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For All Mankind : Review 2.01 Every Little Thing

Date : 21 / 02 / 2021 à 14h30
Sources :

Unification


Il aura fallu un an et deux mois d’attente pour que la seconde saison de la brillante uchronie de Ronald D Moore se fraye un chemin à travers les affres du Covid-19 jusqu’à nos écrans
Mais avec une ironie savoureuse du calendrier, le lancement retardé du deuxième acte a eu l’heur de coïncider avec le buzz entourant l’aventure du rover robotisé Perseverance envoyé par la NASA sur Mars...
Et en parallèle, la Lune est à nouveau au centre de toutes les attentions pour ses considérables réserves d’Hélium 3 (3He) qui pourraient fournir à l’humanité en pleine explosion démographique des siècles d’énergie (fusion nucléaire propre dépourvue de résidus polluants ou radioactifs). Les projets lunaires de stations (en orbite) ou de bases (au sol) se multiplient aujourd’hui, entre la Lunar Gateway (LOP-G) étatsunienne et le nouveau partenariat russo-chinois (Roskosmos et la CNSA)...

Moyennant une ellipse de neuf ans en in-universe, tandis que For All Mankind 01x10 A City Upon A Hill se déroulait durant Noël 1974, For All Mankind 02x01 Every Little Thing catapulte le spectateur jusqu’au 21 mai 1983. Un parti pris ambitieux tant il contribue – par contraste – à mettre bien davantage en exergue et en relief l’argument même de la série, à savoir une trame temporelle alternative née de la primauté soviétique dans l’alunissage de 1969, ayant ainsi poussé les USA à ne pas abandonner la course à l’espace après Apollo 17, tandis que se déplaçaient vers l’horizon lunaire – et sa colonisation permanente – les enjeux de la Guerre froide. Dès lors, un large bond en avant ne pouvait qu’être le litmus et la loupe grossissante des nombreuses retombées technologiques et sociales de cette passionnante Histoire contrefactuelle. À raison d’une nouvelle décennie pour chaque saison, le spectre sociologique y gagnera considérablement en largeur, tout en renforçant la hauteur de vue sur une timeline s’éloignant inéluctablement de la nôtre avec le temps.

Si vous ne souhaitez pas vous plonger dans une analyse exhaustive du contenu, veuillez cliquer ici pour aller directement à la conclusion.

Contrairement à ce que la bande-annonce quelque peu tapageuse donnait à (entre)voir, le premier épisode de la seconde saison conserve (fort heureusement) le style naturel, intimiste, et documentaire de la première saison. Loin des blockbusters clinquants, c’est une fois de plus la SF la plus Hard qui s’invite par la grande porte sur Apple TV+, et pas seulement dans sa dimension space op’, mais plus généralement par sa rigueur de worldbuilding consolidée par une époustouflante maestria de mise en scène. L’épisode pousse le scrupule jusqu’à balayer dans son teaser les faits politiques les plus marquants de cette décennie alternative (1975-1983), certes pour certains largement communs avec notre ligne temporelle (les premiers vaisseaux automatisés atterrissant sur Mars dans les années 70, le baptême de l’OV-101 Enterprise baptisé selon Star Trek…), mais pour la plupart très divergents :
- Ronald Reagan est élu dès 1976 (en lieu et place de Jimmy Carter), puis reconduit de justesse (et non à une large majorité) pour un second mandat en 1980 (mais face à Ted Kennedy) ;
- le pape Jean-Paul II ne réchappe pas à l’assassinat par Mehmet Ali Ağca ;
- à l’inverse John Lennon survit à l’attentat de Mark David Chapman ;
- de même, Anouar El Sadate échappe aux Frères musulmans du Jihad islamique égyptien ;
- Israël et l’Égypte n’ont pas trouvé d’accord à Camp David ;
- les Russes n’ont pas commis l’erreur d’envahir l’Afghanistan, ce qui aura évité aux USA l’enlisement une guerre de plus "par proxy", le nouveau front étant devenu la Lune ("a new frontier" comme il se doit) ;
- le bloc soviétique a tué dans l’œuf le vent de contestation puis de révolution initiée par le syndicat Solidarność (probablement en l’absence de Jean-Paul II et suggérant une alter-URSS davantage résiliente et efficiente dans cette uchronie...) ;
- le Prince Charles s’est marié avec Camilla Parker-Bowles (au lieu de Diana Frances Spencer) ;
- le réalisateur Roman Polanski n’a pas fui les États-Unis vers la France en prévision de sa condamnation à une peine indéterminée pour viol sur mineure ;
- la NASA a multiplié la fabrication de navettes spatiales (Discovery, Enterprise, Endeavour, Atlantis, Victoria, Constitution, Columbia), qui plus est avec la capacité de desservir assidument la Lune ;
- une nouvelle génération de navettes (Pathfinder) est en développement, ouvrant sur une militarisation potentielle (tel un pied de nez à l’United States Space Force de Donald Trump) ;
- le lanceur sous-marin Sea Dragon (correspondant en fait au projet avorté de Robert Truax dans le monde réel) a été concrétisé pour acheminer du plutonium vers Jamestown ;
- et bien entendu, la base lunaire est désormais considérablement élargie, elle est élevée à hauteur de colonie et elle accueille pas moins de 17 astronautes (potentiellement 22)...
En revanche, comme dans notre réalité, Elvis Presley est bien décédé et Dallas est également un succès télévisuel planétaire. Une ironie d’autant plus ad hoc que For All Mankind doit aussi quelque chose à ce parangon historique du soap opera.
Il faut dire que la sortie de l’épisode Every Little Thing s’accompagne d’une petite dizaine de webisodes qui proposent des capsules médiatiques de deux à trois minutes chacune sur divers événements alternatifs. Le soin a été poussé jusqu’à reproduire la texture visuelle des vidéos d’alors et le phrasé des journalistes de l’époque, tout en les intégrant dans des images d’archives historiques authentiques à la base, mais subtilement détournées et tweakées au moyen de montages chirurgicaux, d’imitations de voix respectant le lip flap, voire de deep fakes. L’effet produit n’en est que plus bluffant, si bien que For All Mankind devient comme une fenêtre live ouverte sur un univers parallèle, portée par une vérité causale qui lorgne bien davantage les formidables Charlie Jade, Counterpart, ou The Man In The High Castle... que la médiocre Fringe.

Ce fast forward d’une décennie permet également à la seconde saison d’introduire une palette de nouveaux personnages qui viennent enrichir les figures familières du premier cycle, conférant ainsi à For All Mankind un caractère aussi pluriel, choral, et "multi-layer" que The Expanse.
Mais parce que la série fait honneur à son épithète de Hard-SF, elle est toujours frappée au coin d’un réalisme dépourvu de démagogie. Si certains protagonistes se sont imposés dans la chaîne alimentaire :
- Edward Badwin a succédé à feu Deke Slayton comme DRH à la direction des opération ;
- Margo Madison est devenue administratrice de la NASA (le fauteuil de Wernher von Braun dans notre réalité) ;
- Ellen Wilson commande la station Jamestown devenue une véritable colonie (quoique pas encore aussi vaste et autonome que la Moonbase Alpha de Space 1999) ;
- Karen Baldwin possède et gère désormais l’Outpost, ce "rendez-vous des astronautes" de la première saison (l’équivalent du Happy Bottom Riding Club de The Right Stuff) qu’elle a transformé en bar-restaurant trendy à succès...
... le couple Gordo et Tracy Stevens, qui avait irradié par sa maturité durant les derniers épisodes de la première saison, s’est quant à lui brisé sur les écueils du vécu. Tandis que Tracy est devenue une arrogante vedette surmédiatisée, remariée à un certain Sam Cleveland, et toisant désormais son ex-mari… Gordo qui avait lancé la carrière d’astronaute de son ex-épouse (et avait compromis la sienne propre pour la sauver durant Apollo 25) en est réduit à faire de l’animation dans les Rotary clubs et les supermarchés... pour relater en boucle – tel un ancien combattant – son "âge d’or" des "temps héroïques" de la NASA. Méconnaissable, Gordo est même devenu alcoolique, il a pris une vingtaine de kg et un gros bedon (est-ce des prothèses ou bien Michael Dorman s’est-il fait grossir délibérément en un an ?), et il s’est laissé pousser une moustache à la Village People !
En assumant les ingrates injustices de l’existence, For All Mankind ose l’irrévérence de ne pas donner aux spectateurs ce qu’ils espéraient voir…

Dans notre réalité, l’administration Reagan est réputée avoir brisé l’URSS et le Pacte de Varsovie au moyen notamment du coup de bluff SDI (alias Star Wars program) et avec la "complicité" de Jean-Paul II (mais assassiné dans cette uchronie). Sur le terrain géostratégique, il y a donc quelque chose de proprement fascinant à imaginer un Ronald alternatif confronté cette fois à une URSS incomparablement plus efficace et en bonne santé, dont le coude à coude spatial avec les USA exclut toute manipulation inflationniste de poker. Sur le terrain géostratégique, For All Mankind place la barre de cette seconde saison très haut. Puisse-t-elle relever dignement le gant...
Pour l’heure, l’intrication des missions de la NASA avec la politique musclée du nouvellement élu Ronald Reagan est matérialisée par les dialogues de couloir d’Ed, d’Emma Jorgens, de Margo, ou encore du général Nelson Bradford. Et c’est une plongée si vertigineuse dans les coulisses de la realpolitik que Ronald D Moore – scénariste de l’épisode – est encore monté d’un cran dans l’excellence d’écriture, à tel point qu’il semble désormais boxer dans la catégorie poids lourds de l’indépassable Aaron Sorkin (Sports Night, The West Wing, The Social Network, Moneyball, The Newsroom…) !

Mais la pièce maîtresse de l’épisode se love dans l’assomption astrophysique indissociable de la "liturgie" cosmique, en l’occurence un "major solar flare event".
Lors d’une observation coronographique de routine sur la (première) station américaine orbitale, Skylab, en coordination avec le CAPCOM Bill Strausser du Mission Control Center à Houston, Doreen Campbell détecte une CME solaire (alias éjection de masse coronale) d’une ampleur tellement inédite (extension à plus de 100 000 km de la photosphère) que l’expulsion de plasma (ions et électrons) est assortie d’un protons burst ou hard proton radiation (soit un sursaut d’émission de protons constituant donc un rayonnement corpusculaire ionisant) supposé voyager à 30% de la vitesse de la lumière dans le vide. Quoique non dangereuse sur Terre grâce au filtrage atmosphérique et magnétique, cette "tempête solaire" radioactive serait fatale pour des astronautes non protégés dans le vide spatial (ou à la surface d’un planétoïde dépourvu d’atmosphère comme la Lune). Autant dire que s’ensuit une course contre la montre (moins d’une demi-heure) pour que tout le personnel (aussi bien de Skylab en orbite terrestre que de Jamestown sur la Lune) survive à ce non-événement à l’échelle de l’univers. Et c’est bien là que l’épisode fait honneur à son postulat...
Car durant plus de la première moitié de son run, l’épisode avait célébré la poésie indicible d’une aurore lunaire. Pendant que six d’entre eux intervenaient en extérieur, dix des astronautes stationnés sur Jamestown étaient vigoureusement partis pedibus cum jambis en combinaison pour assister (en bordure du cirque montagneux entourant le cratère Shackleton) à un majestueux lever du soleil après une longue période de ténèbres lunaires. Une expérience sans commune mesure avec son équivalent sur Terre étant donné la force des contrastes résultant de l’absence d’atmosphère : aucune aube annonciatrice de l’aurore et la violence soudaine d’une lumière sans filtre (évoquant l’excellent Sunshine de Danny Boyle). Tout en contemplation poétique, inspirant aux explorateurs le fredonnement de la chanson Three Little Birds de Bob Marley (dont le vers « ’Cause every little thing gonna be all right » aura d’ailleurs donné son titre VO à l’épisode).
Mais voilà que soudain, sans crier gare, en l’espace de quelques minutes, cette même lumière symbolisant l’émerveillement et la vie devient synonyme de mort... pour quiconque aurait fait la folie de s’aventurer hors de son écosystème originel. Et pourtant, la surface lunaire inondée de lumière, comme vivifiée et dynamisée par le vent solaire létal, offre un moment proprement "magique" – la régolithe faisant presque l’effet de bouillir en débit de son état solide ! Les sublimes effets spéciaux – plus réalistes que spectaculaires – de la série donnent ici toute leur mesure ; et à l’instar de la première saison, ils semblent tout droit sortis des clichés historiques des missions Apollo 11-17... frappés d’un syndrome de Stendhal. Animées par un sens de la dualité digne de Janus, ces deux faces d’une même pièce érigent la vulnérabilité humaine en opéra cosmique.

Tandis que le personnel de Skylab en orbite terrestre se réfugie dans la partie "heavy shielded" de la station (tout comme l’équipage de la navette spatiale Columbia en orbite lunaire)... c’est avec un professionnalisme digne d’éloges (ou chaque geste compte) qu’Ellen Wilson sonne le tocsin, coupe le réacteur nucléaire, bascule sur les batteries de la base lunaire, puis prépare les "sanctuaires" : un abri anti-rayonnement établi sur Jamestown pour ceux qui sont à portée... et les anfractuosités lunaires naturelles (derrière trois mètres de régolithe minimum) pour les autres...
Malheureusement dans la précipitation, le véhicule lunaire conduit par Wubbo Ockels s’est renversé, et l’astronaute a perdu connaissance dans l’accident, se retrouvant directement exposé au proton burst.
Or conformément à son profil psychologique aussi rude et indomptable que sacrificiel, se délestant de son propre dosimètre pour ne laisser aucune trace de sa folie héroïque, Molly Cobb quittera la grotte naturelle – en fait un tunnel de lave – où elle s’était réfugiée pour voler au secours de son collègue. Elle le trainera alors – inconscient – sur ses épaules à travers l’interminable étendue découverte (à mort ouverte)... pour finalement détecter avec effroi la fatale "alerte rouge" – les dosimètres (à mesure cumulative) portés en badge par chaque astronaute faisant le départ entre le vert de l’espoir (radiation tolérable par le corps humaine) et la couleur sanguine d’une mort certaine (au voisinage de 1 000 REM) ! Une tragédie désormais partagée, même si Cobb n’a plus aucun moyen de le vérifier en ce qui la concerne. Elle survira donc peut-être à court ou moyen terme, mais dorénavant avec une perpétuelle épée de Damoclès sur sa tête... et possiblement en pure perte (Ockels étant probablement déjà mort... même s’il ne le sait pas encore).
C’est sur ce témoignage de dépassement de soi, à la fois de défi et d’humilité, d’abnégation spontanée et de renoncement personnel au profit de l’autre – au cœur même de ce mythique "esprit Right Stuff" – que le rideau de l’épisode tombera pesamment tel un couperet. Laissant Molly seule face à elle-même et ses choix, avec son essoufflement (ou sa dyspnée) désespéré(e) pour toute "BO" de générique final, et en toile de fond les perturbations ioniques s’égrenant telles les vagues d’un incessant flot invisible.

Dieu (ou le diable) se nichant dans les détails les plus infinitésimaux, c’est bien par l’attention accordée aux finesses génératives et aux atomes de l’internalisme que se mesurera la solidité – et la validité – d’un univers imaginaire.
Or sur ce plan, comme à l’accoutumée, For All Mankind frôle la perfection, tant par sa compréhension profonde des fondements scientifiques présidant aux voyages spatiaux (du moins sans technologie de rupture), par sa connaissance des procédures de vol de la NASA... que par sa maîtrise des lignes de forces politico-historiques et par son exhumation gourmande des innombrables projets abandonnés ayant émaillé la fièvre spatiale (née des années 60) et qui auraient pu se concrétiser dans une autre réalité… justement.
L’authenticité de l’édifice se mesure également par cette somme hautement structurante de minutie, de méticulosité, voire d’acribie, e.g. :
- l’emploi de l’unité de dose de radiations REM (Röntgen Equivalent Man) qui avait bien cours dans les années 80 (mais remplacée depuis par le Sv ou Sievert),
- les quelques tubes des années 80 (comme Rockit de Herbie Hancock et Change Of Heart de Tom Petty and The Heartbreakers) qui émaillent élégamment l’épisode (mais sans l’outrance et la caricature vintage de trop de productions jouant à fond la carte de la nostalgie...),
- les tentatives de récupération et d’instrumentalisation militaire par l’USAF du projet Pathfinder (non, ce n’est pas l’épisode 06x10 de Star Trek Voyager),
- le paradigme militaire de l’attaque préventive durant le black-out résultant du "vent solaire" (où immédiatement les cadors du Pentagone ont placé le statut d’alerte sur DEFCON 3 en imaginant que les "affreux Soviets" allaient en profiter, la suspicion ayant été sans aucun doute symétrique de l’autre côté du rideau de fer)...
En outre :
- L’astronaute Doreen Campbell stationnée sur la station orbitale Skylab s’avère italienne et elle arbore un badge de l’ESA, suggérant que dans la timeline de For All Mankind, les pays membres de l’OTAN et l’Agence spatiale européenne (fondée en 1975 dans notre réalité) sont des partenaires opérationnels (voire des membres associés) de la NASA.
- Depuis l’arrière de son bar-restaurant, Karen contemple avec poésie cette Lune sur laquelle elle n’est jamais allée mais qui polarise tant son existence depuis quinze ans. Les effets de transition, de travelling et de zoom qui suivent – conduisant la caméra depuis l’orbite lunaire jusqu’à l’orbite terrestre de la station Skylab – évoquent fortement le début du générique de Star Trek The Next Generation, tant par le visuel que par la BO.

Malgré tout, quelques modestes angles morts potentiels se glissent éventuellement en filigrane dans l’épisode :
- Les rayonnements corpusculaires de type protoniques (hard proton radiation) se déplacent en moyenne à 200 km/sec dans le vide (vitesse non-relativiste), soit 500 moins vite que les 30% de c (en gros 100 000 km/sec relativistes) annoncées dans l’épisode par Irene Hendricks (la nouvelle directrice des vols du centre de commande de Houston). Seulement d’un autre côté, lors des pires éruptions solaires, des protons ultra-énergétique peuvent avoisiner la vitesse de la lumière… puis ralentir ensuite (car ce sont des particules massiques et chargées). Dans tous les cas, avec l’état des technologies des eighties (quand bien même un peu boostées par l’accélération de la course spatiale), comment était-il possible d’évaluer avec autant de précision le moment exact de l’impact de ce rayonnement sur la Lune, a fortiori sans précédents connus ? Faut-il croire que la perte de contact avec la sonde Mariner 14 en orbite de Mercure corrélée à la détection visuelle du CME aurait permis de déduire la vitesse exacte (et invariante) dudit rayonnement… au point de faire figurer sur les écrans des ordinateurs de la NASA la progression en temps réel du champ d’onde (à la manière d’une technologie futuriste trekkienne) ? En amont, comment Doreen Campbell a-t-elle pu détecter depuis Skylab par la seule observation visuelle (tributaire de la vitesse de la lumière dans le vide) une "pluie de rayonnement proton" (sic) ? Enfin, en admettant que le rayonnement protonique s’est bel et bien déplacé au tiers de c, il aurait dû atteindre la Terre puis la Lune en seulement seize minutes (et non trente comme le prétend Margo Madison) après la détection visuelle du CME par Skylab (la lumière mettant huit minutes en moyenne à parcourir la distance Soleil-Terre).
- Contrepoint des stations soviétiques Saliout (à partir d’avril 1971), Skylab (littéralement "le labo du ciel") fut la première station spatiale étatsunienne. Mise en orbite en mai 1973, alimentée par des panneaux solaires, elle se destinait à être un laboratoire de pointe pour divers études scientifiques en impesanteur (notamment l’observation de la chromosphère et de la photosphère). Mais dans notre réalité, du fait de l’abandon des missions Apollo (à hauteur de 17) en 1972 puis de la considérable réduction du budget de la NASA au profit d’une politique sociale sous l’administration Lyndon Johnson, Skylab n’aura finalement accueilli que trois équipages (de mai 1973 à février 1974), puis sera proprement abandonnée durant les années suivantes. Une activité solaire supérieure aux prévisions durant la fin des années 70 conduira à une considérable dégradation de la station (isolation et équipement), précipitant sa rentrée atmosphérique non contrôlée dès 1979. La NASA renoncera même à y envoyer (au moyen d’une navette spatiale sortant alors à peine des chantiers) un quatrième équipage pour réparer Skylab et réhausser son orbite. Dans la réalité de For All Mankind, nous retrouvons pourtant Skylab intacte en 1983, qui plus est visuellement identique à celle qui s’est désintégrée en Australie durant juillet 1979. Cette fidélité visuelle est à verser au crédit de la série, mais elle induit du coup une interrogation : si le budget de la NASA avait été maintenu et avait bénéficié d’un partenariat avec l’ESA, et si Skylab était restée active jusqu’en 1979, la station – du moins telle qu’elle était – aurait-elle pu survivre autant d’années au regain d’activité solaire, puis survivre au protons burst de 1983 ?
- Dans le monde réel, l’Histoire n’a relevé aucune éruption/tempête solaire exceptionnelle en 1983 (seulement en 1972 puis en 1989, et dans une moindre mesure en 1980-1981). Or le "major solar flare event" mis en scène dans l’épisode est de catégorie 5 et est présenté comme le plus importante jamais observé ! Comme il est bien difficile de croire qu’aucun observatoire terrien ne l’ait détecté du seul fait d’une implication moindre de la NASA dans les voyages spatiaux, et qu’il est encore plus difficile d’imaginer que la variation de chronologie terrienne dans la course lunaire ait eu un quelconque impact sur l’activité solaire (en dépit du proverbial butterfly effect)... faut-il en déduire que Far All Mankind ne se déroule pas dans une timeline alternative (caractérisée par un tronc commun avec la nôtre) mais dans un univers entièrement parallèle depuis l’origine (tel un univers aux lois physiques différentes) ? Cette option serait peut-être regrettable en faisant perdre à la série la prise directe qu’elle pouvait avoir sur notre réalité...
- Molly semble avoir de grandes difficultés pour "trainer" le corps inerte de Wubbo à la surface lunaire. Or même à supposer qu’il emploie une combinaison de type A7L (pesant pas moins de 72 kg sur Terre) et que sa masse totale serait par exemple de 172 kg (un extremum au demeurant fort peu probable), cela correspondrait tout au plus à 28 kg sur la Lune (du fait d’une gravité six fois moindre) ce qui n’aurait pas dû poser de difficulté majeure pour une femme de la robuste constitution de Molly en dépit du poids de sa propre combinaison (d’autant plus qu’il n’était pas question ici de porter à bout de bras mais "seulement" de trainer). Si l’inertie est fonction de la masse et demeure invariante quel que soit l’environnement, le poids est quant à lui indexé sur la force de pesanteur du lieu (combinaison des force de gravité et forces axifuges).
- N’aurait-il pas été éthique que la NASA prévienne les Soviétiques du "major solar flare event" qui allait s’abattre à part égale sur leurs propres équipages spatiaux ? Au minimum, cette option aurait gagné à être simplement évoquée par l’un des personnages, quand bien même non suivie d’effets. Certes, la Guerre froide possède ses impératifs de tensions stratégiques, mais il a toujours existé une tradition d’entraide et d’assistance dans les environnements non-hospitaliers : sur les mers, sur les sommets, et dans les airs... et dans l’espace.

La saison 2 de For All Mankind est évidemment très impatiente de mettre en scène les effets tangibles sur la société entière (et pas seulement sur le microcosme astronautique) de sa chronologie nettement plus prométhéenne et progressiste. Il se murmure même dans la writer’s room que For All Mankind est supposée être la première porte d’accès à l’utopie trekkienne dont elle pave solidement la route (dans une réalité alternative). Du coup, si les deux premières saisons de The Expanse pouvaient s’apparenter (dans une autre chronologie) au prequel du prequel (Enterprise) de Star Trek, For All Mankind serait alors en quelque sorte le prequel (non moins symbolique) du prequel du prequel de Star Trek ! D’ailleurs ironiquement, il est possible d’y voir une revanche du destin lorsque l’on sait que le projet originel de Rick Berman et Brannon Braga (hélas non-greenlighté) pour Star Trek Enteprise était de donner à sa première saison (au moins) la forme de For All Mankind, c’est-à-dire entièrement grounded sur Terre et dans le système solaire au bénéfice d’une lente construction du futur.
Dans For All Mankind, outre quelques éléments technologiques qui semblent précocement alimenter les retombées économiques et pénétrer déjà le grand public (comme les véhicules électriques au sens moderne, très millésimées nineties), ce qui frappe le plus, c’est la parfaite parité homme/femme qui semble s’être établie dans toutes les couches de la société US ! Reconnaissons à Ronald D Moore d’avoir évité dans cette seconde saison le piège militant du tokenism intersectionnel (qui plombait parfois à la marge la première saison), puisque ce nouvel équilibre semble être désormais amené avec le plus grand naturel (on n’en parle même pas).
Cependant, Ronald D Moore a beau parfaitement s’en expliquer dans sa passionnante interview-fleuve (qui comme à son habitude – depuis ses chats AOL dans les années 90 sur Star Trek Deep Space 9 – possède un tout autre niveau de crédibilité et de profondeur que les discours politiciens creux et faux cul d’Alex Kurtzman), penser que l’héroïsation et la glorification publique durant un bonne décennie de ces vaillantes Amazones pionnières de l’espace aurait métamorphosé en profondeur la société, cela a quelque chose d’un peu naïf, a fortiori au regard de l’extrême élitisme de la NASA, quand bien même élargi par le regain d’activité. Songeons simplement aux vedettes féminines du showbiz qui n’étaient pas moins nombreuses et populaires depuis les années 30 que les vedettes masculines... et qui n’ont pourtant aucunement contribué à féminiser la société civile durant plus d’un demi-siècle.
Or RDM est tout sauf un auteur naïf, son parcours stratosphérique (Star Trek, G vs E, Roswell, Carnivàle, Battlestar Galactica 2003, Outlander...) n’ayant cessé d’en témoigner. Dès lors, il est permis de suspecter une sur-utilisation de l’alibi uchronique pour s’aligner l’air de rien sur l’étouffante doxa hollywoodienne du moment dont l’inclusivité – vivement recommandée sous peine de marginalisation – n’a aucun scrupule à réécrire l’Histoire de la façon la plus politiquement correcte possible, s’il le faut au prix des pires anachronismes.
Nous n’en sommes évidemment pas là avec For All Mankind, mais disons alors que l’argument uchronique, s’il est le sel de la meilleure SF, peut aussi être fort pratique et passe-partout, car c’est assurément le meilleur des blancs-seings. Et il est difficile d’être complètement dupe de cette "petite triche" pour la cause idéaliste au nom de Star Trek... ou pour la cause suiviste par crainte des anathèmes SJW sur les réseaux sociaux. Et cela même en ayant un vrai coup de foudre pour cette série de SF qui s’avère plus que jamais en bonne place pour compter au nombre des plus grandes.

Conclusion

Bref, For All Mankind 02x01 Every Little Thing a beau ne pas être entièrement "critical proof", il n’en demeure pas moins que sa vraisemblance scientifique vient magistralement en renfort de sa radioscopie psychosociologique qui, quoique déclinée au conditionnel, n’en est pas moins tirée au cordeau. L’écart-type record des rythmes scéniques jamais ne sacrifie la logique causale de la construction diégétique, prenant malicieusement le contrepied des twists artificiels cultivés en batterie par trop de SF en vogue.
L’épisode parvient ainsi à être tout à la fois un what if (ou un "variant") géopolitique déployé autour d’un acmé de la Guerre froide, une exploration émue du cimetière de la créativité et des rêves spatiaux de notre propre Histoire, une commémoration sans tuning de la belle ambiance claire-obscure des eighties (au carrefour des grandes espérances et des grandes désillusions), une plongée dans les introspections subtiles de la psyché, une ode à la contemplation spatiale qui donne du temps au temps (dont l’échelle n’est pas à l’aune humaine)... mais également un survival sans surenchère ayant l’audace de rappeler qu’il n’est pas nécessaire de sortir du chapeau des super-vilains ni des périls improbables tant le réel lui-même – celui des lois physiques et des lois naturelles – ne manque jamais d’infliger de cruelles épreuves évolutionnistes, a fortiori hors du berceau civilisationnel.

Presque parfait, et assurément un morceau de bravoure de la Hard-SF, dans le fond comme dans la forme, dans l’ambition uchronique comme dans la réalisation acribique, dans l’intime comme dans l’alter-worldbuilding.

ÉPISODE

- Episode : 2.01
- Titre : Every Little Thing (Chaque petite chose)
- Date de première diffusion : 19 février 2021 (Apple TV+)
- Réalisateur : Michael Morris
- Scénariste : Ronald D Moore

BANDE ANNONCE



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