Masqué : L’interview de Serge Lehman et Stéphane Créty

Date : 18 / 02 / 2013 à 18h30
Sources :

Source : Unification France


A l’occasion du Comic Con 2012, Unification a eu la chance d’interviewer Serge Lehman et Stéphane Créty les auteurs de la BD de super-héros Masqué. A noter que le tome 3 est sorti le 16 janvier dernier aux Éditions Delcourt.

Pourquoi cette volonté de faire revivre les héros européens ?

Serge Lehman : Je peux intellectualiser, chose que je ferai peut être un jour. C’est une envie de gamin. Quand j’étais gosse je lisais "Strange". J’avais écrit au courrier des lecteurs. Ils ont passé la première partie des louanges sur Spiderman, mais il y avait une deuxième partie à ma lettre : Pourquoi tous les super-héros sont-ils américains. Et ils n’ont jamais répondu à cette question. Et je n’ai jamais cessé de me poser la question. En 2009/2010, j’ai publié une BD en six volumes qui se nomme la brigade chimérique où j’émettais une hypothèse sur la disparition des héros européens. Il y en avait dans la fiction populaire française écrite avant. Il y avait des dizaines de surhommes comme le Nyctalope, Felifax etc. Ces personnages disparaissent complètement de l’imaginaire européen après guerre d’où l’idée de mettre ça en rapport avec le triomphe heureusement bref des nazis sur le continent et la dénaturation du thème du surhomme. Donc plus de surhommes en Europe après la seconde guerre mondiale. Par contre aux États-Unis, il y en a et ils expriment le sentiment pour les américains d’entrer dans la scène de l’Histoire par la grande porte de la domination politique, etc.
Est-ce que l’on peut se passer de superhéros ?
Moi, ma réponse c’est non. Les super-héros c’est de la mythologie. Les super-héros c’est les modèles que l’on désigne en disant voilà qu’est-ce que c’est qu’être plus qu’un homme et d’accéder à la valeur. C’est comme ça depuis Homère, depuis Achille, Ulysse, Hercule.

C’est pour cette raison que l’on voit dans la Brigade Chimérique et dans Masqué apparaître Superman ?

Serge Lehman : Absolument. Pour nous c’est le personnage qui a rendu visible et donné forme visible à la modernisation du thème du surhomme qui est aussi vieux que le l’Histoire de la culture, européenne en tout cas. Donc on ne peut pas s’en passer c’est de la mythologie. Et nous et nos confrères, qui avons lu Strange, on est des dizaines de créateurs à se poser la question : « Mince pourquoi on vit dans un monde où il n’y a pas ça. Pourquoi on est obligé de s’extasier sur les super-héros des autres. On veut les nôtres ». On ne peut pas juste prendre la grille américaine et la placer sur Paris, cela ne marche pas. Il faut opérer une mutation qui est à la fois de la ville, de l’imaginaire et du personnage. Et c’est ce que nous avons fait.

Stéphane Créty : La volonté de faire du comics, enfin du super-héros, c’est que cela fait partie de ces jouets que l’on a qui ne viennent pas de notre univers, et en tant que créateur et auteur, j’ai envie de jouer et de prendre ces jouets et de me les approprier et de les faire à ma manière. Pas faire semblant d’être des américains et jouer à leur manière, mais jouer en tant qu’européen et de les actionner dans un univers qui est le nôtre, sans esprit camembert, sans esprit franchouillard, sans esprit de revanche, mais juste d’accepter le fait qu’on est né dans un pays avec une culture particulière qui n’est pas celle des américains et donc je travaille avec cette logique-là.

Désormais, depuis un certain nombre d’années, la notion de surhomme et de super-héros est ancrée dans l’imaginaire français. Ce sont les européens qui ont créé ces concepts et qui ont été récupérés par les États-Unis parce que les auteurs d’Europe ont migré à cause de la deuxième guerre mondiale et des persécutions nazies. Et beaucoup d’auteurs qui les ont créés comme Joe Shuster (cocréateur de Superman) ou autres étaient d’origine juive. C’est rigolo quand on voit les physiques des créateurs des superhéros, ils sont physiquement anti super-héros.

Serge Lehman : Il y a un très bon roman de Michael Chabon qui s’appelle "Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay". Il a obtenu le prix Pulitzer de la fiction en 2001. Il raconte avec l’histoire de deux créateurs de comics imaginaires, la création des superhéros, c’est la revanche des juifs sur Hitler. Une manière de dire : « Vous vouliez la race supérieure, regardez on vous a battu quand même. »

C’est un peu ce que vous avez voulu montrer dans la Brigade Chimérique ?

Serge Lehman : Absolument, par l’existence du Golem, je rends compte de ce thème là.

Stéphane Créty : c’est le principe du barbecue.
Le concept du super-héros provient d’auteurs d’origine européenne qui ont créé dans un contexte américain, car les États-Unis c’est un pays qui assimile rapidement au niveau des valeurs par mimétisme et par la volonté des immigrants de s’intégrer très rapidement à ces valeurs-là. Et cela nous revient d’une certaine manière avec le filtre américain. Filtre que l’on ne nie par car la flamme du comic, du super-héros a été maintenu par les États-Unis. Notre envie de faire du super-héros est passé par ce filtre. On ne nie pas au niveau des influences, mais on est des auteurs européens avec une épaisseur culturelle qui fait que le substrat super-héroïque existe en France et pas besoin de trouver une cosmogonie qui est née à New York, on en a une à disposition en France avec le Nyctalope, Fantômas, etc.

C’est donc vouloir créer une nouvelle mythologie ?

Serge Lehman : Absolument

Dans ce principe de réappropriation, c’est pour cette raison que vous avez opté pour un format franco-belge et non comic ? N’était-ce pas une contrainte de l’éditeur ?

Stéphane Créty : le format c’est à la fois un choix et une contrainte et la contrainte n’est pas systématiquement un frein à la création. On ne peut pas créer sans contrainte. Le format, on en a beaucoup discuté. Sans vouloir faire de la pantomime américaine, le format Ankama me plaisait beaucoup, mais le choix du format franco-belge est un signe de revendication. Personnellement je me définis comme auteur franco-belge et donc adopter ce format symbolique, je trouve cela intéressant. On ne fait pas semblant, on n’avance pas "Masqué". On se revendique de ces 2 influences. Nous sommes des auteurs franco-belges qui traitons du thème super-héroïque.

Serge Lehman  : J’ai longtemps considéré le format franco-belge comme une impossibilité avec le thème des super-héros. C’est pourquoi quand on a fait la Brigade Chimérique, on a opté pour le format américain et en découpant les albums par tranches de 20 à 22 pages pour retrouver la rythmique des comics. Et puis chez Delcourt, on s’est dit au fond que l’on ne va pas s’adresser aux lecteurs de comics car ils ont tout ce qu’il faut avec le comic américain mais le but est de s’adresser à la culture française en général avec un des instruments formels qui est le format franco-belge. Regardez dans ce format en 46 pages ça marche. Et sur le décor parisien, ça marche et avec un costume et des muscles et des superpouvoirs ça marche. Cela vous parlera parce que c’est une création qui vient du substrat européen et pas américain.

Stéphane Créty : Cela nous a forcé à trouver des solutions qui n’étaient pas des solutions fournies clef en main. Il a fallu trouver au niveau de la mise en scène de la pagination et de la rythmique notre propre vision ; je parle de la partie graphique. Le fait d’avoir des grandes pages, c’est un bonheur absolu comme en rêveraient les américains avec de l’espace. Ça, c’est intéressant. Il a fallu que l’on trouve nos propres outils, notre propre caisse à outils et je continue de la remplir. Je considère la planche comme un espace d’expérimentation. Je m’octroie la possibilité de me tromper (rire). En tant que lecteur et avec mon expérience, j’adore voir le moment où l’auteur se met en danger. Il essaie un truc sans savoir ce que cela va donner. Et ça je trouve cela génial. "Masqué" je l’ai appréhendé ainsi car la cuisine, je devais la faire au fur et à mesure. Je prenais des éléments du comic, d’autre de la BD franco-belge, la gestion des plans larges etc.
Avoir la rythmique comic et le vocabulaire franco-belge.

Vous travaillez également sur "Star Wars : Agent de l’Empire", le travail doit être différent ?

Stéphane Créty : Complètement. Le travail est totalement différent. La mise en scène est différente c’est-à-dire qu’au niveau du comic américain, on a affaire à des petits formats et ils détestent avoir des plans américains, c’est soit des gros plans, soit des plans très larges et après on focalise sur les personnages. On a très peu de personnages en pied ou à mi genou avec du décor derrière. On a 22 ou 24 planches à dessiner par mois, ils sont obligés d’avoir une grosse case très détaillée au niveau des décors pour la mise en contexte pour que les lecteurs sachent où ils sont. Dans le franco-belge, le thème du décor n’est pas anodin. Il est important d’avoir du décor. Personnellement, j’aime ça. C’est ma manière de rentrer dans le récit par le décor plus que par le personnage. Il faut que ce dernier se meuve dans un univers qui a un minimum de crédibilité. C’est un de mes soucis permanents.

On peut faire aussi le comparaison avec les manga et particulièrement les shonen où la première case du chapitre est là pour planter le décor et ensuite c’est place à l’action.

Stéphane Créty : Exactement. Ce sont les rythmes de parution qui définissent la charte graphique. En franco-belge on a l’habitude d’avoir des décors très détaillés car on avait une rythmique de parution qui était liée avec la rythmique de l’auteur. Les lecteurs attendaient le bon vouloir de l’auteur. En manga et en comic ce sont les lecteurs qui imposent le rythme. Ils veulent avoir leur rendez-vous mensuel. Et ce n’est pas négatif. Il y a dans le rapport aux auteurs franco-belge, un certain laxisme.
En tant qu’auteur franco-belge je me suis toujours calé sur l’état d’esprit des auteurs américains. Je déteste les auteurs qui attendent l’inspiration sur le bord de la falaise. (rire)

Comment fonctionne votre tandem ? Travaillez-vous ensemble le scénario, le storyboard ?

Stéphane Créty : J’ai une philosophie qui vaut ce qu’elle vaut : « J’adore me mettre au service d’un univers. » Je suis le premier lecteur. J’aime découvrir les choses. Un dessinateur a tendance à vouloir dessiner ce qu’il connaît. Ce qui est intéressant, c’est de dessiner ce que l’on ne sait pas maîtriser et d’apprendre à le faire. J’ai fait avec Jean-Luc Istin une série sur les bateaux et les pirates [NdJ : Hannibal Meriadec et les larmes d’Odin] et j’étais incapable de dessiner un bateau. J’avais en Moselle qu’un modèle les péniches, les galions je n’en connaissais rien. Je me suis documenté, j’ai cherché et j’ai appris à les dessiner, ce qui est vachement bien.
Pour moi Paris, c’était les Champs Elysée, la Tour Eiffel. Et avec Masqué, j’ai découvert l’hôtel de ville etc.

Serge Lehman : Les rôles étaient assez bien répartis, parce que j’ai rédigé le projet avant de savoir qui le dessinerait. Quand Stéphane a dit oui, le projet était déjà structuré, mais par exemple il y a un personnage récurrent de la série qui va prendre de l’importance qui est le glisseur mirage, cet épaisse de Surfeur d’argent qui survole les toits. C’est Stéphane qui a fait ses premières recherches sur comment designer la ville, l’équilibre entre plans haussmanniens avec des grattes ciels derrière etc. A un moment, c’est une fantaisie de sa part, il a mis un glisseur comme ça et j’ai dit je le mets, je le prends dans l’histoire et même s’il n’a pas de rôle particulier, c’est du décor volant et finalement il a un rôle, il a une très belle scène.
Ce n’est pas étanche entre nous il y a de la communication.

Stéphane Créty : Il y a les retours nécessaires, au niveau du storyboard. La mise en scène c’est pour moi des règles basiques auxquelles on peut pas se soustraire telles des règles mathématiques et ne pas les respecter c’est être un apocryphe. Cela m’est physiquement impossible d’y échapper. J’ai ma mise en scène je vois ma planche, j’ai déjà le schéma dans ma tête avec les indications de Serge

Dans les décors on ressent un travail de recherche technologique dans Masqué. Sur quel élément vous êtes vous basé ? Comment avait-vous fait votre veille technologique ?

Serge Lehman  : A partir du synopsis, on sentait déjà la pulsation urbaine, montrer le grand Paris et pas seulement la vision folklorique qui est habituellement véhiculé. C’est un des éléments sur lequel on a beaucoup insisté. Il faut voir Paris depuis la Défense, depuis le lac d’Enghien, etc. Sortir des clichés cartes postales. Faire exister la métropole, c’est d’ailleurs pour cela que le premier tome fonctionne un peu en mode touristique.

Paris semble un personnage important et même les deux premières couvertures montrent que vous avez voulu mettre en avant la ville. Comment avez-vous abordé ce personnage atypique ?

Serge Lehman : Absolument. Je suis parisien. J’aime Paris, j’aime Paris en général. C’est un théâtre graphique extraordinaire. C’est un lieu d’aventure. C’est d’ailleurs pour cela que l’on utilise beaucoup la psycho-géographie de Guy Debord ; la pensée de l’aventure en ville. Penser l’aventure urbaine. Et c’est vrai aussi que les superhéros sont l’émanation de leur ville. Ce n’est pas un hasard si Superman a Métropolis et Batman Gotham. Chaque héros a sa ville à lui. Le héros c’est la ville qui parle. Et c’est la ville qui se protège elle-même avec son système de valeur.

Stéphane Créty  : La ville est une hyperbole du superhéros. Gotham est une hyperbole de Batman, son côté baroque

Serge Lehman : On voulait saisir ce que serait la métropole dans cette perspective, de ce qu’elle serait dans l’imaginaire et faire un héros qui lui ressemble.

Dans le second tome, on voit clairement que la naissance du superhéros fait apparaître son alter ego. C’était une volonté de créer cet équilibre ?

Serge Lehman : Nous on raconte une histoire, on sait ce que l’on raconte comme histoire on raconte le retour des superhéros à Paris, l’histoire d’un homme qui se transforme au moment où la ville se transforme qui est en proie à des manifestations incontrôlées, les anomalies etc. On a notre histoire et notre univers, mais on vient après 60 ans de comics américains. Et ces 60 ans de comics américains, ils ont forgé une grammaire du super-héros. Quand on montre un personnage de 100 kg de muscle avec une cape, ce n’est pas pour le montrer dans une toute petite case. Quand on montre un personnage de ville il faut des cadrages spécifiques cela prend de la place. On se retrouve à avoir une sorte de récit qui est un compromis entre l’esthétique franco-belge et le comic américain pas parce que l’on veut parler à tel ou tel lecteur, mais parce qu’il n’y a pas 36.000 manières de mettre en scène des gars qui volent et dans le cas du dédoublement avec le super-héros et le fuseur le super-vilain, il y a cet espèce de plaisir. Quand le personnage émerge, il doit engendrer son double mauvais, sa Némésis.

Stéphane Créty : Quand on met une force, il est obligé qu’il y ait une réaction. Action/Réaction. On est dans les rapports de force. Et quand on a des super-héros, on est obligé de mettre face à eux un minimum de répondant. Il faut que ça vaille le coup. Longtemps les super-héros ont réglé les problèmes de cambriolage, Or dès qu’on a un homme qui dépasse les mesures il faut le mettre devant des engagements et des rapports de force qui sont à sa mesure.

D’ailleurs dans la Brigade Chimérique on ne sent pas vraiment le côté super-héros, car ils sont en plein échec. On ne ressent pas que l’on a des super-héros. On voit plutôt leur déchéance.

Serge Lehman : Absolument. C’était ce que l’on voulait montrer. Et cela montre aussi la distance entre le surhomme d’avant-guerre européen qui est une catégorie d’imaginaire, surhomme super doué richissime et éventuellement super compétent quelques fois avec super-pouvoir mais quand on a l’œil et la culture de 60 ans de comic américain on se rend compte que cela ne produit pas le même effet. C’est justement intéressant de constater dans le thème du super-héros que le costume est essentiel. Il faut un costume, il faut du muscle, il faut des superpouvoirs, sinon il manque quelque chose. De ce point de vue là, on est des orthodoxes.

Pour revenir aux héros américains, Masqué serait en 4 tomes. Est-ce suffisant à votre avis pour relancer les super-héros ? Pensez-vous faire des suites ou bien des spin-off pour développer votre univers voire éventuellement faire apparaître d’autres héros européens ?

Serge Lehman  : La réponse à tout est oui sous condition que les lecteurs soient suffisamment nombreux et que les performances commerciales de la série soient suffisantes pour l’éditeur.

Stéphane Créty : Il est trop tôt pour que l’éditeur ait une vue d’ensemble. Le premier album est sorti en janvier, donc moins de 6 mois. On peut d’ailleurs remercier Guy Delcourt car il a pris le pari de financer 4 tomes sans connaître le devenir. Si on avait fait un plantage absolu, ce qui n’est pas le cas, avec le premier tome, il avait quand même lancé la machine sur 4 albums. Et vu le contexte économique actuel c’est une forte charge. Il a pris la décision de soutenir le projet en 4 tomes sans savoir le devenir commercial de la chose. Pour le moment les envies sont là mais le seul prescripteur c’est le lecteur.

Vous avez des idées pour ces suites ?

Serge Lehman : Je sais déjà que si cela continue jusqu’au tome 25, il y a un super-héros européen, le carolingien qui arrive au milieu du continent, qu’il y a le Capitaine Mörs qui redescend sur Terre après 90 ans dans l’espace… S’il y a une deuxième saison, on verra le fils du Nyctalope qui a été exilé en Amérique du Sud et qui tente de reprendre le pouvoir à Paris. On va se régaler.

Vous voulez vraiment faire un lien entre la Brigade Chimérique et Masqué ?

Serge Lehman : Non, ce n’est pas une question de lien mais les deux séries se passent dans le même univers. La brigade a raconté la fin d’un phénomène, Masqué raconte le renouveau, le recommencement d’une tradition perdue. Et à partir de là si la tradition se renoue, on a le droit et c’est vital pour l’intérêt de la série de mélanger des personnages héros créés et des personnages qui font leur retour. Cela me parait très très important.

L’aspect politique est important dans Masqué. Pour vous, les super-héros sont des instruments des hommes politiques ou sont-ils amenés à devenir indépendants. ?

Serge Lehman : Important pour deux raisons. Pour moi le thème est connoté politiquement. Il l’est à cause de l’histoire européenne du thème du surhomme. On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. C’est leur nocivité qu’on essaie de révéler. On essaie de montrer au public européen et français en l’occurrence qu’associer systématiquement super-héros, surhomme à facho est une construction historique qui nous encombre. C’est une illusion d’optique qui nous empêche de nous approprier un registre dont on a besoin mais qu’on arrive pas à reprendre en main parce que l’on ne se sent pas le droit. Et donc révéler les implicites politiques du thème du super-héros à travers les crises politiques du grand Paris, c’était une manière de parler de ça. De rendre visible ce thème là.
La deuxième chose c’est l’importance du lien entre le super-héros et sa ville, Paris étant une ville bouillonnante, révolutionnaire, donc politiquement très véhiculée, plus que n’importe quelle ville au monde, il était invraisemblable de dire voilà on introduit dans le vieux Paris un personnage en masque qui va prétendument faire la loi sans que cela provoque des émeutes.
Donc la fusion des deux registres est faite. Que Masqué ait une forte couleur politique et que de nombreux personnage de l’histoire soient des politiciens professionnels fait parti du thème.

Pour vous, quelle différence il y a entre travailler sur un roman et sur une BD ?

Serge Lehman : Il y a de nombreuses différences dans les techniques d’écriture. La grande difficulté quand on vient de la littérature c’est d’apprendre à ne pas être bavard c’est-à-dire que le visuel remplace une description, une attitude remplace un dialogue et en fait tout ce qui peut être accordé au visuel doit l’être. Ma toute première bande dessinée chez Atalante : "La saison des couleuvres" en particulier ; j’étais encore très romancier et cela se sent avec les dialogues qui sont énormes. Je n’arrivais pas encore à faire ce transfert et cela fait partie de ces grandes différences.
La deuxième grande différence qui est beaucoup plus importante c’est la solitude. Quand on est écrivain, on est tout seul. Quand on fait de la bande dessinée, on est en groupe surtout pour Masqué, on est 4 ou 5 à interagir sur chaque planche plusieurs fois de suite à plusieurs étapes de la réalisation.

En tant que scénariste, avez-vous une préférence pour la littérature ou la bande dessinée, ou c’est vraiment le plaisir de changer de type de narration selon les humeurs et les projets ?

Serge Lehman : Et donc cela dépend des moments. J’aime parfois être dans le silence et être immergé dans mon monde sans aucun compte à rendre à personne sauf à moi-même et parfois je ne supporte plus cette solitude et donc je suis ravi d’avoir plusieurs échange de mails par jour parce que cela m’évite le doute. Le grand truc du romancier c’est quand on écrit 400 pages et à la page 300 on se dit si cela se trouve je me plante. Dans une BD on ne peut pas se planter car il y a toujours quelqu’un pour dire si cela va bien ou pas. C’est agréable car cela permet de combiner les deux registres.

Vous avez déjà prévu le scénario des 4 tomes ? Mais vous laissez-vous une marge de liberté ?

Serge Lehman : Oui, le scénario est déjà bouclé et en effet je me laisse une marge de liberté. Cela va de pair avec la façon dont j’écris. Quand j’écris je ne sais pas tout. Pour Masqué par exemple je ne savais pas au début ce qu’allait être les anomalies. Cela me paraissait aller avec le thème des superpouvoirs mais je n’avais pas de réponse à ce phénomène. Maintenant je le sais.
J’ai besoin de laisser une énigme pour laquelle j’écris. J’écris pour savoir ce que c’est. Pour résume le thème à son essence : Je connais le point A et le point Z mais entre les deux il y a 24 points et certains d’entre eux sont très obscurs quand je me mets à écrire. Mais justement il y a ce frisson à découvrir un thème que l’on n’avait pas prévu et qui se révèle important. On s’engouffre dedans cela remet de l’énergie à l’écriture, de l’inattendu, et le lecteur est surpris aussi car on l’est. Cela évite d’être dans le cliché et les rails. Si tout est connu d’avance pour le lecteur aussi. Donc j’aime bien ne pas savoir certains trucs.


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