ose l’inverse, et c’est une extraordinaire bouffée d’air frais. À plus forte raison que la seconde saison n’a jamais manqué une occasion de montrer à quel point Tracy aimait ses enfants...

Les deux gladiateurs ouvrent alors l’écoutille vers la surface sélénite, synonyme désormais de mort. Top chrono au centre de contrôle de Houston. Le réacteur de Jamestown a déjà atteint 639°C et la hausse s’accélère.
D’abord en état de choc sous l’effet de l’exposition au vide et à la chaleur, ce n’est en fait qu’à la quinzième seconde on screen (ou à peine moins) que les Stevens s’élancent dans leur sprint lunaire. Mais la mise en scène souscrit à la tradition SF des mouvements ralentis dans l’espace et/ou en microgravité. Sauf que pour trente secondes on screen, seule quatre se seront écoulées au chrono de Houston ! Loin d’un quelconque effet de relativité restreinte, c’est là une façon très astucieuse de détourner la tradition scénique pour en faire un vrai ralenti afin de renouer intelligemment avec le réel. En effet, il n’y aucune raison que les mouvements soient ralentis dans le vide, et les ralentis ne peuvent donc être imputés qu’à des effets de mise en scène, façon bullet time.
À la 8ème seconde, Gordo et Tracy rejoignent leur "cibles" respectives quasi-simultanément (permutation des câbles pour l’un à gauche, activation de l’interrupteur pour l’autre à droite). Ils se regardent alors, et d’un regard confirment l’accomplissement de leur mission. Puis reprennent le chemin inverse...
Houston constate que la température du réacteur se met à redescendre, après avoir atteint un pic de 842°C. La base est sauvée… mais pas les héros. Leur fin "bouclier" de bande adhésive commence à révéler des brèches de toute part, notamment aux articulations, le sang se met donc à gicler... À la 14ème seconde, Gordo s’écroule. Tracy le relève. Ils font encore plusieurs pas, puis s’effondrent tous les deux à la 18ème seconde. Les quelques mètres qui les séparent de la délivrance semblent être à présent situés à des années-lumière, et chaque instant à la surface les éloigne davantage de la perspective d’y survivre – la série tordant littéralement le cou au contentions audiovisuelles hollywoodiennes dès lors que le devoir altruiste est accompli.
Finalement, l’un et l’autre regagneront tant bien que mal le compartiment de la maïence, puis le repressuriseront...

Mais loin d’un quelconque happy end, la fin de l’épisode dévoilera sans ambages leur sort effroyable : Gordo et Tracy sont décédés dans les bras l’un de l’autre, leurs yeux grands ouverts, telles deux momies enlacées, désormais unis dans la mort comme Tristan et Iseult... ou comme ces victimes de Pompéi statufiées à jamais dans la pierre.
Ce dernier plan post-mortem des feus Stevens est un coup de poing dans les tripes, un électrochoc qui laisse le souffle coupé. Aucun pathos, aucune guimauve violoneuse ou tire-larme pour adoucir l’impact. En somme, exactement comme lors de la stupéfiante mort d’Alex Kamal dans le final de la saison 5 de The Expanse. Une pareille approche appelle les plus vifs éloges.
Et ce sacrifice désintéressé cumulera à la fois la noblesse de celui de Spock à la fin de Star Trek II The Wrath Of Khan et la pudeur de celui de Data à la fin de Star Trek Nemesis.

Depuis le début de la seconde saison, Gordo était animé par la certitude indicible d’avoir laissé une partie de son propre être sur la Lune. Eh bien, il ne se trompait pas, mais au-delà même de ce qu’il pressentait. Car c’est en réalité son destin ultime qui l’y attendait, tel un fatum ou un mektoub. [Accomplissant ainsi pleinement l’antisymétrie initiée il y a dix épisodes, moyennant en contrepoint la "mort lente" (par cecité) mais non moins implacable de Molly (quoique off screen).
L’image ne saurait être plus tragiquement poétique, légitimant comme jamais l’attention que la saison aura accordé aux personnages, notamment Gordo et Tracy, au point de frapper de mélancolie ce qui agaçait tant hier, au fond exactement comme sous l’effet des deuils du monde réel.
La "chienne de vie" les avait séparés, ils ont passé toute la saison à se chercher mutuellement, l’un consciemment, l’autre sans le savoir. Mais seuls le sacrifice et la mort auront réussi à les réunir. Cette péroraison dantesque est tellement poignante et tellement logique à la fois… que le revisionnage de la seconde saison (voire de la série entière) ne pourra conduire qu’à une reconsidération à la hausse de bien des scènes antérieures... Mais c’est là le propre des séries d’exception, à l’instar de Babylon 5, où chaque composant apparemment insignifiant voire intempestif grandit rétrospectivement à la lumière de la perspective d’ensemble, de cette big picture qui ne se dévoile qu’à la fin.
Et la retenue du traitement convoque davantage la tragédie antique que le soap opera, lorsque l’acte lui-même suffit à dire l’histoire sans un quelconque encadrement émotionnel grandiloquent ou mélodramatique.

Cependant, sauver la Lune de son propre Hiroshima – ou de son propre Tchernobyl – ne serait rien si la Terre elle-même n’était pas sauvée, dans la mesure où ni le réalisme ni l’idéalisme de For All Mankind ne sont compatibles avec ce qu’avait osé faire The Martian Chronicles de Ray Bradbury.
Or ceux – ou plus exactement celles – qui éviteront le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale tant appréhendée, seront :
- d’une part Danielle Poole qui forcera la rencontre entre Apollo et Soyouz en s’entendant directement en orbite avec son homologue soviétique Stepan Petrovich Alexseev, contre la volonté simultanée des autorités soviétiques et étatsuniennes... comme pour affirmer la solidarité de classe entre astronautes et cosmonautes contre les élites de tous pays ;
- d’autre part Ellen Wilson, parlant au nom du président à la NASA (tandis qu’elle venait de lui annoncer l’abandon de la mission), et qui contre toute attente viendra soutenir la désobéissance de Danielle sur Apollo en lançant la procédure d’arrimage avec Soyouz, car « one good thing should happen in this shitty day » ;
- de tierce part Sally Ride qui découragera Ed par la mutinerie (sous la menace d’une arme) mais aussi par une argumentation humaniste d’exécuter les ordres du Pentagone... le conduisant finalement à lancer les deux missiles de l’OV-201 Pathfinder sur Sea Dragon 17 et non sur la navette soviétique Bourane !

Danielle Poole aura été aussi proactive en amont dans sa stratégie de persuasion de son collègue Nathan Morrison et surtout de son homologue soviétique Stepan Petrovich Alexseev (à la faveur des relations amicales tissées durant les épisodes précédents aux USA et en URSS) qu’en aval dans son forcing de Soyouz-Apollo (par voie de chantage) auprès du CAPCOM de Houston (« je vous conseille de lancer la procédure d’amarrage dès maintenant si vous ne voulez pas qu’on se percute en direct à la télévision nationale  »).
La "vedette du jour" sera donc la première à pénétrer dans le sas (aussitôt la procédure d’amarrage à l’APAS achevée), attendant nerveusement que Stepan ouvre à son tour l’écoutille du Soyouz. Puis, outre son grand sourire triomphant, elle adressera devant toutes les télévisions du monde un "bonjour" dans un russe quasi-parfait (alors que Krys Marshall n’est pas russophone), comme pour souligner les bénéfices de son séjour à la Cité des étoiles en URSS. Suivra la poignée de main historique, chaleureuse et interminable...
Les images télévisées des quatre astronautes & cosmonautes batifolant ensemble, extatiquement et démonstrativement, feront le tour du monde, même si elles n’atteindront guère le public du sud des USA, réfugié dans les caves et les abris antiatomiques. Mais elles toucheront apparemment Yuri Andropov et… Ronald Reagan, qui s’en ouvrira par téléphone à Ellen, la félicitant d’avoir ainsi forcé le destin pour échapper au fatum qui pesait sur l’humanité.
Hélas, ce "miracle" pourrait se révéler insuffisant si par malheur, en loyal soldat, l’amiral Edward Baldwin avait exécuté les ordres formels reçus, derrière la face cachée de la Lune. À savoir protéger et livrer coûte que coûte le chargement de Sea Dragon 17, quitte s’il le faut à détruire la navette Bourane et ses passagers.
Heureusement, il se sera trouvé à bord du Pathfinder OV-201 une autre femme visionnaire, Sally Ride, anticipant les nouvelles espérances de Ronald Reagan et forçant à sa manière – l’arme au point si nécessaire – la paix. Faut-il que son speech ait réussi à convaincre le très loyaliste et adamant Edward, car sans craindre la mort (ou ne croyant probablement pas sa subordonnée capable de l’abattre) et sans esquisser la moindre velléité d’obéissance, il aura versé dans la surérogation, allant au-delà des exigences de la "braqueuse" Sally. Elle demandait juste que Baldwin ne verrouille pas les missiles sur la navette Bourane. Mais Ed a verrouillé et lancé lesdits missiles… sur Sea Dragon 17, détruisant lui-même le précieux chargement dont il avait la charge ! Wow !
Autant dire une folie qui aurait pu valoir à Ed d’être jugé pour trahison (vu le coût de l’autodafé)… si la configuration politique ne s’était pas brutalement muée en faveur de cette option impensable durant une simple demi-révolution lunaire… grâce à Danielle.
À croire que tout le personnel de la NASA – femmes en tête – est télépathiquement interconnecté, pour accorder si parfaitement le timing de leurs initiatives "game changers".
En réalité, il faut probablement y voir en fait la manifestation d’une convergence instinctive, d’une "mindreading" consensuelle, d’une incroyable rencontre des esprits induites par le moule commun d’une formation, d’un état d’esprit et d’un idéal en partage. Pour ainsi dire une téléonomie (≠ téléologie) et un égrégore.

Toujours est-il que le renversement de situation aura été aussi brutal que complet, et il aura cueilli bien des spectateurs, au risque même d’en frustrer une poignée...
En tribut aux hommes femmes de terrain et de conscience, davantage soucieuses de mentaliser le monde d’après que d’obéir aveuglement aux ordres d’aujourd’hui. Somme toute, la culture de la NASA par excellence, mais dans une variante ultra-féminisée.
Du coup, le dialogue au sommet entre Youri Andropov entre Ronald Reagan pourra reprendre, et ce dernier fera même atterrir Air Force One à Moscou, toujours sur fond de documents d’archives plus ou moins tweakés. L’arsenalisation de l’espace restera donc un péché de jeunesse et la fin du monde aura bel et bien été ajournée. Ouf !
Tandis que sur Jamestown, cette "détente" soudaine se traduira par un retrait spontané des "troupes" soviétiques... tenues jusque-là infatigablement en respect par la seule Helena Webster – une autre femme comme de bien entendu. Les quatre cosmonautes quittent alors avec dégoût la base lunaire américaine, emportant le cadavre de l’un d’eux une nouvelle fois (tel un running gag sinistre)... après avoir causé directement ou indirectement la mort d’au moins quatre astronautes (celui qui fut expulsé à la surface lunaire lors de l’assaut initial, Vance Paulson, et bien sûr Gordo et Tracy Stevens). Avant que Webster ne referme la porte du sas, le commandant Rossi regardera longuement le colonel Tsukanov, respirant la haine. Son opération de commando aura été totalement vaine : il aura perdu un autre de ses hommes sans récupérer pour autant le transfuge.

S’ensuit alors le ballet assez classique des grandes commémorations typiquement étatsuniennes dédiées aux héros tombés au feu. Mêlant divers stock shots (de grands rassemblements à Washington et d’alignements de drapeaux) à des scènes originales en deep fakes (tous les protagonistes étant intégrés au grain vidéo des eighties), Gordo et Tracy Stevens bénéficient de funérailles nationales avec tous les honneurs militaires, allant des cercueils drapés de la bannière étoilée aux salves de tirs d’honneur durant la mise en terre parmi les innombrables petites croix blanches de l’Arlington National Cemetery, ponctué du discours solennel mais interchangeable de Ronald Reagan (« un pays reconnaissant déborde de gratitude pour leur sacrifice, pour leur courage, et la noblesse de leur engagement »).
Devant leurs tombes, se recueilleront les enfants Stevens orphelins et tous leurs proches de la NASA. L’amiral Baldwin en grand uniforme rendra un dernier hommage à ses compagnons de route, la mort dans l’âme, tant il se considère à l’origine de leur dernier voyage, à l’un et à l’autre, sur la Lune. Il sera d’ailleurs le seul à fondre en larme devant la tombe de Gordo, pour une peinture toujours plus nuancée de celui que l’ordre des apparences faisait passer pour le "mâle dominant" de la série. Karen, de noire vêtue, fleurira la tombe de Tracy. Le tout sans un mot, mais auréolé d’une BO très digne.
Un sans-faute de justesse, sans excès ni mélo, donc d’autant plus émouvant pour des spectateurs ayant partagé sans filtre le quotidien de ces personnages, éprouvant ce qu’ils éprouvent...

Analyse

Bref, tout est bien qui finit bien, jusque dans la tragédie sublime qui frappe Gordo et Sally. Un peu trop bien même, pourrait-on dire, tant les éléments du puzzle s’emboîtent à la perfection, au nanomètre près. Difficile de ne pas détecter dans le fond diffus cosmologique la trace discrète d’un grand architecte qui veille amoureusement sur le parfait déterminisme de sa chronologie alternative. Mais n’en est-il finalement pas de même dans toutes les œuvres de fiction – audiovisuelles et littéraires – du moins si l’on gratte un peu sous la surface ? Faut-il renoncer à tout historicisme pour être pleinement crédible ?

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Une analyse attentive peut cependant conduire à questionner certaines articulations :
- Il n’est pas nécessaire de revenir sur le repressurisation rapide de la salle de commande de Jamestown par Tsukanov et ses hommes, étant donné la diversité des outils dont disposent les astro/cosmonautes face au vide spatial dans le monde réel, nécessitant toutefois d’intervenir en combinaison lorsque les brèches sont importantes (cas ici).
- Face à l’imminence de la fusion du second réacteur nucléaire implanté par le Pentagone sur Jamestown, la seule option corrective dans laquelle investissent Margo et Molly est l’intervention quasi-suicidaire de Gordo. Il est curieux qu’aucune autre option n’ait été envisagée, en particulier contacter les autorités soviétiques par un canal officiel pour établir une liaison avec Tsukanov sur Jamestown. Attaque de commando ou pas, les conséquences d’une fusion nucléaire exposaient autant les Américains que les Russes, la base Zvezda sise elle aussi aux abords du cratère Shackleton n’auraient pas été épargnée. Qu’aurait donc fait Margo si Aleida ne s’était pas trouvée dans le couloir menant au distributeur automatique pour capter par hasard la transmission "clandestine" de Gordo ? Malgré tout, quitte à laisser la catastrophe se produire, il est très possible que dans ce contexte géopolitique plus que tendu, et en dépit de l’invasion de leur base, les autorités américaines se soient refusées de devoir avouer aux Soviétiques l’implantation d’un second réacteur nucléaire à des fins de production de plutonium, voire même en amont à partager une quelconque information sur le premier réacteur. Un choix de priorité peut-être contestable, mais aucunement irréaliste.
- Comment se fait-il que ni Rossi, ni les envahisseurs soviétiques n’aient détecté dans la salle de commandes qu’ils occupaient la surchauffe du réacteur nucléaire, au minimum le premier réacteur officiel ? Ils étaient pourtant suffisamment familiers des équipements de Jamestown pour contrôler la pressurisation des coursives, et ils avaient permis à Rossi de communiquer avec Houston pour faire illusion et ne pas donner l’alerte. Certes, mais l’espionnage soviétique ne couvrait peut-être pas la compréhension ni le contrôle des équipements nucléaires, et il est en sus possible que le monitoring et les alarmes des réacteurs (a fortiori de second réacteur secret) ait été sécurisé en amont et/ou endommagé durant l’assaut.
- L’accès au câblage des ordinateurs de contrôle des pompes de refroidissement des réacteurs nucléaires depuis des panneaux extérieurs de la base peut sembler un peu capillotracté pour convenir sur mesure au sacrifice de Gordo et de Tracy. Cependant, rien ne peut pour autant exclure de telles options étant donné le caractère modulaire de Jamestown (les zones extérieures pouvant devenir un jour intérieures), a fortiori dans une perspective de backup (lorsque la salle commande n’est pas accessible).
- Le Pentagone peut sembler bien irresponsable d’avoir implanté son second réacteur nucléaire secret sans avoir pris la peine – par empressement – de le sécuriser au moyen de la pompe de refroidissement secondaire. Mais d’un autre côté, les contraintes de discrétion imposaient d’impliquer dans le secret le moins de personnel possible (même Margo n’était pas au courant) et donc de laisser le moins de traces possibles de la présence de ce second réacteur sur la base. En outre, l’attaque frontale de Jamestown par les Soviétiques n’avait probablement jamais été envisagée même comme worst case scenario.
- Si le second réacteur n’était pas relié à la pompe de secours, est-ce que l’intervention de Gordo n’aurait pas dû également consister en un raccordement hydraulique, outre le raccordement électrique et informatique ? Pas forcément, dès lors que l’interconnexion entre les circuits hydrauliques est justement assurée par les ordinateurs de contrôle des pompes.
- Comment se fait-il que nul n’ait songé à utiliser la combinaison de Vance Paulson, décédé devant la porte de la maïence occupée par les Stevens ? Quand bien même percée de balles, celle-ci aurait offert une meilleure protection pour Gordo à la surface lunaire que son bricolage de fortune, lui permettant de tenir bien plus de 15 secondes, et donc de survivre sans difficulté. Certes, mais le problème était justement qu’il n’était pas possible d’ouvrir de l’intérieur l’écoutille donnant sur la coursive baignée de "péril rouge", du fait de la dépressurisation de cette dernière. Ladite dépressurisation rendait également les communications verbales impossibles, le vide ne véhiculant pas les ondes sonores. Sans quoi Tracy aurait pu prévenir Vance avant qu’il ne se fasse descendre sous ses yeux. Sans quoi Gordo aurait pu aller chercher dans un compartiment voisin une combinaison pleinement fonctionnelle. De même, aucune entraide extérieure n’était possible, les communications inter-base étant bloquées par l’occupant depuis la salle de commande. On peut toutefois imaginer que suite à cette attaque, bien des protocoles seront modifiées, notamment pour réduire la centralisation des contrôles...
- L’opération commando de Tsukanov semble avoir manqué d’efficacité pour mettre la main sur le transfuge Baranov, alors que Jamestown n’est pas si grande et que son personnel se limite à 22 astronautes maximum. Malgré tout, en dépit du massacre sans pitié de Vance par l’un des cosmonautes russes (tué à son tour ensuite par Helena), il est probable que les Soviétiques aient eu des scrupules à affronter trop frontalement l’ensemble du personnel de la base étatsunienne, aussi bien pour leur propre sécurité que pour éviter que cela ne vire à l’hécatombe dans le camp américain. En outre, malgré les apparences, l’essentiel de l’épisode (i.e. avant les funérailles finales et le flashforward) se déroule sur un laps de temps très court, environ une heure. C’est presque du temps réel comme dans la série 24, mais la simultanéité des événements en plusieurs lieux à la fois (de Jamestown, mais également de la Terre, et dans le Pathfinder) peut donner l’impression (à tort) que l’épisode s’étend sur une période bien plus importante (comme les épisodes précédents).
- Il peut sembler curieux que ce soit la pilote bad ass et DRH Molly qui soit soudain érigée en experte des réacteurs nucléaires et systèmes de refroidissement de la base, à jeu égal avec Margo, pour guider Gordo. Pourtant, Cobb n’est ni une scientifique, ni une ingénieure, ni une technicienne... et ces spécialités-là ne manquent pas à Houston. Bien entendu, on peut penser que l’épisode cherche à surexposer les personnages du main cast dans un entre-soi de VIP. Néanmoins, cette sur-implication de Molly est certainement imputable à son expérience imbattable de Jamestown dont elle connaît tous les secrets et les évolutions, pour y avoir séjourné plus longtemps que quiconque depuis dix ans.
- Le refus de Sally d’obéir aux ordres directs d’Ed pour verrouiller les missiles d’OV-201 Pathfinder sur Bourane – allant jusqu’à le menacer d’une arme chargée pour l’empêcher de tirer sur les Soviétiques –, cela peut sembler énorme dans un cadre opérationnel aussi pointu. Pourtant, à bien y regarder, depuis son entrée en scène dans FAM 02x04 Pathfinder, Ride n’a cessé de témoigner par ses répliques incisives et irrespectueuses d’un esprit indépendant et rebelle. Du coup, il serait permis de s’interroger sur la vraisemblance de son recrutement en premier lieu. Sauf qu’il faut se remémorer que Pathfinder n’était pas un projet militaire au départ et qu’il n’est passé sous l’autorité du Pentagone que tardivement. Il est alors assez vraisemblable que dans l’urgence des impératifs opérationnels, nul n’ait pris le risque de remplacer Sally par quelqu’un qui n’aurait pas été aussi bien formé. Enfin, il faut garder à l’esprit que la NASA n’est pas statutairement une organisation militaire, et son personnel – quoique souvent recruté parmi les militaires – n’a pas l’obligation de posséder les valeurs et l’esprit du soldat. Au bout du compte, d’une perspective diachronique – et c’est là que la place cardinale accordée par FAM à la caractérisation revêt toute son importance –, la mutinerie de Sally est en parfait accord avec son profil psychologique pour partie anar et pour partie objecteur de conscience. Par bien des côtés, il était même possible de l’anticiper depuis plusieurs épisodes...
- D’une obéissance aveugle aux ordres reçus (sauver Sea Dragon 17 quitte à détruire Bourane), exacerbée par une haine antisoviétique forgée dans ses traumas de la Guerre de Corée et ravivée par l’attaque meurtrière de la base Jamestown, Edward bascule pourtant brutalement dans ce qui pourrait s’apparenter à un acte de sabotage, de trahison et de suicide professionnel (i.e. détruire lui-même Sea Dragon 17 pour éviter tout conflit avec Bourane). Le chantage armé exercé par Sally ne représentant même pas l’équivalent d’une piqûre de moustique pour ce vétéran de guerre. Faut-il alors vraiment croire que la seule argumentation – profondément idéaliste – de cette dernière ait fait la différence ? À moins que Sally ait simplement été le catalyseur involontaire d’une longue gestation mentale initiée par la zone grise de Karen depuis l’épisode précédent, et ayant ensuite hanté tout le vol de Baldwin à bord de l’OV-201, à grand renfort d’inserts mémoriels et de flashbacks intimes – saisissants parce que brefs et silencieux, telles des images subliminales vrillant la psyché d’Edward. De pareils examens de conscience peuvent avoir parfois des effets aussi inattendus qu’extrêmes...
- La bienveillance avec laquelle le président accueille la désobéissance d’Ellen Wilson lors de leur conversation téléphonique semble participer d’une idéalisation générale de Ronald Reagan depuis le début de la seconde saison. Autant, il était tactiquement logique que celui-ci s’attribue officiellement la paternité d’une initiative sur laquelle il n’avait eu aucun contrôle mais qui lui restait bénéfique. Autant, qu’il en félicite Ellen sans la moindre arrière-pensée comme si elle avait été le vecteur d’une (nouvelle) épiphanie, cela pourrait sembler déconnecté des rapports de force et des reliquats de sexisme qui caractérisaient les sphères républicaines des eighties. Seulement, il ne faut pas perdre de vue que le président a toujours suivi les recommandations d’Ellen depuis sa nomination à la tête de la NASA, et c’est Wilson – et elle seule – qui décida d’annuler la mission d’arrimage étant donné la façon dont les Soviétiques faisaient lanterner le module américain en orbite, l’exposant à des risques accrus à chaque révolution. On peut donc considérer qu’Ellen n’a pas violé un ordre direct du président – puisque celui-ci n’avait jamais cessé d’être favorable au maintien de la mission Soyouz-Apollo – mais qu’elle s’est simplement rétractée dans sa propre décision prophylactique (prise seulement quelques minutes avant). Après tout, ceux qui voulaient ruiner la rencontre orbitale, c’était l’URSS et non les USA. Et une jonction orbitale forcée avait tout pour plaire à la personnalité mystificatrice de Reagan. Il faut probablement ajouter à cela le soulagement sincère du président à la perspective inespérée d’échapper à la WW3, un scénario qu’il n’a pas vécu dans notre réalité (or Reagan était davantage un bluffeur qu’un réel va-t-en-guerre). Et il ne faut pas sous-estimer le possible effet sur lui d’une féminisation de la société depuis au moins une décennie (une autre timeline). N’oublions pas non plus le "joker" de l’adoubement par la first lady Nancy, dont l’influence politique sur son mari était avérée. Et puis, l’ère est à la désobéissance civile et militaire, car Ronald Reagan ne sanctionnera pas davantage l’amiral Baldwin pour avoir évité l’apocalypse, désobéissant pour cela aux ordres directs et détruisant un convoi hors de prix...
- À la lumière de l’Histoire du monde réel, il peut sembler fou que l’URSS en pleine déconfiture des dernières années de Yuri Andropov ait été capable de défier les USA – et sur plusieurs fronts simultanés qui plus est (l’assaut armé de Jamestown, le blocus orbital lunaire, les flottes à Panama et dans le Golfe du Mexique) – avec encore davantage de vigueur que l’URSS de Nikita Khrouchtchev durant la crise des missiles de Cuba vingt ans avant ! Seulement ce serait perdre de vue que l’URSS de la timeline de For All Mankind n’est aucunement la nôtre. Le simple achèvement du programme lunaire soviétique, la capacité des Russes à battre de vitesse les USA dans la course au premier alunissage, puis leur capacité à rivaliser au coude à coude durant quinze ans de colonisation lunaire... sont autant d’indices écrasants que cette alter-URSS a fait d’autres choix politiques depuis les années 1930. Dès lors, rien d’étonnant que celle-ci soit de taille en 1983 à affronter militairement les USA sur Terre comme elle les affronte techniquement sur la Lune. Il serait donc logique que cette URSS-là ne s’écroule pas le 25 décembre 1991, continuant à aiguillonner les USA jusqu’aux confins de Mars et au-delà comme dans l’univers de 2001/2010. Il en va de l’URSS exactement comme des navettes spatiales.
- Alors il reste bien entendu frustrant que For All Mankind ne se soit pas employée – du moins par-delà la révélation de la survie de Korolev en 1966 – à expliquer les origines exactes de la divergence uchronique du côté soviétique. Mais serait-il raisonnable d’attendre de Ronald D Moore et de son équipe qu’ils réussissent un exploit contrefactuel qui n’est même pas à la portée d’un bataillon d’historiens spécialisés ? Cela reviendrait à exiger des auteurs de Star Trek qu’ils inventent la distorsion dans le champ des sciences réelles...

Considérés séparément, les points questionnables voire discutables inventoriés ci-dessous ne constituent donc aucunement des incohérences, puisque tout s’explique ou du moins tout peut aisément s’expliquer.
Mais réunis ensemble, dans une même unité de temps, lesdits points esquissent une concomitance qui semble résulter davantage d’une nécessité que du hasard. Ne serait-ce pas vaguement artificiel et un poil forcé de résoudre un imbroglio géopolitique inextricable dans le timeframe d’un épisode unique, au seul prix de trois désobéissances féminines simultanées un peu trop bien tombées et d’un double sacrifice un peu trop hagiographique ?
Il faut dire aussi que For All Mankind 02x09 Triage avait tellement fait monter la tension et les enjeux, il avait placé la barre si haut en terme d’ambition que For All Mankind 02x10 The Grey – malgré sa longueur record et sa grande intensité narrative – pourrait faire l’effet d’être trop rapidement résolutif, au point de compromettre la solidité de la structure voire le tissus du réel.
Seulement, comme dans le même temps, l’épisode reste factuellement inattaquable même sur ses détails, il en ressort que le moteur diégétique de ce final est en vérité profondément symboliste et allégorique, sur les terrains tant internaliste qu’externaliste. La série y gagne alors plusieurs niveaux de lecture...
Ainsi en amont, c’est le symbole surmédiatisé de la jonction Soyouz-Apollo qui, passant outre les freins des deux gouvernements (mais surtout soviétique), les obligera in fine aux yeux du monde. Tout comme c’est le symbole d’une navette high tech de NASA, préférant détruire le chargement précieux mais inanimé dont elle a la charge plutôt que tuer l’équipage d’une navette soviétique, qui viendra désamorcer une escalade géostratégique mortifère.
Et en aval, c’est par la mise en scène in-universe d’une politique internationale indexée avant tout sur le symbole que For All Mankind délivrera elle-même un message hautement symbolique aux spectateurs. Et ledit message n’est autre que celui de Gene Rodenberry himself dans Star Trek The Original Series (dont Ronald D Moore est si fan), c’est-à-dire le Gene Roddenberry des sixties, prêcheur et un brin naïf, convaincu comme son héros James T Kirk que la rencontre entre des hommes de bonne volonté peut réenchanter le monde.
Par transitivité, telle une résurrection en gloire de ST TOS, c’est donc bien dans le règne de la fable morale optimiste que For All Mankind 02x10 The Grey bascule. Une évolution en soi audacieuse, mais – au regard du réalisme acribique affiché et revendiqué par la série – qui pourrait en même temps apparaître comme perturbante et schizophrène aux yeux d’une partie du public.

Par ailleurs, une anamnèse "génétique" conduira également à l’épisode Star Trek The Next Generation 03x15 Yesterday’s Enterprise cosigné de Ronald D Moore, mettant lui aussi en scène une uchronie, et où le capitaine Jean-Luc Picard (sur les conseils de Guinan) n’hésita pas à envoyer les 125 membres d’équipage de l’USS Enterprise C vers une mort certaine et apparemment vaine à Narendra III. Oui, mais être mort en réponse à un appel de détresse des Klingons devint aux yeux de la postérité un symbole... sur lequel fut construite l’alliance pacifique entre l’Empire klingon et la Fédération. Sur le fond, n’est-ce pas en quelque sorte cette même histoire que Ronald D Moore relate autrement ici ?

Quoique accordant cette fois la part du lion à la grande Histoire contrefactuelle sur la scène de l’univers, For All Mankind 02x10 The Grey ne déserte pas complètement le terrain de l’alcôve, même si la frontière tend progressivement à s’estomper – les deux pôles entrant de plus en plus intimement en résonance.
C’est ainsi que Karen franchira le Rubicon en vendant son restaurant, The Outpost, à Sam Cleveland. S’ensuivront des dialogues fort authentiques entre mère et fille, assises côte à côte avec mélancolie sur le bar d’un établissement désormais fermé pour cause de changement de propriétaire…
Libéré de la charge de restauratrice, Karen révèlera ses aspirations nouvelles, allant des voyages en Inde à la reprise de ses études universitaires à l’université William Mary en Virginie. Avec un sens de l’observation et de la psychologie affuté, Kelly établira une connexion avec la dispute à laquelle elle assista de loin, comprenant à demi-mot que son père Ed ne fait plus vraiment partie des projets personnels de Karen. Surprise d’être percée à jour, le premier réflexe de Karen sera de détromper sa fille, ou plus exactement de botter en touche…
Et soudain, une sirène stridente se fera entendre. Profondément enracinée dans l’imaginaire collectif, elle parlera surtout aux générations ayant connu les guerres et les bombardements. Le peuple américain a la chance d’avoir été épargné par ce trauma. Mais la timeline de FAM ne lui aura pas fait ce cadeau. Karen n’aura pas même le temps de rassurer sa fille que cette sirène publique sera crédibilisée par un message d’alerte général angoissant diffusé en boucle à la télévision (« Diffusion d’urgence. Suite aux événements dans le Golfe du Mexique... Ce n’est pas un exercice… »), interrompant toutes les émissions et notamment ce flux incessant d’alter-actualité qui accompagne – tel un témoin implacable en toile de fond – le déroulé de l’uchronie.
En accordant la primauté chronologique à cette scène, et en laissant les spectateurs dans l’opacité d’un complet angle mort (on ne sait alors pas du tout ce qui se passe), le montage de l’épisode réussira à faire partager l’étouffante angoisse des personnages... exhumant pour l’occasion certains épisodes crépusculaires de The Twilight Zone 1959 qui hantent encore les mémoires. La mère et la fille s’enfermeront alors dans leur abri antiatomique… Si bombardement il devait y avoir, il serait bien plus meurtrier et irréversible que le Biltz…
Dans une scène ultérieure, le centre de contrôle de Houston sera frappé par la même alerte, et cette fois Ellen Wilson révélera au personnel que la flotte soviétique concentrée dans le Golfe du Mexique a pointé dix têtes nucléaires sur Houston tandis que l’état d’alerte des USA est désormais passé à DEFCON 2 ! Le personnel du centre Johnson Space Center sera d’ailleurs invité à rejoindre l’abri antiatomique de la NASA, mais Margo Madison aura la même satisfaction que la capitaine Kathryn Janeway à la fin de Star Trek Voyager 02x01 The 37’s de découvrir que tout son "équipage" décidera vaillamment de rester à son poste (à un technicien anonyme près) en dépit des risques.
Dans leur abri, les deux Baldwin poursuivront leur échange, et Kelly dévoilera alors que ses recherches en paternité auprès de son orphelinat du Viêt-Nam lui ont permis d’identifier, de localiser, et même de rendre visite à son père biologique. Celui-ci a refait sa vie aux USA et il tient un restaurant à Arlington. D’abord sous le choc, sa mère comprendra cette quête et sera touchée par la conclusion très mature que sa fille en aura tiré, à savoir la confirmation de sa famille de cœur, les Baldwin.
Cet arc segmenté se "non-conclura" (en quelque sorte) après les funérailles de Gordo et Tracy, lorsqu’en dépit d’un attachement mutuel incontestable, Ed et Karen feront mine de prendre des chemins séparés. Kelly montera avec sa mère dans la voiture familiale, tandis qu’Ed partira dans son nouveau coupé sport. De simples obligations sociales distinctes… ou bien le signe d’une séparation thérapeutique voire d’un divorce en souffrance ? Il est d’autant moins possible de conclure quoi que ce soit que bien peu de temps s’est écoulé entre le retour d’Edward de sa mission aux commandes du Pathfinder et les funérailles des Stevens…
Mais l’épisode et donc la saison osent laisser en plan les spectateurs sur cette ambivalence. Les amateurs de soaps seront forcément déçus, car ce parti pris a l’audace d’être profondément... anti-soapesque !
Sans être à proprement parler une fin ouverte (puisque la saison suivante, déjà planifiée, sera certainement riche en révélations rétroactives), cette ellipse in media res est une jolie façon de faire appel à la synesthésie et à l’imagination des spectateurs pour entériner avec distanciation tout ce que la seconde saison avait pris le temps de montrer, à savoir la vie et la possible mort de l’un des couples les plus emblématiques de l’Histoire astronautique. Tout en rétrocédant davantage de réalisme à la psychothérapie de groupe dans FAM 02x03 Rules Of Engagement, finalement moins "miraculeuse" qu’elle ne l’avait alors semblée.
Cette incertitude afférente aux Baldwin est aussi une façon de proclamer que la vie privée des personnages compte moins que le voyage dans l’uchronie à travers leurs yeux. En effet, qu’Ed et Karen se séparent ou non, cette contingence ne changera finalement rien à la "part utile" de l’Histoire. Comme avec le chat de Schrödinger, les deux possibilités peuvent donc parfaitement coexister sans hypothéquer la construction et le sens...

En guise de pied de nez à la critique, l’avant-dernière scène de l’épisode confirmera, s’il le fallait encore, la profonde indissociabilité entre les nombreux plans narratifs. Madison recevra sur son gigantesque téléphone mobile (mais accusant pourtant une bonne décennie d’avance sur notre réalité à la même époque) un appel téléphonique depuis l’URSS de Sergueï Orestovich Nikulov, désireux de se faire pardonner pour son inefficacité crasse (y compris dans l’anonymat d’une cabine téléphonique) durant la crise de Soyouz-Apollo (en dépit de tous les efforts de Margo pour sauve la mission). Il l’invitera alors à une rencontre lors d’une conférence sur le génie logiciel au Royaume-Uni, de tels événements internationaux étant en effet le seul moyen dont disposaient durant le Guerre froide les ressortissants de l’Est et de l’Ouest pour garder contact voire entretenir des relations privées épisodiques. Après quelques hésitations, Margo laissera une porte entrouverte, lui promettant de le rappeler bientôt. D’aucuns se réjouiront alors à l’idée que cette si belle relation entre ressortissants de pays ennemis puissent persister tant bien que mal…
Sauf qu’un élargissement du champ de la caméra révèle que Sergueï n’était pas seul dans son bureau. Trois officiers du KGB contrôlaient et dictaient ses paroles, motivés par l’objectif de "recruter" Margo ! Visiblement au courant des informations transmises à mots couverts par Margo dans FAM 02x07 Don’t Be Cruel lorsqu’elle avait cherché par simple altruisme à épargner à la navette Bourane la même explosion que celle qui affligea la navette Challenger dans notre réalité (la rendant donc indirectement responsable du blocus lunaire ayant conduit à la destruction de Sea Dragon 17), les services d’espionnage russes y ont vu (en vrac) un signe de sympathie, de faiblesse ou de vulnérabilité à exploiter. Et avec cynisme faisant froid dans le dos et rappelant beaucoup les inoubliables dialogues cardassiens de Ronald D Moore dans Star Trek Deep Space 9, le plus gradé déclarera : « Peu importe. Elle a déjà ouvert la porte avec Bourane. Quand elle comprendra qu’elle travaille pour nous, il sera trop tard » ! Tel le point de départ d’un engrenage incoercible pour Margo, par voie de carotte ou de bâton, par l’ignorance ou par le chantage...
Bien sûr, la question qui brûle toutes les lèvres : Sergueï a-t-il été piégé suite à quelque imprudence et contraint bien malgré lui de jouer ce double-jeu, ou bien était-il duplice depuis l’origine, composant alors un jeu de séduction à l’attention Margo – jusqu’aux inflexions complices et aux confessions dissidentes – pour le seul bénéfice de "la mère patrie" et du régime soviétique ? La première hypothèse demeure néanmoins la plus probable étant donné le malaise que porte subtilement Nikulov sur son visage et dans ses intonations de voix, suggérant même une velléité (hélas impuissante) de protéger Madison en tentant de persuader les KGBistes qu’elle ne mordra pas à l’hameçon... En amont, faut-il que Margo ait été inconsidérée ou hors-sol pour s’imaginer que Sergueï pourrait lancer de coûteuses modifications sur Bourane sans dévoiler l’identité de sa "source" américaine ?
Mais le plus intéressant est qu’il s’agit-là d’un violent retour (de manivelle) de la realpolitik, comme pour rappeler que le concours de circonstances de FAM 01x10 The Grey restait celui d’un jour unique. Et l’état de grâce éphémère ayant évité à cette alter-humanité de sombrer dans la WW3 reste bet et bien une exception, non une norme. Exactement comme il en fut avec le Soviétique Stanislas Petrov dans notre chronologie, lorsqu’il évita lui aussi le déclenchement de la WW3 le 26 septembre 1983, durant un point culminant de tensions entre USA et URSS suite à la destruction du vol KAL 007.
Le final de cette seconde saison de For All Mankind ne serait-il d’ailleurs pas tout bonnement le contrepoint uchronique du "sauvetage" par Petrov ? L’année et le mois sont d’ailleurs les mêmes dans les deux réalités, difficile de n’y voir qu’une coïncidence…

Exactement comme à la fin de For All Mankind 01x10 A City Upon A Hill, For All Mankind 02x10 The Grey s’achève par un épilogue en forme de flashforward et de sneak peek... offrant cette fois un bon en avant d’une douzaine d’années dans le futur.
Sous les auspices musicaux ad hoc de Come As Your Are de Nirvana, Margo quitte les funérailles martiales de Gordo et Tracy au Arlington National Cemetery pour se diriger vers le mémorial et la flamme de John Fitzgerald Kennedy, mort en 1963 également dans cette réalité, et par qui l’aventure spatiale a débuté dans toutes les chronologies.
Puis la caméra s’éloigne en plongée inverse, s’élevant du mémorial jusqu’à l’orbite terrestre où tant d’actions de la série se sont déroulées… avant de mettre le cap vers la Lune en croissant descendant, balayant depuis une orbite basse sa surface sombre où se découvrent brièvement trois foyers lumineux (Jamestown, Zvezda et peut-être une future troisième base).
Mais la caméra poursuit sa route vers le deep space… jusqu’à Mars, plongeant alors dans son atmosphère poussiéreuse avant d’offrir une vue sur son relief, magnifique de réalisme, et jouant sur les échelles si relatives du règne minéral.
Enfin, la caméra se stabilise à la surface de la planète rouge. Et là, surprise, des pieds humains foulent le sol martien !
Nous sommes en 1995.
Et le rideau tombe. Dont acte.
À la façon de deux demi-droites partageant le même point d’origine (situé probablement dans les années 30 avant que Sergueï Korolev n’endure – ou pas – les affres du goulag Kolyma), à chaque décennie, les deux réalités s’éloignent inéluctablement davantage l’une de l’autre, comme les rives de deux continents sous l’effet d’une tectonique des plaques multidimensionnelle.
For All Mankind ou la chronique du progrès que l’humanité n’aura point connu. Garantissant aux spectateurs un complexe d’infériorité accru à chaque saison...

Impossible, enfin, de ne pas rendre une nouvelle fois justice à la forme de la série…
For All Mankind 02x10 The Grey est un perpétuel festival pour les yeux, l’épisode s’accordant toujours le temps de la contemplation pour représenter l’espace dans toute son enivrante poésie. La plongée dans la face lunaire cachée des deux aéronefs dont les balises rouges peinent à transpercer les ténèbres, la solitude du Pathfinder livré à lui-même en territoire ennemi, les vantaux des missiles qui découvrent une vive lumière lézardant la nuit éternelle, la chute des débris du Sea Dragon dans l’obscurité lunaire (un noir sur fond noir ne donnant vraiment sa mesure que sur écran OLED ou DILA)… sont autant de moments qui rivalisent avec les plus fameuses pointures de la Hard-SF cinématographique, entre 2001 et Sunshine.
Outre un choix de tubes historiques plus cultes les uns que les autres, la BO cosmique de Jeff Russo est discrète (sans grandiloquence aucune) mais hautement expressive comme celle de Joel Goldsmith dans Stargate Universe.
Le langage graphique continue à faire florès. Le montage s’emploie à suivre les fils de la pensée des personnages, et les liens invisibles qui unissent les êtres. Les symboles composent leur propre mosaïque, telle une surcouche se déposant délicatement sur le récit. Et la mise en scène est d’une élégance rare, prenant par sa lenteur et ses contrastes le contrepied des standards en vogue. L’ensemble est beau, hypnotique même.
La méticulosité technique et la rigueur scientifique sont toujours aussi référentielles et sans concession aucune : des cruels effets de l’espace sur le corps humain au silence absolu dans le vide, des procédures opérationnelles en vol à la concrétisation de la plupart des projets spatiaux avortés du monde réel... Autant dire un pur fantasme au carrefour des sciences réelles et de la SF prospective conjuguée au futur antérieur

Conclusion

For All Mankind fut parfois longuette en milieu de seconde saison, au point de donner l’impression de flirter avec le hors sujet et le remplissage.
Mais la série y a ainsi gagné des personnages délicieusement fouillés, agaçant d’imperfection, humains trop humains... évitant ainsi d’être des stéréotypes réduits à des fonctions utilitaires.
Dès lors, l’accélération narrative de fin de saison s’est en quelque sorte muée en jugement dernier de caractérisation, pesant l’existence et le parcours des protagonistes sur la grande balance évolutionniste, avec ses corollaires de gravité et de viscéralité.

Dans l’uchronie de Ronald D Moore, la NASA occupe en quelque sorte la place de Starfleet dans le Trekverse. C’est au fond son ancêtre de cœur et d’esprit, réaffirmant sa vocation prequel du prequel du prequel... C’est ainsi que Ronald D Moore réussit à faire officieusement du Star Trek depuis que la franchise officielle lui est interdite accès (comme à tous les vétérans bermaniens) depuis l’OPA d’Alex Kurtzman.
Parce qu’en dépit des apparences peut-être, For All Mankind ne se contente pas de célébrer le culte immature de quelques individus d’exception providentiels ou prédestinés, plus ou moins super-héroïques. Non, c’est bien une institution entière, la NASA – devenue la vitrine du progressisme sous de nombreuses formes (des rêves aux concrétisations) – qui élève l’ensemble de l’humanité (faisant ainsi honneur au titre de la série), aussi bien l’administration réactionnaire US (Reagan & co) que les vieux ennemis héréditaires (les Soviétiques). À la façon du rapprochement entre l’UFP et l’Empire klingon dans Star Trek VI The Undiscovered Country puis à l’ère de Star Trek The Next Generation, non par la victoire et la domination (implicite ou hypocrite) de l’un sur l’autre, mais par un dépassement au bénéfice de tous.

En ce sens, For All Mankind 02x10 The Grey représente le cas d’école de ce que l’on nomme usuellement en anglais le "redeeming episode".
Une considération sans objet bien entendu pour ceux qui ont adhéré à toutes les facettes soapesques de la saison, car en voici l’issue la plus naturelle.
Mais pour ceux qui les ont déplorés, jusqu’à percevoir le milieu de saison comme le ventre mou d’une Histoire contrefactuelle finalement pauvre en événements spatiaux, cette conclusion vient rétroactivement légitimer et rédimer la longue attente.
Rédimer, oui, car cela implique de changer rétrospectivement le regard du spectateur sur ce qu’il croyait connaître, sur ce qu’il avait déjà jugé ou préjugé. Cela postule aussi un regret, une nostalgie à l’endroit de ce qui pouvait exaspérer... comme il en est si souvent IRL, où rien n’est tout blanc ni tout noir... dans cette zone grise du titre de l’épisode et dont parlait si bien Karen...
For All Mankind a ainsi su saisir – par des chemins parfois détournés – la quintessence des monades psychologiques (le microscopique) pour s’immerger plus finement et nuancément dans son univers parallèle (le macroscopique). Les personnages deviennent ainsi des véhicules vivants et des fenêtres ouvertes sur un autre monde. Ce qui, mine de rien, rapproche bigrement cette seconde saison de For All Mankind de la cinquième de The Expanse – comme par hasard deux séries qui ont en partage la vraie Hard-SF et... Naren Shankar.

En définitive, For All Mankind aura su tirer le meilleur du soap opera, un mode d’expression qui souffre de son origine peu flatteuse mais aussi d’une association réputationnelle à ce qui existe de pire en audiovisuel. Du coup, plutôt que de convoquer Dynasty ou Santa Barbara, c’est la Comédie humaine d’Honoré de Balzac que For All Mankind convie… mais dans le cadre du rétro-futurisme que seule permet l’uchronie. Car loin des manipulations émotionnelles et des ressorts putassiers dont se nourrit usuellement le (mauvais) soap, le focus accordé au personnages, à leur vie privée, à leur angoisses, à leurs défis, à leurs convictions, à leurs contradictions, à leurs évolutions, ) leurs réalisations... permet, malgré quelques faux pas en milieu de saison, de leur conférer une épaisseur dont ce final épique tire son supplément de force. Telle une troisième dimension qui vient s’ajouter à la bidimensionnalité des seuls faits alter-historiques, sortant – grâce à ce parti pris d’auteur – du cadre dépersonnalisant de l’actualité médiatique ou du manuel d’histoire.
Soit une façon très Hard SF de faire vivre un univers pour lui-même et par lui-même, à travers quelques personnages clefs, en osant s’y attarder, en osant même s’y perdre parfois (quitte à y perdre des spectateurs aussi), pour finalement exacerber la sensation de vécu par procuration et donc la vérité empirique de l’Histoire en marche à travers les accomplissements personnels et les tragédies intimes.

Le paradoxe quantique de FAM atteint ici son apothéose : sa ligne temporelle aura été à la fois plus sombre (une redite de la crise des missiles de Cuba avec un risque d’autodestruction mutuel accru du fait des deux super-puissances qui matchent bien davantage) et plus lumineuse (l’exploration et la conquête spatiales jamais abandonnées, où seuls les périls extrêmes donneront la possibilité d’offrir des démonstrations d’humanisme et de progressisme accrues).
Il fallait en somme risquer davantage pour pouvoir gagner (ou perdre) davantage, il fallait que l’obscurité soit plus sombre pour que la lumière soit plus vive.

Chaque épisode peut bien entendu se juger individuellement, et c’est d’ailleurs ce que ces critiques hebdomadaires se sont employées à faire. Mais il serait paupérisant de s’y limiter dans une œuvre témoignant d’un sens de la continuité, de l’internalisme et du worldbuidling aussi acéré. La complexité sémantique de cet épisode-ci et le paroxysme diégétique du précédent rejaillissent sur l’ensemble de la saison, et même de la série.
Comme pour Enterprise en d’autres temps, For All Mankind est l’illustration vivante que, dans les œuvres très pensées et très construites, le tout réussira à être supérieur à la somme des parties. Et c’est bien dans l’interstice – parfois abyssal – qui sépare le tout de la somme des parties que se love la démiurgie des grands auteurs.
Autant dire que la note globale de la saison ne saurait être la moyenne arithmétique des notes de la saison, For All Mankind ayant largement transcendé cette linéarité scolaire.

For All Mankind 02x10 The Grey souffre de quelques éventuels accrocs au réalisme le plus strict (davantage par effet de cumul que dans le détail), l’alter-URSS uchronique aurait mérité d’être davantage décryptée (même si elle l’a tout de même raisonnablement été au travers de Sergueï Korolev), et le militantisme féministe de la série est plus prégnant que jamais. Ce sont en effet des femmes à tous les échelons de la NASA (Danielle, Ellen, Sally, Tracy, Margo, Molly, Helena, et même Aleida) qui auront sauvé le monde alternatif de 1983, le message woke ne pourrait être plus limpide. Les femmes détiendraient-elles le monopole de la sagesse, et la martingale progressiste résiderait-elle dans une société matriarcale ?
Néanmoins ces quelques imperfections ou lourdeurs cessent d’être des handicaps à un tel niveau de qualité. Et c’est probablement le plus beau compliment qui puisse être adressé à une série. D’autant plus qu’ici, les apparentes ficelles ou facilités sont en fait des volontés et des choix d’auteur assumés... comme en témoigne obstinément Ronald D Moore dans ses interviews.

Par surcroît, la manière dont s’achève cette seconde saison de FAM évoque grandement la belle conclusion de 2010 The Year We Make Contact de Peter Hyams et Arthur C Clarke, dont la chronologie de sortie (1984) est idoine : suite à la mission soviéto-américaine conjointe du Leonov à la recherche du Discovery One perdu, la genèse d’un second soleil (grâce à une réaction thermonucléaire amorcée par les monolithes noirs sentients à l’intérieur de Jupiter) réconcilient USA et URSS au bord de l’autodestruction.
D’un idéalisme à l’autre... et toujours au cœur de l’uchronie.

Ainsi donc, le réalisme aurait été sacrifié sur l’autel de l’idéalisme ? La vraisemblance serait progressivement devenue un écrin (et un écran) illusoire de crédibilité au seul service de la symbolique, de l’optimisme, de l’allégorie, et/ou de la fable ?
Et quand bien même ? And so what ? Tant qu’il n’y a pas d’incohérence formelle et factuelle à déplorer, voilà une licence d’auteur fort estimable en soi, et qui tranche avec le cynisme, le pessimisme, le nihilisme, et/ou le déclinisme ambiant(s).
Dans le prolongement des romans à thèse de Fiodor Dostoïevski à Albert Camus, For All Mankind pourrait être considérée comme une série à thèse elle aussi, richement polysémique, portée par un rêve, et cherchant par le prisme de l’uchronie à parler au monde d’aujourd’hui pour inspirer celui de demain. Avec en filigrane cette foi humaniste inébranlable en la possibilité d’un monde meilleur...
C’est-à-dire exactement comme Star Trek The Original Series dans les années 60.
Mais est-il encore possible en 2021 de faire du ST TOS sur le fond sans s’exposer au mépris et aux quolibets des plus "conscientisés" ? Est-il permis d’être simplement trekkien au premier degré, sans agenda idéologique ni arrière-pensée ?

En tout état de cause, For All Mankind 02x10 The Grey aura réussi le tour de force d’être à la fois dantesque et idéaliste, "breathtaking" et intimiste, traumatique et fabuliste... mais au risque de frustrer plutôt que de combler les spectateurs, au risque aussi d’être discutable plutôt qu’irréfragable, au risque enfin de grandir l’ensemble de la seconde saison plutôt que de la conclure véritablement.
Un opus qui propose plusieurs niveaux de lecture s’ouvre fatalement sur une plurivalence (ou multivalence), c’est-à-dire sur une logique qui admet plusieurs valeurs de vérité. Subséquemment, selon la place du curseur (c’est-à-dire selon les goûts, les attentes et les priorités de chacun), il sera tout aussi légitime d’accorder à ce final un 3/5 (= brillantissime mais insuffisant) qu’un 5/5 (= chef d’œuvre écrasant d’audace).
Après avoir coupé les cheveux en quatre, coupons donc la poire en deux.

NOTE DE L’ÉPISODE

Laissons le mot de la fin à Kelly Baldwin : « Le 3 avril 1972, un avion de transport C-5A Galaxy, avec 243 personnes à bord, des bébés, des enfants, des volontaires et l’équipage a décollé de Saïgon dans le cadre de l’opération Babylift. Un minute et 23 secondes plus tard, l’avion s’est écrasé dans un champ. 47 enfants ont été sauvés. J’en faisais partie. Des moments qu’on ne contrôle pas. Si le pilote avait viré à gauche au lieu de virer à droite, si le Sud avait gagné au Viêt-Nam, si les Russes ne nous avaient pas battus dans la course à la Lune. J’ai toujours cru que les choses bonnes ou mauvaises n’arrivaient jamais sans raison, il y a toujours un dessein, un projet. Mais récemment, j’ai commencé à me demander si cette pensée ne servait pas qu’à nous réconforter. Peut-être qu’on se laisse porter par les événements, en essayant de faire ce qui nous semble juste, pour donner du sens à nos vies. Alors qui suis-je ? Je suis Hahn Nguyen, née à Saïgon, fille de Le et Binh Nguyen. Et je suis Kelly Ann Baldwin, élevée à Houston, fille de Karen et Ed Baldwin. Une enfant du programme spatial. Est-ce cela le destin qui a été tracé pour moi ? M’inscrire à l’académie navale, suivre le même chemin que mon père ? Je ne sais pas. Mais plus on pense à son passé, à ce qu’on aurait pu changer, moins on vit dans l’instant présent. Quant à l’avenir, c’est sans doute John Lennon qui en parle le mieux : "À la fin, tout ira bien. Et si tout ne va pas bien, c’est que ce n’est pas la fin." »

Ce monologue final en voix off condense à lui tout seul les exceptionnelles fusion nucléaire et intrication quantique réalisées par la série entre l’intime et le public, entre les petites histoires et la grande, entre tous les niveaux de perspectives possibles, venant s’enrichir mutuellement comme dans un mouvement perpétuel transcendant l’entropie.
Mais ledit monologue brise également – pour la première fois dans la série – le quatrième mur de Denis Diderot (et de Bertold Brecht), car c’est ni plus ni moins Ronald D Moore et ses auteurs qui livrent ici au public leur définition de l’uchronie et la vocation de leur série. Sa finalité ne consiste pas seulement à jouer avec les timelines comme dans les paradoxes temporels (aussi passionnants soient-ils), mais à proposer une expérience de pensée sur les champs de causalités, sur le libre arbitre, sur le prométhéisme, et sur le collapse du psi – un paradigme où la conscience humaine crée le monde... quoique davantage au sens du philosophe Yuval Noah Harari que du théosophe Jiddu Krishnamurti.

Forte de l’allégorisme fabuliste du Star Trek roddenberrien, de la cohérence internaliste du Star Trek bermanien et de la prise avec l’actualité de Battlestar Galactica 2003, la dernière création de Ronald D Moore agrège le meilleur des trois mondes.
En l’état actuel du paysage audiovisuel, For All Mankind est donc en bonne place sur le podium des plus ambitieuses et des meilleures séries de SF contemporaines, au côté de The Expanse et The Orville.
Mais seules les saisons suivantes – et surtout le temps (juge ultime) – permettront de décider si FAM compte aussi au nombre des meilleures séries de l’Histoire…

NOTE DE LA SAISON

YR

ÉPISODE

- Episode : 2.10
- Titre : The Grey (La zone grise)
- Date de première diffusion : 23 avril 2021 (Apple TV+)
- Réalisateur : Sergio Mimica-Gezzan
- Scénaristes : Matt Wolpert et Ben Nedivi

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