The Expanse : Review 6.03 Force Projection

Date : 24 / 12 / 2021 à 14h30
Sources :

Unification


Avec la base de données astéroïde (saisie par l’équipage du Rocinante dans le vaisseau-guide Azure Dragon), la flotte conjointe des Nations Unies terriennes, de la Lune, et de la République de Mars disposent désormais d’un avantage tactique. Et comme l’avait prédit Inaros dans l’épisode précédent, la menace des géocroiseurs étant désormais endiguée (puisque tous localisés et interceptables), les Inners ne mettent pas longtemps à concentrer une partie significative de leur force de frappe sur la reconquête de Cérès, la plus importante station de la Ceinture d’astéroïdes, accessoirement capitale de l’Independent Belter Nation de Marco, et un port crucial pour gagner Jupiter et Saturne.

Surprise : la Joint Fleet s’empare de Cérès sans le moindre tir, la station ayant été totalement désertée et pillée par la Free Navy, laissant plus d’un million de civils à la charge des Inners, l’administratrice Nico Sanjrani à leur tête. La flotte de Marco ayant de son côté totalement disparu. Tout suggérait un piège depuis la fin de The Expanse 06x02 Azure Dragon, et la secrétaire générale Chrisjen Avasarala – monitorant et dirigeant les opérations de près – n’aura pas mis longtemps à le comprendre.
Mais même si l’épisode sait remarquablement distiller des moments de grande tension (comme lorsque les troupes des Inners mettent les pieds dans la gigantesques station apparemment désertée), ledit piège n’aura à la base rien de blockbusterien. Celui-ci sera d’ordre géopolitique et humanitaire, situant d’emblée l’ambition de la série.
En effet, incapable de tenir ses promesses vis-à-vis des civils lui ayant fait confiance et donc de pourvoir à leur besoins vitaux, Inaros aura cyniquement mis à profit de renversement de rapports de force et l’anticipation de la reprise de Cérès pour "refiler" aux Inners un fardeau qu’il n’était pas capable d’assumer. Or comme les autorités terriennes et martienne s’interdisant d’utiliser les méthodes des terroristes (massacre ou abandon des populations), leur propre déontologie se transforme en handicap dont Marco peut tirer profit. Soit une magnifique illustration politiquement incorrecte d’un deux poids deux mesures bien connu : sur fond de gestion des prisonniers de guerre ou des civils sur les théâtres d’opération, les dominants ne seront jamais jugés à la même aune que les dominés. Ce qu’on pardonnera plus facilement à des révolutionnaires ne le sera jamais à ceux réputés détenir historiquement le pouvoir.
Ainsi, si les Inners consacrent leurs ressources désormais très limitées (suite au bombardement massif de la Terre) pour aider la considérable population de Cérès, leurs forces de défense restent dispersées, laissant à la Free Navy toute latitude de s’attaquer à des points stratégiques ou de mener des actions de guérilla ("hit and run"). Mais si à l’inverse les Inners abandonnent la population de Cérès (comme l’a pourtant fait sans hésiter le leader terroriste), alors cela confortera la propagande d’Inaros et son influence ne fera que croitre parmi les Belters malgré sa manipulation et ses crimes. C’est bien là que réside le piège, les pouvoirs Terrien et Martien étant perdants dans tous les cas. Cette indissociabilité entre stratégie militaire et image médiatique dès lors qu’il est question de crise humanitaire est remarquablement articulée dans l’épisode, avec un degré de maturité qui laisse même pantois, tant le cynisme d’une série comme House Of Cards 2013 est ici à la fois assumé et totalement transcendé...

Comme à son habitude, la peinture sociologique proposée par The Expanse est multi-layer et exemplairement nuancée, l’épisode ne manquant pas de mettre en scène tous les attendus des problématiques posées. Les débats politiques et les mouvements sociaux ne cessent d’émailler l’épisode, mettant le doigt sans ambages sur les problèmes les plus insolubles. Entre des minorités belters lucides sur le compte d’Inaros mais payant leur désapprobation publique de leur vie, et pas mal d’Inners s’indignant que leur gouvernement partage des ressources qui ne suffisent plus à ses propres ressortissants pour venir en aide à des civils ayant soutenu la guerre génocidaire contre la Terre...
Autant de configurations qui pourraient trouver un écho dans l’actualité contemporaine, mais qui s’avèrent si remarquablement intégrées à l’histoire relatée qu’à aucun moment elles ne pourraient s’apparenter à des transpositions, à des leçons de moraline, ni à des récupérations idéologiques. Juste l’assomption de problématiques suffisamment universelles pour accompagner indéfectiblement toutes les époques de l’histoire humaine.

Témoignant d’une densité record, l’épisode multipliera les théâtres d’attention, mettant redoutablement à profit le worldbuilding nanométré des saisons précédentes, faisant même réapparaître le temps de quelques scènes des personnages cardinaux ayant marqué les mémoires (et sans aucun recast s’il vous plait) : e.g. la révérende docteur Anna Volovodov dans un documentaire de Monica Stuart sur le martyre des Terriens, l’amirale Kirino de la MCRN au pragmatisme quasi-vulcain et offrant des méthodes d’interrogation implacables mais sans coercition, le botaniste Praxideke Meng transmettant clandestinement un message à Amos pour lui révéler ses travaux sur les cultures vivrières (une modélisation de la protomolécule pour fabriquer de la nourriture humaine uniquement à partir de dioxyde de carbone et d’énergie pure)...

Et parallèle de documentaires plaçant des visages sur la chute terrienne, Monica Stuart accompagne Chrisjen Avasarala dans l’investissement de Cérès. Des prises de vue façon caméra sur l’épaule (mais depuis les yeux augmentés de Monica) saisiront les actions caritatives des troupes de la Joint Fleet, mais aussi des scènes dans les bas-fonds de la station (e.g. un SDF traumatisé avec son chat...) avant que n’éclate soudain une série d’explosions enchaînées libérant des tonnes d’eau dans l’espace...

Très très loin de là, l’épisode trouve en outre le moyen de lever un coin du voile sur le quotidien de Laconia. Le spectateur assiste ainsi à un cours à l’école de Cara, où sont scellés les fondements doctrinaires constructivistes et confucéens de la colonie.
Mais l’esprit de la petite fille est ailleurs. Et dans ce petit coin de paradis (une mare et une petite falaise) vers lequel elle ne cesse de revenir presque par propitiation, elle retrouvera le "chien" alien sans nez, à la tête plate, et à la gueule (ou bouche) aux trois lèvres... mais qui au lieu de dévorer tel un charognard le cadavre de l’oisillon-soleil l’a ramené à la vie... tout comme il semble avoir réparé le drone volant qui s’était crashé dans l’épisode précédent. Désireuse d’annoncer la grande nouvelle à ses parents, elle découvrira son domicile en deuil, le corps de son frère défunt gisant dans la pièce principale !
Va-t-elle faire appel au "strange dog" pour le "ressusciter" ?
À moins que sur cette exoplanète, où les lois naturelles semblent bien différentes (sous l’effet de la protomolécule) mais pas pour autant les lois physiques, serait-ce une vie contre une vie, comme dans les séries Millennium 1996 et Carnivàle ?
Pourtant tel Janus, c’est manifestement cette même colonie de Laconia qui fournit de l’équipement expérimental ou alien, en l’occurrence RSRG-6 (une arme de destruction massive ?) à Inaros à travers le Ring (que la Free Navy contrôle toujours...).

Les vastes bases de données fournies à Holden par Bobbie (via la secrétaire générale) permettent à la scientifique Naomi d’esquisser un schéma récurrent présidant à la disparition annulaire des vaisseaux. Selon elle, le phénomène (apparenté analogiquement à des trous qui s’ouvriraient momentanément durant le transit) ne touche pas seulement l’Anneau de Laconia, mais tous les autres, quoique de façon séquentielle (par grappes ou clusters).

Tel un ballet discursif et choral aux tonalités multiples que n’aurait pas renié un Sidney Lumet, l’épisode enchaîne également des échanges de très haute tenue entre :
- Holden et Mao... qui confesse sans retenue sa volonté originelle de tuer Jim pour réhabiliter son père, puis l’assassinat à main nue de son mentor Ren sous l’effet de ses "mods", et désormais sa quête de pénitence et de rédemption impossible ; cette mise à nue de Clarissa est d’autant plus poignante que le pathos se contente d’affleurer sans jamais percer la pudeur et la retenue ;
- Holden et Nagata... avec l’aveu humiliant de son corps qui refusait d’obéir devant le vide spatial comme si elle était revenue sur le Pella au moment du saut de l’ange sans combinaison ; là encore, un exercice de justesse émotionnelle presque kubrickien ;
- Burton et Draper... pour un échange brut de décoffrage entre les deux bad ass du show mais véhiculant une belle dose d’humour et de décalage d’autant plus authentique que naturaliste ;
- Avasarala et Sanjrani... à la limite de l’incommunicabilité mais matérialisant le gouffre qui s’est progressivement construit entre les deux rives du système solaire ;
- mais aussi Drummer et Walker, Josep et Michio, Marco et Filip (cf. plus bas).

Avec une pareille largeur de spectre, The Expanse 06x03 Force Projection compose une mosaïque de complexité proprement inouïe, mais réussissant l’exploit de ne pas en avoir l’air grâce à une combinaison virtuose de contraste, de fluidité, et d’interpénétration.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, l’apothéose se déploiera dans la rencontre accidentelle entre le Rocinante (faisant cap vers Cérès) et la flottille d’Inaros (composée du Pella, du Lauber et du Granicus)...
Devant cette opportunité perçue subjectivement comme inespérée, se considérant en position de force (trois cuirassés contre une frégate), malgré la stratégie collective de la Free Navy de totalement disparaître des radars, et en dépit des mises en garde répétées de sa XO Rosenfeld Guoliang, Marco sera incapable de résister à la tentation de se venger à la fois de Naomi (la mère de son fils ayant osé déjouer son plan machiavélique dans la cinquième saison), de Holden (son Némésis personnel et antithèse idéologique), et du Rocinante (comme symbole d’unité entre tous les humains venant narguer son projet de division et de domination). Inaros ordonnera donc une attaque sournoise, avec son fils Filip au poste de tir, où ce dernier s’acquittera consciencieusement de tous les ordres, en dépit de la présence de sa mère dans la cible.
Sur le papier, l’affaire était pliée. Sauf que l’équipage composé désormais de Jim, Naomi, Amos, Clarissa, et Roberta... a désormais atteint ses niveaux de compétence et d’expérience maximaux. Grâce à une complémentarité synergique, il délivrera une véritable leçon tactique (en situation de combat réel), optimisant chacun des ressources du Roci (qui venait justement d’être lourdement approvisionné par l’UN au début de The Expanse 06x02 Azure Dragon). Une grande flexibilité de manœuvre, de puissantes capacités anti-missiles, mais surtout un authentique canon ou "rail gun" en VO (dont ne disposent pas les vaisseaux d’Inaros) auront successivement raison du Lauber (gravement touché et auquel le Granicus portera assistance), puis du Pella lui-même. Chaque tir au canon nécessitera une rotation éclair sur 360° ("spin" en VO) du Rocinante (une manœuvre à laquelle il serait permis de penser que l’organisme humain ne pourrait survivre hors de tout système futuriste anti-inertiel, mais qui en réalité n’inflige par davantage de g que l’Epstein Drive). Et en bonne stratège formée à l’école spartiate de la MCRN, Draper aura l’idée d’anticiper les manœuvres d’évitement (obéissant toujours au même schéma) du Pella pour le prendre en tenaille entre les tirs de missiles et le tir du canon.
Gravement touché, en phase lente de redémarrage, le cuirassé d’Inaros est à la merci du Rocinante, qu’un simple coup de grâce pourrait désormais anéantir. Et malgré la présence de son fils Filip à bord, Naomi dissuadera stoïquement Jim d’offrir à Marco une reddition. Effectivement, dans un échange visio direct entre Holden et Inaros, celui-ci clamera avec arrogance qu’il préfère mourir que vivre en laisse...
Devant l’attentisme dangereux de Jim (alors que le Pella est en passe de redémarrer), et la tétanisation de Naomi lorsqu’elle croise – au travers de leurs combinaisons respectives et les écrans de bord – le regard de son fils (à la façon d’un adieu par-delà les mots), Bobbie perd patience. Son "logiciel" de soldate et de guerrière n’est pas du tout le même, et elle met un terme à ces "mondanités" stériles en lançant le missile fatal. Au demeurant avec en amont l’aval implicite du capitaine Holden qui l’avait autorisée à tirer en l’absence de reddition.
À ce moment précis, le soulagement du spectateur est à son comble : même si cela n’implique pas forcément la disparition de la Free Navy du jour au lendemain (des épigones pourraient essayer d’émerger...), l’imposteur génocidaire a vécu, et la série aura même réussi à l’éliminer dès le troisième épisode de la saison, tué par la vanité même qui aura permis à cet "enfant gâté" du terrorisme à vendre des boniments illusoires à ses compatriotes et à faire couler des fleuves de sang dans tout le système solaire. La mort stupide d’Inaros, à l’aune de son hubris, sera la plus éloquente des épitaphes, le plus puissante des audaces. Les adieux par le regard échangé – sans larme ni pathos – entre la mère et le fils venaient en outre conférer un lourd prix intime insoupçonné à cette victoire aussi riche de symboles que foncièrement cohérente, sans roulement de tambour ni souffle épique.

Oui... mais non ! Discrètement, via les commandes de son brassard, à l’abri des regards de son équipage, contre toute attente, Holden désactive ou désamorce à distance le missile une seconde avant qu’il n’explose !!! Les premiers surpris furent Marco et Philip tant ils attendaient la mort, presque résignés. C’est alors que le Pella redémarre... mais au lieu de reprendre l’attaque, il bat en retraite... Quant à l’équipage du Roci, soulagé d’être en vie, mais paroxystiquement frustré, il interprétera cet échec comme un simple raté du mécanisme de détonation du missile.
Les spectateurs se perdront en conjecture sur les motivations réelles de Jim, dont il était cependant évident dès le départ qu’il tenait à épargner le Pella, officiellement parce qu’Inaros serait plus utile vivant que mort. Cette magnanimité s’explique-t-elle par le désir de sauver Marco, pour épargner à sa mère l’horreur indicible de devoir assister au massacre de son fils (alors que Naomi avait le stoïcisme d’en avoir fait son deuil) ? Ou bien cette "miséricorde" s’explique-t-elle par la noblesse chevaleresque de tous ces preux au grand cœur (depuis les cycles arthuriens et courtois) qui se refusent à s’abaisser au niveau de ceux qu’ils combattent, qui se refusent à tuer froidement un ennemi désarmé ou à terre, qui refusent de se substituer à la société pour être à la fois juge et bourreau ? La première hypothèse n’exclut d’ailleurs pas la seconde. Et il faut bien avouer que c’est parfaitement raccord avec la typo de Holden, pour le meilleur comme pour le pire.
Pour le meilleur (quoique aux allures de pire)... par le forward clandestin d’un message de détresse que son capitaine lui avait demandé de supprimer dans The Expanse 01x01 Dulcinea. Il en a résulté le massacre du Canterbury, la mort d’Ade Nygaard puis de Shed Garvey... mais une épopée qui a probablement sauvé l’humanité de la protomolécule tout en s’ouvrant au-delà du système solaire.
Pour le pire avec cette démonstration de générosité à contremploi dans The Expanse 06x03 Force Projection... où la charité devient le masque urbain de la criminalité. Parce que Jim avait une chance inouïe d’éliminer sans effort ni décès collatéraux celui qui massacra sans la moindre vergogne des millions d’humains, celui qui prit en otage toute l’humanité en s’emparant de la station Medina au cœur de la slow zone du réseau annulaire, celui qui tortura sans pitié Naomi... Pour épargner la seule vie de Filip (pourtant pleinement consentant dans ses allégeances) et/ou celle du plus sanglant terroriste de l’Histoire humaine, Holden a donc sciemment exposé à une mort potentielle des millions d’autres humains, sans même avoir la certitude à ce stade que la Free Navy sera in fine défaite étant donné le soutien que Duarte apporte en sous-main à Inaros (comme le confirma d’ailleurs la scène finale avec l’envoi du prototype RSRG-6 depuis la Ring de Laconia).
Bref, une configuration unique qui ne se reproduira pas et qui aura été scandaleusement gâchée par le héros principal de la série. Et dans une large mesure, chaque nouveau blessé, chaque nouveau mort infligé par la Free Navy pèsera désormais sur la conscience de Holden... quand bien même il réussirait à dissimuler son infamante désactivation du missile à son équipage... voire au monde (dans le cas où le refus de reddition du Pella serait télédiffusé à travers le système solaire).
Une fois de plus, de la même façon qu’Adolf Hitler réussissait à survivre à tous les attentats dirigés contre lui (au point que certains y voyait l’empreinte d’un fatum), Inaros bénéficie d’une chance impudente. Telle une redite de The Expanse 04x04 Retrograde... lorsque Marco avait échappé à l’exécution grâce au vote humaniste de Drummer (mais cette dernière avait alors l’excuse d’ignorer de quoi était capable le "prévenu" de ce "procès" en mode belter).

Évidemment, en analyse diégétique, il serait possible de reprocher à l’épisode d’avoir recouru à une astuce dont use et abuse la concurrence (par exemple récemment la série Foundation avec l’indéboulonnable "méchante" parodique Phara Kaean) pour maintenir en vie le bad guy par n’importe quel artifice afin de conserver le plus longtemps possible une conflictualité manichéenne... comme dans les univers de super-héros aux antipodes de la Hard-SF. Il serait donc compréhensible qu’une partie des spectateurs soient subjectivement furieux que ce match-là joue les prolongations, alors que tant de thématiques science-fictionnelles haut-perchées tentent de poindre (notamment sur Laconia via les teasers de chaque épisode de cette sixième saison).
Cependant, il ne faut pas superposer ni confondre les faiblesses (ou les facilités) d’une construction narrative (relevant de l’externalisme) avec les faiblesses humaines des personnages (relevant de l’internalisme), dont l’imperfection (et des choix contraires aux attentes des spectateurs) peuvent paradoxalement renforcer la crédibilité de la proposition (du moins si ce procédé est employé avec mesure et homéopathie). Loin de ces prestidigitations et de ces enfumages par des scénaristes peu scrupuleux qui espèrent que les spectateurs n’y verront que du feu sous l’emprise de la dynamique du récit (et de l’émotion), il est incontestable qu’ici l’épisode assume pleinement le caractère irresponsable et inexcusable du geste de Holden, pourtant humain, si humain. À tel point même qu’il s’agit de la pierre angulaire de l’épisode (et probablement des suivants).
Et ledit geste est narrativement d’autant plus audacieux qu’il émane du héros en titre lui-même, l’archétype même du personnage qui avait jusqu’à présent brillé par sa "perfection" (ou presque), même dans une société interlope, même à la tête d’un équipage de corsaires que n’aurait pas renié un Leiji Matsumoto.
Davantage encore que dans la seconde moitié de la troisième saison, l’ultime ilot de perfection viendrait donc d’être durement ébranlé, mais au nom de la perfection elle-même (le défaut de la qualité). Et il est fort possible que Jim soit vraiment amené à rendre des comptes pour cet acte dans la suite de la saison, ce qui confirmerait la capacité rare des showrunners à totalement assumer en internaliste leurs choix externalistes. Avec cette démystification en règle de Holden (mais qui s’inscrit dans la continuité de sa typo depuis la saison 3 de The Expanse), désormais plus aucun personnage de la série ne serait épargné, et chacun trainerait des casseroles, des turpitudes, des regrets et/ou des remords (comme Jim l’aura lui-même expliqué à Peaches). Le réalisme général serait donc monté d’un cran, en même temps que toute velléité de démagogie aurait été refoulée.

Néanmoins, il serait également possible d’ajouter une surcouche méta à l’analyse dans l’hypothèse où Jim Holden aurait fait un choix non pas émotionnel (pathos) ni même moral (ethos) mais strictement rationnel (logos) en suspendant la destruction du Pella. Une stratégie de haut niveau qui consisterait à exploiter et massivement diffuser toutes les données de cet affrontement (échanges verbaux, enregistrements tactiques, télémétrie) pour discréditer Inaros et renverser ainsi la charge de la légitimité. Cette communication pourrait se révéler plus efficace encore pour retourner l’opinion que les reportages commandés par Chrisjen Avasarala à la journaliste Monica Stuart. Tuer Marco était susceptible de le transformer un martyr et faire alors métastaser la guerre (la rendant dès lors ingérable sous la multiplication des émules), alors que dévoiler l’imposture aussi bien de l’homme que de son pseudo-projet (à son seul bénéfice et non à celui de ses compatriotes) pourrait mettre réellement et durablement fin à ce conflit. Enfin, laisser les Belters se faire justice eux-mêmes, ou mieux encore les laisser organiser un vrai procès de leur ressortissant terroriste, cela leur permettrait d’y gagner une véritable souveraineté tout en accédant au concert des nations civilisées.
En d’autres termes, tuer l’hyper-terroriste Marco dès que l’occasion se présente est un réflexe purement militaire, c’est-à-dire tactique et pragmatique (la sergente Roberta Draper) ; mais le laisser en vie pour le faire chuter auprès de ses propres compatriotes est un réflexe politique, c’est-à-dire stratégique et visionnaire (le game changer Jim Holden).
Cependant, comme toute proposition idéaliste dans un monde cynique, cela reste un pari incertain sur l’avenir, fragilisé par une infinité de facteurs et de causalités peu déterminables. En somme, un coup de billard à trois bandes (en étant optimiste). Du coup, peut-être que le moteur de l’agir chez Holden relèverait en fait du seul ethos, cette "boussole morale" moitié visionnaire moitié irresponsable, qui peut aussi bien réenchanter le monde que paver l’enfer...

Il ne fait aucun doute que le triomphe tactique et militaire de Holden (malgré son infériorité objective) suivi de l’impuissance d’Inaros face à la mort (i.e. totalement à la merci – au sens étymologique – de son adversaire) vont durablement et lourdement hanter le Bosmang des bosmangs. Une humiliation que celui-ci va avoir bien du mal à gérer en privé comme en public. D’autant plus que l’homme n’a pas assez d’humilité ni de doute en lui pour se risquer à un quelconque examen de conscience. Déjà, il tente de parer le coup et de faire contrefeu auprès de ses subordonnés de la seule façon qu’il connait : par son habituelle arrogance doublée d’une mauvaise foi surréaliste. Marco tente ainsi d’imputer la victoire effective de Jim au seul facteur chance. Et pour faire diversion à sa "campagne" inconsidérée contre le Roci, il accuse tous ses subordonnés de n’avoir pas été à la hauteur, rejouant ainsi presque la partition du Führer dans le mémorable Der Untergang (La chute) d’Oliver Hirschbiegel (2004).
Mais, pour la toute première fois, son fils lui tiendra publiquement tête et lui assènera tout haut ce que son équipage pense fatalement tout bas, à savoir qu’Inaros a compromis la cause révolutionnaire par vindicte et orgueil personnels.
Un camouflet salé pour Marco dont il faut espérer qu’il sera suivi d’effets par-delà la seule sanction de Filip (démis de ses fonctions et interdit de passerelle)...
Faut-il être pessimiste quant à la capacité du fils à se rebeller et à s’arracher de l’emprise du père ? Les derniers épisodes furent en effet féconds en prises de conscience et en désillusions de tous genres, et pourtant il aura suffi d’un énième "pep talk" un peu manipulatoire de Marco avant la "charge" contre le Roci pour aliéner et assujettir une nouvelle fois Filip... Telle une "timeloop" sans fin d’imperfectibilité.
Malgré tout, cette circularité kafkaïenne n’est pas irréaliste pour qui est familiarisé dans le monde réel avec les problèmes de maltraitance et de dominations familiales toxiques, les éventuelles évolutions n’étant négociables que par légers incréments cumulatifs.

Tel l’emblème en devenir d’une espérance nouvelle pour les Ceinturiens, le Tynan et l’Inazami voguent désormais de conserve, reliés par une perpétuelle passerelle. Liang Walker du Rameau Doré et Camina Drummer échangent des informations stratégiques... et leur rencontre ne passe pas inaperçue dans ce pays réel belter qui n’avait jamais vraiment rejoint Inaros par adhésion ou conviction.
Déjà, les images documentaires de la tragédie terrienne commencent à pénétrer certaines consciences belters, qui après tout n’en sont pas moins des humains (cf. le débat entre Josep et Michio). Déjà, le Saberhagen parlant aussi au nom du Galt annonce rejoindre Drummer dans son combat. Celle-ci est donc bien partie pour fédérer autour d’elle un contre-pouvoir de résistance, davantage animé par l’honneur que par la colère, et qui présentera l’avantage politique et stratégique d’être endogène. Tandis que la Joint Fleet – quelles que puissent être ses manifestations de générosité – restera indéfectiblement exogène et donc illégitime aux yeux des Belters... et de leur entendement foncièrement communautaire pour ne pas dire tribal. Il est évident qu’une victoire contre Inaros gagnera en soutien populaire si elle est remportée par des Ceinturiens non suspects d’être les pantins des Intérieurs.
Le rôle (et le destin) de Drummer commence donc à se dessiner clairement, en mémoire de feu Klaes Ashford, et en complément de l’incontinence fautive (pathos), de la boussole morale (ethos), ou de la possible haute-stratégie (logos) de Jim Holden (selon l’hypothèse privilégiée).

Conclusion

Les deux précédents épisodes laissaient une considérable latitude spéculative quant au tour qu’allait prendre la suite de l’ultime saison. Le "péril Inaros" serait-il rapidement endigué pour se focaliser sur l’exoplanète Laconia, l’amiral Duarte, et les entités rouges hantant des anneaux de transit en FTL… dans le but de relater en trois ou quatre épisodes le contenu d’autant de bouquins ?
Avec The Expanse 06x03 Force Projection, le doute est définitivement levé. En ayant une occasion exceptionnelle d’en finir avec lui, mais en ne la saisissant pas, la saison franchit un Rubicon : Marco Inaros en restera le principal fil rouge avec une probable fin épique. Somme toute, la série fait le choix de suivre loyalement le sixième tome Babylon’s Ashes, et ce milieu de saison est d’ailleurs parfaitement bijectif, la diégèse réussissant à ne prendre aucun retard tout en faisant mine de prendre son temps, et cela en dépit du nombre moindre d’épisodes (en regard des saisons précédentes).
Mais avec du recul, quel que soit l’avenir de la production audiovisuelle d’Alcon (en partenariat ou non avec Amazon), la plus sage des options était sans nul doute de ne pas trahir l’esprit et le rythme de cette adaptation. Une saison pour un tome (à quelques ajustements près), sachant que les quatre volumes suivants ne sont pas moins riches ni denses que les six premiers, quand bien même il y aurait un bond temporel de plusieurs décennies et une redistribution des rôles principaux. À l’inverse, le pire choix de showrunning aurait été d’expédier prématurément la mort du "bad guy" pour bricoler en urgence une fin factice en totale rupture avec le matériau littéraire, et ce dans le seul but de fournir toutes les réponses dans les trois derniers épisodes afin de satisfaire l’impatience d’un public dévoyé par la web-culture de l’immédiateté.
En se bornant à adapter Babylon’s Ashes, quitte à glisser quelques "sneak peeks" des volumes suivants, la sixième saison a la sagesse de ne fermer aucune porte et de rester pleinement ouverte sur une possibilité d’adaptation future (à travers un sequel, revival, ou un spin-off). Soit une capitalisation sur l’avenir.
Mieux vaut une œuvre à la fois fidèle et parfaite mais (temporairement) inachevée... qu’une œuvre achevée mais bancale.

Toujours est-il que The Expanse 06x03 Force Projection est un authentique chef d’œuvre. Pour en avoir dit autant en seulement 45 minutes (proprement écrasant).
Pour n’avoir pas donné aux spectateurs ce qu’ils attendaient tout en désacralisant une quasi-icône (comment pardonner au preux héros Jim de n’avoir pas éliminé l’ennemi public n°1 Marco alors qu’il était à sa merci ?).
Pour récolter les fruits d’un worldbuilding sans faille durant six saisons (tout s’emboite à la perfection, des personnages d’hier à ceux de demain).
Pour son visuel subjuguant et ses scènes d’actions vertigineuses dans la lignée de BSG 2003 (l’affrontement entre le Rocinante et le Pella restera l’un des moments les plus mémorables de la SF audiovisuelle).
Pour être une fenêtre ouverte sur une Histoire en marche sise dans un VRAI monde, aussi complexe, épais, réaliste, imprévisible, irréductible, incomplaisant, et insaisissable que le nôtre IRL. Mais dont la noirceur irrémissible laisse pourtant une place à l’espérance...
Pour faire l’effet d’être un univers réel, et non une simple fiction.
Autant dire que cet épisode possède l’ambition et la grâce d’un Enterprise 01x13 Dear Doctor.
Kudos.

Et dire qu’il va falloir quitter cet univers sans égal dans seulement trois épisodes... pour une aventure qui restera, si ce n’est inachevée, du moins ouverte.
Mais en (Hard-)SF, n’est-ce pas justement la plus grande des qualités ?

NOTE DE L’ÉPISODE

YR

ÉPISODE

- Episode : 6.03
- Titres : Force Projection
- Date de première diffusion : 24 décembre 2021 (Prime Video)
- Réalisateur : Jeff Woolnough
- Scénaristes : Dan Nowak

BANDE ANNONCE



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