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The Expanse : Review 5.04 Gaugamela

Date : 23 / 12 / 2020 à 14h30
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Rarement dans la longue histoire audiovisuelle, un opus aura aussi bien réussi à saisir la respiration de Brahmā. À savoir mettre en scène avec une vérité suffocante la violence aveugle de gigantesques bouleversements apocalyptiques impliquant des millions de morts sans pour autant délivrer une quelconque leçon de morale, ni dénoncer, ni même prendre parti. Comme si la volonté, l’égo et la folie des hommes n’étaient que les instruments d’une main invisible, non pas forcément celle d’un fatum ou mektoub divin, mais plutôt d’un cycle évolutionniste, d’une ventilation cosmique inéluctable… à l’image des GRB (gamma-ray bursts) qui, à chaque seconde dans l’univers, balayent (potentiellement) des écosystèmes entiers pour en engendrer (peut-être) de nouveaux.

Dans The Expanse 05x04 Gaugamela, le vecteur de cette impermanence civilisationnelle aura été le terroriste belter Marco Inaros, le "Bosmang des bosmangs". Avec l’implacabilité d’un stratège hors pair, exploitant patiemment et silencieusement depuis la quatrième saison les failles de toutes les forces politiques de l’échiquier plus ou moins ébranlées par la découverte du Ring network, il a simultanément réussi :
- à bombarder la Terre au moyen de six astéroïdes rendus furtifs par une technologie volée sur Mars (tuant au passage Nancy Gao, la nouvelle secrétaire générale de l’ONU),
- à anéantir le parlement de Mars (planète déjà en péril du fait de la compromission de son projet de terraforming),
- à assassiner sur la station Tycho le plus modéré (et sympathique) des leaders de l’OPA (Outer Planets Alliance), Fred Johnson (tué lâchement dans son dos par la sicaire duplice Sakai),
- et à s’emparer du dernier échantillon de protomolécule (afin d’en faire une arme de dissuasion pour imposer sa volonté aux Inners et se prémunir de leurs représailles).

Trois des six astéroïdes auront néanmoins été détruits in extremis en orbite (avant leur impact sur Terre) par les satellites Watchtower (Mirador) grâce à l’intervention obstinée et désespérée de Chrisjen Avasarala. Depuis Luna, après avoir été cantonnée au rôle ingrat de Cassandre durant les trois épisodes précédents, elle aura miraculeusement réussi à se faire entendre de l’arrogante Nancy Gao suite aux impacts des deux premiers astéroïdes... Une leçon d’humilité hélas de courte durée pour la nouvelle secrétaire générale puisque quelques secondes après, la chute du troisième météore en Asie du sud l’emportera avec l’aéronef UN One. Dans ce bucher des vanités, il ne restera que l’amiral Felix Delgado, contrit au-delà des mots, pour avoir si longtemps (et si lâchement) balancé entre la préservation de sa carrière (ou de sa réputation) au sein de la nouvelle administration et la lucidité prophylactique (mais politiquement incorrecte) de son amie Chrisjen.

L’épisode a osé rendre totalement impuissants les protagonistes de la série, éparpillées dans le système solaire :
- Amos Burton rendant visite à Clarrissa Mao (Peaches) dans un pénitencier UN sur Terre est piégé avec elle au moment des impacts,
- Roberta W Draper (Bobbie) et Alex Kamal voguent sur le Razorback quelque part entre Mars et la Ceinture, cuvant le deuil du rêve martien,
- Jim Holden et Monica Stuart (qui lui sauve cette fois la vie) sont incapables d’empêcher l’assassinat de Fred Johnson et le vol (par voie cybernétique) de la protomolécule,
- Naomi Nagata kidnappée par son fils Filip (à la fin de l’épisode précédent) est conduite de force sur le vaisseau Pella auprès d’Inaros pour assister avec désespoir à la jubilation triomphale de ce dernier. Celui-ci ira même imputer à sa paternité (Filip) la source d’inspiration de toute son action terroriste. Autant dire la pire torture imaginable pour Naomi dont la boussole morale et la sensibilité n’ont cessé d’irradier la série depuis sa première saison.
Les "héros" sont ainsi désormais réduits à la fonction de "simples" témoins de l’Histoire, abasourdis et dépassés eux aussi, devant s’estimer encore "chanceux" de pouvoir y survivre. Sachant que, à l’instar de The Walking Dead, aucun personnage – même du main cast – n’est à l’abri de la grande faucheuse, comme en témoigne le trépas brutal et gore de l’exemplaire Fred Johnson.
La justesse psychologique demeure plus que jamais un sans-faute, car les auteurs ne perdent jamais de vue l’enracinement des personnages dans leur parcours de vie et leur environnement, qu’il soit social, idéel, ou identitaire.

Les fondements historiques référencés sont aussi nombreuses que brillants, du titre VO de l’épisode renvoyant à l’une des plus grandes victoires macédoniennes contre l’empire perse en -331 (la bataille de Gaugamèles) au nom du "vaisseau amiral" de Marco Inaros commémorant la ville antique de Macédoine (Pella) où est né Alexandre le Grand le 21 juillet -356... dont le terroriste tentera d’assumer l’héritage par son discours-choc télédiffusé à travers le système solaire à la fin de l’épisode.
La conclusion persane du superbe cours magistral dispensé sur Mars par le capitaine Sauveterre dans The Expanse 05x02 Churn prend ici une dimension nouvelle, telle une ironie sardonique du destin.

Et c’est probablement là que la série révèle le mieux toute son ambition épistémologique.
Parce que l’épisode n’aura rien épargné aux spectateurs de l’effondrement crépusculaire de ces sociétés à l’agonie (par exemple la scène de fin du monde depuis l’avion de Gao avant que celui-ci ne cesse d’émettre, cela restera une apothéose traumatique...) tandis que la sourde conscience de l’abjection criminelle-de-guerre de cette attaque d’envergure hantera les esprits jusqu’à la dernière seconde de l’épisode.
Et pourtant, pourtant, brisant toute tentation hollywoodienne de manichéisme avec ses cortèges de bad guys parodiques et prétextes et sa dialectique infantile "good vs. evil", le spectateur se surprendra à comprendre – voire même à être séduit – par la dialectique de Marco Inaros, mêlant rétribution (oui, les Belters furent bel et bien les perpétuelles victimes invisibles et méprisées de la politique des Inners), révolution (un système indéboulonnable ne pouvant être renversé que par la violence), idéalisme (un discours littéralement trekkien sur l’exploration spatiale et un partage équitable des ressources), et ivresse mégalo en creux ou en plein (selon l’angle).
Le "manifeste" télédiffusé par le "Grand Bosmang" est un sommet d’écriture, mêlant adroitement vérité ontologique, praxis gramscienne, sophisme politique, realpolitik cynique, ambiguïté morale, manipulation vengeresse, nombrilisme messianique, et ambition civilisationnelle. De quoi convoquer toute l’éloquence et la verve tribuniciennes des vendeurs d’espérances et de fiertés à travers la longue aventure humaine, accouchant le plus souvent du pire mais suscitant parfois (directement, indirectement ou bien malgré eux) le meilleur ! Qui se souvient qu’il avait fallu l’inexpiable WW3 (la plus meurtrière des guerres mondiales du futur) pour que puisse naître un jour l’utopie de Star Trek ?
Et puis, avoir l’audace d’achever un épisode par un discours politique, quand bien même déviant, n’est-ce pas un pur fantasme narratif ?
Entre l’horreur indescriptible d’un Armageddon cosmique, l’émergence d’un nouveau Thanos réussissant à faire passer ses massacres pour un projet humaniste & utopique ouvrant sur "un nouvel âge réminiscent" & radieux, et la joie mauvaise de voir la vanité terrienne – exhibée sans vergogne durant les quatre premières saisons – désormais pourfendue et à genoux... The Expanse 05x04 Gaugamela se déploie à la croisée des questionnements les plus maïeutiques et paradoxaux... renvoyant l’humanité – et le spectateur – à ses propres contradictions.

La Grèce et la Macédoine (en quelque sorte les Belters d’alors) furent vassalisées (et méprisées) par la Perse achéménide (les Inners) il y a 2350 ans, jusqu’à ce qu’Alexandre le Grand s’émancipe en parvenant à vaincre l’armée de Darius III (pourtant bien supérieure en nombre et mieux équipée) avant de partir conquérir – et surtout explorer – le monde. Cette configuration élevée au rang de catégorème ou d’harmonique n’aura cessé de se réitérer, jusqu’à l’ère de l’expansion spatiale, a fortiori au seuil d’une "nouvelle frontière" comme les voyages en FTL ("faster than light") via les Anneaux ("Rings").
Par un coup d’éclat coûteux en vies humaines, tel Alexandre, Marco Inaros s’est emparé de la pleine souveraineté "sur le futur" pour le compte de "son" peuple (les Ceinturiens) et de sa Free Navy, contre la mainmise-coulant-de-source de la puissance impériale du moment (la Terre voire Mars).
Le jeu est donc profondément et définitivement rebattu. Et sans pour autant exonérer ou chercher à légitimer des actes authentiquement criminels, la neutralité de perspective de l’épisode donne à voir à quel point le terrorisme révolutionnaire demeure – quelle que que soit l’époque – l’ultime recours des opprimés face aux oppresseurs, face aux sociétés infatuées, figées, et incapables de se remettre en question. Configuration où une hypothétique recherche de responsabilités (au sens causal voire karmique) conduirait à une indissociabilité intrinsèque entre les notions (de toute façon subjectives) de "bien" et de "mal". Car au sens de la philosophie aristotélicienne, si ces génocides ayant frappé la Terre ont pour cause matérielle la chute des astéroïdes, et pour cause efficiente (ou motrice) Marco Inaros, la politique et la gouvernance terriennes (pour le moins dysfonctionnelles) n’en sont pas moins la cause formelle. Participant dans tous les cas d’une force évolutionniste cruelle, se nourrissant toujours – tel Moloch – d’un lourd tribu de victimes innocentes.
Bien entendu, on devine déjà que le manque de mesure de "l’empereur des bosmangs" causera sa perte, à terme. Un schéma indissociable de la nature humaine. Son "nouvel ordre" aurait pu durablement s’imposer s’il s’était "contenté" d’imposer un partage parfaitement ternaire du gâteau supraluminique ; mais s’être arrogé une exclusivité d’accès aux "nouveaux mondes étranges" ne pourra qu’accoucher de guerres chroniques et semer le chaos comme tout ordre injuste. Parce que tout renversement brutal de pyramide... ne conduit pas moins à une pyramide.
Difficile de ne pas songer à Babylon 5 (oui encore !) lorsque les Centauris bombardent Narn sous l’impulsion non moins évolutionniste des Shadows... et aussi à Star Trek Deep Space 9 lorsque le nationalisme bajoran s’assure le contrôle du wormhole devenu central pour le quadrant.

Alors certes, il serait toujours possible de chipoter sur quelques détails, mais in fine rien de rédhibitoire ni même de préjudiciable :
- Le générique met discrètement un terme au flou chronologique de la série : les événements de l’épisode se situent en 2355 (donc au 24ème siècle). C’est une précision qui a le mérite de solutionner les spéculations des fans, mais une indexation sur le calendrier grégorien n’a pas que des avantages, et une chronologie articulée par exemple autour de la révolution copernicienne du FTL (la découverte des "Rings") aurait peut-être gagné à la fois en universalité et en exotisme.
- Le choix de casting à l’endroit du terroriste "game changer" Marco Inaros pourrait être considéré comme une erreur, le look très "jeune premier" (limite "minet") de Keon Alexander et sa lisseur d’interprétation jurant pas mal pour un rôle aussi pesant et charismatique (notamment au regard du personnage littéraire de James SA Corey). Mais d’un autre côté, ce parti pris distille un effet dissociatif qui renforce le malaise et l’ambivalence, parallélisant davantage Alexandre... tout en accentuant un narcissisme morbide paré de vertu.
- La parfaite réussite des attaques coordonnées sur plusieurs fronts aussi éloignés pourraient paraître over the top. Pourtant, la rigueur avec laquelle les épisodes précédents ont exposé les nombreuses étapes préparatoires (et non dépourvues d’incertitudes et de risques) rendent cette issue crédible, évitant ainsi le piège diégétique du Puppet Master (du moins à ce stade du récit). Les nombreux précédents de l’Histoire humaine (et pas seulement des passages scriptés de JdR) ont en outre valeur de jurisprudence. Et la solidarité à la fois culturelle et de classe des Belters face à des Inners de plus en plus hors-sol explique parfaitement "l’étanchéité" des réseaux fidèles au Bosmang kapawu Marco.
- Il est permis d’être étonné par l’aptitude des satellites Watchtower à détecter les astéroïdes pourtant dissimulés derrière les substances furtives top-secrètes volées sur Mars par les affidés d’Inaros (et notamment par Filip lui-même). Cependant, la furtivité n’est jamais invisibilité absolue, elle reste relative à un instant t au sein d’un flux de mesures et de contre-mesures. Des détecteurs plus avancés ou à l’inverse abandonnés (rétro-tech) seront statistiquement capables de contourner les limites des systèmes standards employés par défaut et directement ciblés par l’attaque. Ce début de cinquième saison n’a jamais cherché à témoigner d’un écart technologique insurmontable entre forces en présence (la Terre, Mars, et la Ceinture partageant une même chronologie évolutive) mais à stigmatiser "l’autisme" de sphères dépourvues d’empathie et de capacité d’écoute mutuelles.

Inutile de s’attarder sur la forme, celle-ci restant aussi phénoménale que dans les trois épisodes précédents. La virtuosité de la mise en scène n’a d’égale que la précision vertigineuse des effets spéciaux. Non contente d’avoir défini un nouveau standard qualitatif, la série a visiblement imposé un cahier des charges et une homogénéité de style ne permettant pas de distinguer les épisodes les uns des autres en terme de réalisation.

Évitant l’étroitesse de vue des transpositions de l’actu contemporaine, The Expanse 05x04 Gaugamela privilégie la hauteur de vue de la systémique et de la palingenèse, lorsque des configurations sociologiques et géostratégiques se répètent inlassablement sur le temps long, en dépit des écarts abyssaux de contextes, à la façon de lois naturelles qui ne diraient pas leur nom.
La construction narrative est proprement quantique, s’employant à cultiver ce qui est et n’est pas à la fois. Il devient ainsi possible de nous affranchir de nos réflexes millénaires de positionnement et de jugement pour appréhender simultanément la complétude de tous les points de vues, de toutes les perspectives, de tous les paradigmes d’existence. Soit le cœur même de la tragédie (antique) qui ne consistait pas à opposer des "gentils" à des "méchants", ni des "intelligents" ayant raison à des "imbéciles" ayant tort, mais des figures inconciliables du destin ayant toutes (leurs) raisons (selon leurs référents propres).
Ce sont là les briques de l’universalité. Offrant au spectateur la sensation unique d’être un fétu emporté par le vent stochastique de l’Histoire... qui souffle si fort sur les frontières... pour une célébration liminale des tournants, des caps, des disruptions, des cliquets, des Rubicons.
Ne vous retournez pas, il n’y a aucun retour possible.

5/5 bien sûr, et même davantage si c’était possible.

ÉPISODE

- Episode : 5.04
- Titres : Gaugamela
- Date de première diffusion : 23 décembre 2020 (Prime Video)
- Réalisateur : Nick Gomez
- Scénariste : Dan Nowak

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