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Star Trek Picard : Review 1.02 Maps and Legends

Date : 29 / 01 / 2020 à 15h30
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Unification


ATTENTION : Deux critiques comme pour chaque review d’un Star Trek : une première par Frank qui ne comportera que des spoilers légers ; une seconde par Yves avec une analyse très fine des événements de l’épisode.

Cette semaine, le second épisode de Star Trek Picard continue d’explorer les implications de l’existence d’une nouvelle génération d’androïdes issus de Feu Data et de leur tentative d’élimination par des Romuliens. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la série prend son temps pour découvrir les tenants et aboutissants de cette affaire. Ce n’est pas ici qu’une héroïne va comprendre tout en 2 secondes et sauver la Fédération en un demi-épisode, si vous voyez de qui je veux parler... Bref, tant mieux !

La scène pré-générique sera le seul moment spectaculaire de cet épisode. Elle propose de voir l’attaque des Synthétiques sur Mars, 14 années avant les événements de la série. Visuellement, s’ils semblent avoir été conçus pour rendre mal à l’aise tout être vivant passant à côté d’eux, on se demande bien comment la Fédération a pu vraiment les tenir responsable de cette attaque, tant ceux-ci semblent incapables de prendre une telle décision sans intervention extérieure. Qui est le commanditaire réel de cette infamie ? Mystère et boule de gomme pour l’instant.

Hors ce pré-générique, l’épisode se concentre pour bonne partie sur une sorte de descente psychologique aux enfers pour notre bon Jean Luc. Que ce soit Starfleet, ses nounous romuliennes ou son docteur, tout concourt à le ramener à son statut de quatrième âge subclaquant ! Bien entendu, ce sera pour mieux rebondir. Rien de mieux que de bousculer une personnalité comme celle de Picard pour le voir renaître, reverdir. D’ailleurs, la meilleure scène de l’épisode est celle de sa confrontation avec l’Amiral Kirsten Clancy, quand celle-ci le renvoie à un statut d’emmerdeur et pénible retraité. Le jeu des deux acteurs est fantastique et jubilatoire à regarder. En tout cas, on sent que la trajectoire du personnage et ceux qui l’accompagne est maîtrisé.

L’autre moitié de l’épisode est consacré au Cube Borg et à Soji, la sœur jumelle de Dahj. Et là, c’est tout de suite plus nébuleux et moins clair. C’est certes sympa de découvrir ce qui se passe quand les occupants du vaisseau sont débranchés du collectif, mais on ne voit pas encore trop où tout cela va nous mener. D’autant plus que, pour l’instant, cela semble être uniquement un décor pour découvrir la personnalité de Soji et ses amourettes.

Si j’éprouve beaucoup de plaisir à suivre les nouvelles aventures de Jean Luc, je trouve également que la série fait un sans-faute sur les personnages positifs. J’adore Laris et Zhaban, les serviteurs romuliens, et la première rencontre avec Raffi (Michelle Hurd) promet des interactions piquantes avec Picard. Cependant, j’ai plus de mal avec les méchants qui manquent de consistance, comme d’ailleurs la plupart des vilains des productions hollywoodiennes. Entre le Commodore Oh (Tamlyn Tomita) qui ne dessert pas la mâchoire, le Lieutenant Rizzo qui marche comme un mannequin faisant la gueule et Narek, un romulien avec une coupe de cheveux coiffée décoiffée que Jacques Dessange n’aurait pas renié, ce n’est pas trop la joie de ce côté-là.

J’ai lu également attentivement vos échanges en commentaires de l’épisode précédent et reste dubitatif sur le débat sur l’abandon de l’utopie trekienne dans cette série. Si beaucoup pointent l’attitude de la Fédération qui transparaît dans le premier épisode, si d’autres rappellent les multiples événements au cours des séries où l’institution et son bras armé Starfleet n’ont pas toujours été à la hauteur, il me semble que l’utopie trekienne se situe avant tout à un autre niveau. Celle d’une société fantasmé où la pauvreté aurait été éradiquée, où tout un chacun pourrait exercer un métier ou une occupation selon ses envies et compétences et où on pourrait vivre tous ensemble avec nos différences. Et, je dois dire que rien dans Star Trek Picard me semble vouloir remettre en cause cette utopie qui est pour moi le socle de ce qui m’a attiré dans l’oeuvre de Gene Roddenberry.

FM

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Prolongeant le mouvement symphonique entamé dans Picard 01x01 Remembrance, 01x02 Maps And Legends entraîne Jean-Luc Picard dans les tréfonds de la déchéance. Véritable parangon de la société trekkienne durant quinze ans... devenu désormais un paria aux yeux de la société ingrate qu’il a si souvent sauvée, et en sus diagnostiqué d’une maladie létale.
On imagine volontiers que ce script a dû séduire Patrick Stewart pour son come-back à contre-emploi dans la franchise, et il n’est pas impossible qu’il ait lui-même contribué à modeler l’écriture pour accentuer le trait et la rupture avec le personnage iconique de TNG.

Venant compléter Short Treks Children Of Mars, Picard 01x02 Maps And Legends se déploie autour de deux temporalités (i.e. timeframes) : en plus du déroulé principal (sis en 2399), l’épisode revisite en parallèle les événements pré-kelviniens de 2285… lorsque tout a basculé. Il est d’ailleurs probable que la série continue à égrener des flashbacks sur un "passé" qui ne cesse d’étendre son emprise (et ses griffes) sur le "présent".
Le teaser se replonge donc dans ce funeste "Jour J" de mars 2385 sur la planète rouge, mais cette fois de l’autre côté de la barrière, au sein des (impressionnants) chantiers astronautiques d’Utopia Planitia, pour révéler cette fois comment un Synthétique (nommé F-8 ce qui en anglais est homophone de "fate" alias "destin"), travaillant aux côtés des humanoïdes, s’est soudain transformé en cheval de Troie ou en cinquième colonne, désactivant sans crier gare le système de défense de Mars juste avant l’attaque mortifère de ses semblables.
La reconstitution en CGI du cadre industriel martien est impressionnant, et il est difficile de ne pas songer à Asher Mahonin dans Doom (2005), Douglas Quaid dans Total Recall (1990), ou encore à Roberta W. Draper dans la superbe série The Expanse... en attendant la criminelle "répétition" de la destruction d’Omicron Theta dans TNG 01x13 Datalore.
Prototype de scène tragique et poignante, comme toutes les fenêtres ouvertes sur le passé, lorsque le spectateur sait par avance que tous les personnages mis en scène sont d’emblée condamnés par l’inéluctabilité de l’Histoire en marche.

Pour autant, hormis une dose d’émotion et un support visuel (le spectateur découvre enfin à quoi ressemblent les Synthétiques non sentients), ce teaser n’apporte aucune information véritablement utile. Pire, il laisse très perplexe !
D’une part, il y a de quoi se demander pourquoi le Daystrom Institute d’Okinawa s’est employé à développer des androïdes aussi creepy qui donnent l’impression de sortir d’une vieille SF (voire d’un film d’épouvante) des années 50… alors que quelques années auparavant, le Star Trek bermanien était inondé d’IA holographiques (tel l’EMH de l’USS Voyager et ses successeurs) à l’aspect et à la personnalité plus humaine que des humains. Cette caricature (des androïdes encore moins élaborés et encore plus asociaux que B-4) serait-elle une façon grossière de sacraliser rétrospectivement l’unicité de Data ? Ou bien est-ce une manière bien maladroite (via une uncanny valley totalement forcée) d’accentuer la contre-utopie généralisée par un renversement de la charge de la culpabilité (mais pas de la preuve) en faisant passer le personnel "ordinaire" de Starfleet pour intrinsèquement raciste envers les vies artificielles (le Synthétique F-8 d’Utopia Planitia ne cessant d’être bridé et méprisé par les humanoïdes tel un esclave) lorsque quelques années auparavant, l’équipage supposé élitiste des USS Enterprise D et E traitait Data en égal ?
D’autre part, l’épisode montre bien que le Synthétique F-8 a reçu un signal exogène qui a instantanément modifié son programme pour le rendre hostile (désactivation des boucliers, assassinats de ses collègues, puis "suicide").
Du coup, de deux choses l’une : soit l’investigation de Starfleet n’a pas permis de reconstituer les événements qui nous sont montrés à l’écran, auquel cas il aurait été éthiquement prophylactique d’accorder le bénéfice du doute aux Synthétiques : une rébellion quand bien même criminelle aurait pu être le signe de l’éveil d’une sentience par la capacité à dépasser sa programmation initiale (façon Westworld). Soit l’investigation de Starfleet a permis de comprendre que les Synthétiques ont été piratés par une puissance extérieure (par exemple une organisation qui ne voulaient pas que la population romulienne soit sauvée de la supernova), auquel cas ils auraient dû être innocentés de toute responsabilité et de tout dangerosité intrinsèque. Bien des équipements informatiques non anthropomorphes furent hackés dans l’Histoire trekkienne comme dans celle du monde réel, mais cela a toujours eu pour effet le renforcement de la sécurité logicielle, et non la destruction physique définitive du matériel. Une telle réaction aurait été particulièrement primitive à l’ère de la high tech et aucun progrès au long cours n’aurait été possible.
Dans tous les cas, ce teaser ne fait paradoxalement qu’accentuer le caractère infondé, arbitraire, et anti-éthique de l’interdiction (et possiblement de l’extermination) des êtres artificiels par l’UFP à partir de 2385. Et en dépit d’une débauche d’Easter eggs ayant fonction d’alibis pour le fan service du pauvre, ST Picard convoque ici bien davantage les cauchemars d’Alien : Isolation (2019) et d’I, Robot (2004) que le véritable héritage trekkien.

Après le générique d’ouverture, Picard 01x02 Maps And Legends construit une longue séquence très artistique dans un style bimodal. Le procédé consiste à entrecroiser les échanges tenus par les mêmes personnages (Picard et les Romuliens Laris & Zhaban) en deux lieux distincts (le Château Picard d’un côté et l’appartement où le petit ami de Dahj Asha fut assassiné de l’autre) sur deux sujets différents (des révélations sur les Romuliens vs. l’enquête sur le meurtre) quoiqu’intimement liés. Dès lors, les dialogues se superposent et se répondent les uns aux autres. L’effet produit est subjectivement saisissant, car il renforce la sensation d’immersion du spectateur dans une expérience initiatique (voire mythique). Ce procédé n’est pas sans rappeler la figure littéraire du "Сказ" dans la littérature russe, et qui n’a été que très rarement porté en audiovisuel. Picard 01x02 Maps And Legends a ainsi l’honneur de rejoindre le podium très stylisé déjà occupé par The X Files 04x11 El Mundo Gira et Napszállta (Sunset) de László Nemes (2018).

Il s’avère que les deux "faux domestiques", Laris et Zhaban, quoiqu’exceptionnellement reconnaissants et dévoués à Picard, n’en sont pas moins d’anciens agents du redoutable Tal Shiar (une organisation faisant frémir quiconque a suivi en intégralité TNG et DS9). Et à ce titre, Laris dispose d’un scanner romulien très particulier (interdit par la Fédération) permettant des reconstructions moléculaires médico-légales. En d’autres termes, on balaye les lieux du crime, et le système parvient alors à reconstituer un enregistrement holographique live du drame. Appliqué à l’appartement de feue Dahj, le procédé s’est révélé efficace jusqu’à un certain moment, lorsqu’il est apparu que le résidu de particules avait été "nettoyé" (et même "récuré") puis "remplacé" par l’escadron de la mort romulien, probablement au moyen d’antileptons. La méticulosité de ce modus operandi hors norme, combinée à l’effacement sur les enregistrements officiels de toute trace de la désintégration de Dahj dans un lieu pourtant public (impliquant un accès aux données de la sécurité terrestre) conduira les deux Romuliens à suspecter l’implication d’une sombre légende romulienne, jusque-là inconnue des trekkers (ainsi que des officiers réguliers de Starfleet) et qui aura inspiré le titre de cet épisode.
Voici une concaténation des révélations du jour :
« Zhat Vash est un mythe du Tal Shiar, une sorte de croquemitaine pour effrayer les nouvelles recrues. Dans la Fédération, on fait référence au Tal Shiar comme étant la police secrète romulienne. Mais c’est un peu redondant. On pourrait mettre le mot "secret" devant tous les aspects de la culture romulienne. J’ai entendu dire, et j’ai des raisons de croire que le Tal Shiar est juste un masque porté par une cabale plus ancienne, et qu’avant le Tal Shiar, il a eu le Zhat Vash. "Zhat Vash" est un terme parfois utilisé pour faire référence aux morts, les seuls gardiens de secrets fiables. (…) Car c’est le seul but du Zhat Vash : garder un secret si profond et terrible, que le seul faut de l’apprendre peut détruire l’esprit d’un être. (…) Au cœur de la mission Zhat Vash, il y avait une répulsion profonde et insatiable (…) envers les androïdes. (…). Ce n’est pas juste de la haine, c’est de la peur, de la répulsion pour toutes formes de vie synthétique. (…) Je ne sais pas pourquoi. (…) Mais je suis sûr que c’est le silence qui scelle la bouche des Zhat Vash aussi éternellement que la mort. Ils opèrent sans égard pour un traité ou une juridiction, et pas que dans les mondes romuliens. (…) Ils ont gardé ce secret pendant des milliers d’années. Avez-vous remarqué la complète absence de vie artificielle chez les Romuliens ? Pas d’androïdes, pas de recherche en cybernétique, les ordinateurs sont limités aux fonctions numériques. »

Laris et Zhaban ne manquent pas de talent et d’humour interactifs dans leur manière inédite de faire des révélations. Mais derrière ce bel exercice de forme (une nouvelle fois), ST Picard verse dans la nébulosité cryptique – entre cabale et ésotérisme – des sociétés secrètes, en exhumant de derrière les fagots un antique "ordre" romulien occulte encore plus secret et encore plus "terrible" que le déjà "terrible" Tal Shiar, à savoir le Zhat Vash… qui irait jusqu’à terroriser ceux qui ont pour profession de terroriser tout le monde.
Cela donne une idée de l’esprit général de surenchère (une forme d’impuissance)… renvoyant en outre lourdement aux poupées gigognes "rambaldisantes" (cf. Milo Giacomo Rambaldi) de l’épouvantable série Alias.
Le Zhat Vash détiendrait donc un secret de portée cosmique ("le seul fait de l’apprendre peut détruire l’esprit" ?!?). Faut-il rire (ou pleurer) de cette grandiloquence de mélodrame boulevardier ? Ou faut-il appréhender une version romulienne du Necronomicon ?
Quant au "Saint Graal" du Zhat Vash à travers les âges, ce serait l’anéantissement de toutes les formes de vie synthétiques ! Questions quêtes et sacralités, on a vu mieux. D’autant plus qu’on ne comprend guère les fondements d’une telle "mission" (conviction religieuse ? idéologie ? passion génocidaire ? réponse à The Ultimate Question of Life, the Universe and Everything ?). Mais ce serait néanmoins supposé expliquer que les Romuliens n’aient jamais développé d’IA ni même mené de recherches en cybernétique...
Sauf que rien de tel n’avait jamais filtré auparavant dans la franchise (l’informatique et la technologie romulienne ayant toujours été considérées comme très avancées). Pire, dans l’épisode TNG 03x10 The Defector (sis en 2366), l’amiral Jarok (sous l’identité du Sous-lieutenant Setal) dit à Data en le rencontrant pour la première fois : « You’re the android. I know a host of Romulan cyberneticists that would love to be this close to you. ». Il y avait donc bien des cybernéticiens romuliens à l’ère de TNG, ce qui invalide formellement l’une des hypothèses de départ de ST Picard !
Voilà donc un beau retcon déguisé, dissimulant en réalité une contradiction frontale, qui devrait logiquement faire basculer ST Picard dans une timeline distincte de celle de TNG...
Mais un retcon peut en cacher un autre. Matérialisé en l’occurence par la prestidigitation scénaristique du Zhat Vash lui-même ! Après 40 ans de "romulanité" plutôt bien explorée dans la franchise, on sort soudain du chapeau une antique structure précédant toutes les autres, dont nul personnage (ni spectateur) n’a jamais entendu parler auparavant, mais qui va désormais occuper une place centrale et omniprésente (de toute évidence l’un des principaux fils rouges). Le concept de Zhat Vash trouve d’ailleurs son origine dans le roman Control de David Mack (2017), appartenant à l’univers étendu (non canon), et qui avait déjà inspiré les principaux ressorts de l’exécrable seconde saison de DIS. Picard serait-elle finalement l’héritière thématique de Discovery ?

Malgré tout, la version romulienne de CSI (Crime Scene Investigation) vaut assurément le détour. Le scan médico-légal est bluffant sans être forcément scientifiquement absurde (au contraire des WTF habituels de Discovery).
Et symboliquement, cette enquête "policière" est comme un rêve devenu réalité pour Jean-Luc Picard, lui qui avait incarné avec tant de passion le détective imaginaire Dixon Hill dans les holodecks des USS Enterprise D et E depuis TNG 01x12 The Big Goodbye...
À la façon d’un Gilbert Grissom du futur, Laris utilise ensuite son expertise technique pour exploiter les données (certes brouillées) recueillies par le scan "médico-légal" à la recherche de faux indices dissimulés dans les vrais. Bingo, elle retrouve alors les métadonnées de contact entre feue l’androïde Dahj et sa "sœur jumelle". Sans pouvoir localiser pour autant cette dernière, le transit via des relais subspatiaux témoignerait de sa présence off-world, c’est-à-dire loin de la Terre.
La Romulienne Laris a manifestement trouvé sa fonction auprès de Picard : elle est la geek/nerd géniale du groupe, lointaine héritière des Lone Gunmen de The X Files ou de la Chloe O’Brian de 24.
Alors évidemment, ghost in the machine, l’ensemble du mécanisme hypothético-déductif ne survit pas à une analyse attentive. Le cheminement suivi par Laris ne possède que l’apparence de la crédibilité, il ne faut donc pas trop y réfléchir ni se retourner. Ce type de technobabble improbable demeure une signature typiquement kurtzmanienne.

C’est alors que l’épisode plonge le spectateur dans l’environnement le plus fantasmé depuis les bandes-annonces et le cliffhanger du pilote, à savoir le gigantesque cube borg colonisé par les Romuliens. C’est avec une gourmandise non feinte que l’opus en met plein les mirettes, enchaînant les travelings dans le gigantesque dédale cyberpunk de la structure borg, réhaussé par une BO ad hoc, aussi métallique que cosmique. La série Picard respecte l’essence des designs établis dans TNG et VOY moyennant toutefois un upgrade en ampleur et en diversité. Pour une fois, il n’y a aucune incohérence formelle dans ce parti pris, car les vaisseaux et clusters borgs ne sont pas forcément tous identiques, des évolutions furent en outre possibles en vingt et un ans depuis VOY 07x25+07x26 Endgame (2378), et les Romuliens eux-mêmes ont peut-être procédé à des modifications.
Les principaux échanges qui résonneront entre ces murs géométriques (et historiquement si chargés) méritent d’être rapportés ici pour bien saisir à la fois les tonalités et les enjeux...
Ainsi, dans une alcôve du cube réaménagé par les Romuliens, après que Narek et la Dr Soji Asha ("jumelle" de feue Dahj Asha) ont noué une relation intime :
- Beau ?
- Personne n’a jamais dit ça pour décrire un Cube Borg.
- Ce n’est pas un Cube Borg, Narek. C’est l’Artefact. Le cube Borg est redoutable et tout puissant. L’Artefact est perdu, séparé du Collectif, brisé, vulnérable.
- Tu trouves que la vulnérabilité et la brisure sont belles ?
- C’est étrange de trouver de la beauté dans l’imperfection ?
- Certainement pas très romulien. Mais ce lieu n’a vraiment rien de romulien.
- À part les propriétaires actuels et les profits extraits de l’exploitation de la technologie Borg...
- Êtes-vous une révolutionnaire, Docteur Asha, envoyés par nos ennemis pour fomenter la révolution parmi les chercheurs ?
- Oui, je le suis. Mais c’est trop tard maintenant. Tu as déjà couché avec moi. Ça fait de toi un complice dans mon complot.

Plus tard, dans un vestiaire collectif, Soji Asha discute avec une nouvelle arrivante, la Dr Naàshala Kunamadèstifee de Trill Polytech (vraisemblablement Trill comme l’était Jadzia dans DS9) :
- Tu es nouvelle ici ? Je ne t’ai jamais vue.
- Hier. Ma résidence était censée commencer il y a six mois, mais l’État libre romulien l’a révoquée alors que j’étais en route. Je ne sais pas pourquoi ils ont fini par la rétablir. Je ne sais pas pourquoi ils ont fini par la rétablir.
- Ça ne m’étonne pas. Ils ne savent pas encore combien de dégâts ce Cube a subis. Ou peut-être qu’ils le savent mais ne disent rien. Quoi qu’il en soit, tu ne dois pas franchir la Zone Grise sans allumer ça.
[Asha explique le fonctionnement du "badge gradient" (détecteur de radiations) accroché au torse de Kunamadèstifee] Ne t’inquiète pas. Tout ira bien.

Sur un fond musical plutôt saisissant, dans une vaste salle bordée de troublants pointages comptables (e.g. « This facility has gone 5843 days without an assimilation », depuis une balustrade surélevée, un Romulien adresse un discours d’accueil à l’attention d’une vaste assemblée d’humanoïdes de toute origine et de tout horizon :
- Bonjour et bienvenue au Cycle Ops 9834. En tant qu’invités de l’Institut Borg de Recherche d’Artefacts, votre sécurité est importante pour nous. Vous êtes à l’intérieur de l’une des armes les plus destructives au monde. Et bien qu’elle ne soit plus active, elle reste potentiellement dangereuse. Ne vous aventurez pas hors de votre zone de recherche attribuée. Présumez que tout appareil ou instrument qui n’est pas connu pour être bénin est malin. (…) Vous ne pouvez retirer aucun objet. (…) Dans la Zone Grise, vous rencontrerez probablement d’anciens membres du Collectif Borg. (…) Et si votre badge gradient commence à clignoter en vert, filez.
Et alors s’ouvrent de gigantesques vantaux cerclés de détecteurs de sécurité, permettant au personnel émoulu de s’enfoncer plus profondément dans les entrailles du Cube, sous la vigilance de nombreux gardes armés romuliens...
La Trill Kunamadèstifee, l’androïde Asha, et le Romulien Narek échangent quelques paroles :
- Vous faites de la recherche sur les xBs ?
- C’est un peu plus interactif.
- Le Dr Naàshala Kunamadèstifee de Trill Polytech. L’institut a hâte de voir votre travail donner ses fruits, docteur.
- Est-il possible que le Collectif rétablisse un lien avec vos Borgs ? Est-il vraiment sage de les libérer ?
- Ce sont d’anciens Borgs. Et on ne les libère pas. On les récupère.
- Ils ne présentent aucun danger. Quand un Cube subit un effondrement de la source-matrice, le Collectif coupe immédiatement son lien avec la population atteinte. Pour le Collectif, c’est juste un cimetière.
- Et qu’est-ce que ça fait de nous ?

- [Narek, à la fois philosophe et psychologue dans sa réponse] Ce qu’on trouve dans tous les cimetières. Certains se nourrissent des morts. Certains sont des fantômes. Et certains comme vous, Docteur Asha, mettent leur espoir dans une résurrection.
- [Narek à Asha, tandis que Kunamadèstifee s’est éloignée] Je peux me joindre à toi pour la procédure ? J’aimerais te voir travailler.
- Ça ne dépend pas de moi. Il te faut l’approbation du directeur du Projet de récupération des Borgs.

- [Après le départ d’Asha, Narek à lui-même] En fait, je n’en ai pas besoin.
Sur des tables d’opération, on démantèle des drones à la façon d’automates désarticulés... au moyen de divers outils de chirurgie, et à l’aide de diagrammes ou de schémas holographiques flottant au-dessus des corps. Une chirurgienne romulienne décrit ces interventions, tandis qu’Asha lui donne la réplique :
- Continuation de la procédure sur le patient 8923, troisième attaque. L’un des Sans Nom. Temps passé en régénérescence : 14 ans. L’implant du bras a été retiré avec succès. Commencement de la procédure du prélèvement oculaire du Sans Nom.
- Vous savez que je déteste quand vous utilisez ce terme.

- [La chirurgienne répond avec indifférence] Vous avez dû le mentionner une fois.
- Pourquoi les appelez-vous les Sans Nom ? Leur espèce avait un nom. Nous ne savons juste pas lequel c’était.
- Sans Nom est un nom. (…) Retrait du noyau de traitement oculaire. [S’ensuit une extraction faciale vraiment gore, on se demande comment cet ex-drone réussira à survivre le visage littéralement éventré, Asha ne cache pas son malaise.] Implant de la mandibule supérieure. Confinement complet. Etiqueté pour emmagasinage de niveau 10…
[La chirurgienne désigne alors un autre ex-drone] Etiqueté pour élimination de niveau un.
- [Asha parle dans la langue d’origine du Sans Nom (Nameless en VO) en passe d’être euthanasié, Narek en est le témoin silencieux] Tu es libre maintenant, mon ami.

Avec ces scènes, Picard 01x02 Maps And Legends compose une belle peinture in media res d’une problématique que la franchise ST n’avait jamais mise en scène auparavant, à savoir une vaste entreprise organisée de démantèlement des vaisseaux borgs et de "dé-borguisation" des drones après séparation du Collectif. C’était en effet une question qui était restée en suspens (ou en souffrance) après la victoire des deux Janeway (l’amirale venue de 2404 et bien sûr la capitaine) à la fin de VOY 07x25+07x26 Endgame : le Collectif borg ayant été largement anéanti, les billions de drones à travers la galaxie furent livrés à eux-mêmes, exposés à de possibles catastrophes humanitaires. Il était généralement sous-entendu que l’UFP n’allait pas rester les bras croisés, aussi bien pour des raisons caritatives que par prévention stratégique (i.e. éviter que le Collectif ne se reforme, ne fut-ce que manière alternative comme dans VOY 03x17 Unity). Certains romans de l’univers étendu ont d’ailleurs développé cet épilogue à VOY, Seven Of Nine recevant de l’UFP la mission de superviser les opérations de sauvetages des ex-drones borgs.
Même s’il n’est pas possible de savoir à ce stade de développement de la série Picard dans quelle mesure l’UFP s’est (ou ne s’est pas) préoccupée de ce vaste problème depuis 2378, force est de constater que ce sont ironiquement les Romuliens – certes lourdement endeuillés par la disparition de leur planète mère mais néanmoins toujours présents (à travers une nouvelle entité politique nommée Romulan Free State) et probablement encore nombreux (leur empire s’étendaient sur des centaines voire des milliers d’années-lumière) – qui ont mis en place un tel programme (nommé en VO Borg Artifact Research Institute). Et même si les Romuliens ne font pas mystère de leur intéressement technologique (que d’aucuns pourraient qualifier d’opportuniste ou de rapace) et des diverses recherches scientifiques (peut-être amorales) menées, la réalité n’en demeure pas moins qu’ils contribuent malgré tout de facto à affranchir les drones (nommés alors "xBs") de leur assujettissement au Collectif et aux implants/nanites borgs, puis à les assister (lorsque cela est possible) dans le retour à leur vie première. Mine de rien, c’est ce qui se rapproche le plus jusqu’à maintenant d’une opération humanitaire... (même si elle ne fait pas l’économie d’horribles charcutages et d’euthanasies).
À tel point que ce programme romulien, loin des secrets dont l’espèce est coutumière, semble ouvert à des scientifiques de tous les horizons (y compris des mondes de l’UFP à l’exemple de Soji Asha, considérée officiellement comme une humaine, ou encore de Naàshala Kunamadèstifee, Trill de son état). À tel point aussi que l’un des départements (le Projet de récupération des Borgs) semble dirigé par un ex-Borgs (xBs). En dépit du cadre transhumaniste déstabilisant (qui pourrait s’apparenter visuellement à un cyber-Pandémonium), cette vaste coopération intergalactique agrégée autour des "Romuliens nouveaux" semble être davantage animée par l’esprit de la Fédération que désormais la Fédération elle-même dans ST Picard. Un upside down qui ne fait que renforcer un peu plus le sentiment d’effondrement dystopique de l’héroïne principale du Trekverse.
Il est intéressant que ST Picard n’omette rien de la "boucherie" (au voisinage d’un pur gore façon Re-Animator) qu’un tel "sacerdoce" postule, renouant davantage avec la crudité "explicit" de ST First Contact qu’avec la relative asepsie de VOY (par exemple envers la reconstruction physique de Seven Of Nine). Ces deux partis pris ne sont de toute façon pas incompatibles dans un même univers et une même chronologie : pour décrire un même événement, chaque opus étant libre de choisir ce qu’il vaut montrer ou cacher, d’opter pour l’exhibitionnisme ou pour la suggestivité, simple question de style.
On remarquera aussi que, comme sa défunte sœur, Soji Asha est d’une délicatesse, d’une empathie et d’une compassion exceptionnelle envers toutes les formes de vie qu’elle rencontre. Toujours à vouloir aider, anticiper les gênes, dissiper les inquiétudes, guérir les souffrances, respecter la dignité, compatir aux misères, valoriser ceux que les autres jugent ou rejettent. Une forme d’humanité exacerbée et d’humanisme hypertrophié… qui tranche avec l’équanimité crypto-vulcaine de Data. Aussi scientifiquement absurde que cela soit, la reproduction par "mitose neuronale positronique" n’engendre manifestement pas des androïdes iso
Cependant, bien des incertitudes subsistent à propos de ce cube borg devenu Romulan Reclamation Site, en particulier sur le contexte général : la menace du Collectif borg ne semble pas avoir totalement disparu deux décennies après la victoire finale de l’USS Voyager puisque l’on comptabilise (voire l’on célèbre) chaque jour passé sans assimilation... comme les jours sans accident dans les mines ou sur les chantiers. Et les 5843 jours affichés dans le hall d’accueil représentant 16 années terrestres, ce qui pourrait coller avec la chronologie historique (l’USS Voyager ayant provoqué l’effondrement du Collectif en 2378, c’est-à-dire 21 ans avant 2399).
De plus, quelle est la ligne politique du Romulan Free State ? Gouverne-t-il l’ensemble des rescapés romuliens ou se partage-t-il le pouvoir avec d’autres états (ce qui impliquerait alors une forme de balkanisation romulienne) ?
Et dans cet organigramme, quel est le pouvoir réel du Romulien Narek ? Il semble en avoir officiellement moins que "l’humaine" Soji Asha... dont la fonction à bord n’est d’ailleurs pas clairement définie.
Malgré tout, sur le plan intra-diégétique, il est permis d’être étonné par les considérables ressources engagées par les Romuliens (et les nombreux contributeurs extérieurs) pour récupérer et exploiter les technologies borgs, lorsque plus de deux décennies auparavant, l’USS Voyager réalisait de semblables opérations en bien moins de temps et avec bien moins de personnel. Même si bien des paramètres demeurent encore inconnus (évolution des Borgs, objectifs distincts, savoir-faire de l’USS Voyager classifié...), cela laisse une impression d’involution plutôt que de progrès sur la durée...

Retour sur Terre.
À son grand étonnement, Jean-Luc Picard reçoit à son château la visite nocturne d’un certain Dr Moritz Benayoun. Celui-ci s’avère l’ancien médecin de bord de l’USS Stargazer, le premier vaisseau dont Picard fut le commandant (donc avant l’USS Enterprise D), soit un temps que n’a pas connu TNG :
- Il a dit que je vous trouverais ici.
- Moritz.
- Bonjour, Jean-Luc.
- Ça fait très longtemps.
- Trop longtemps.
- Je sais qu’il y a eu des problèmes avec le scanner médical à distance, mais je ne m’attendais pas à ce que vous veniez faire une visite à domicile. (…) Votre bureau m’a dit qu’ils feraient suivre le certificat pour service interstellaire dès que vous aurez vu les résultats.

- [Regards lourds et long silence qui remplace n’importe quel discours] Oh. Je vois…
- Vous voudrez peut-être quelque chose de plus fort. (…) Le scan médical est au niveau minimum de Starfleet dans chaque catégorie. Cardiovasculaire. Métabolique. Cognitif. Pour un vestige, vous être en excellente forme. Juste une petite anormalité dans le lobe pariétal.
- On m’a dit il y a longtemps que ça pourrait causer un problème un jour.
- Perte de l’appétit, sautes d’humeur, rêves perturbants ? Scènes de colère inappropriées aux nouvelles interplanétaires.

- [Rires] Qu’est-ce que c’est, d’après vous ?
- Je dois faire plus d’examens. Ça pourrait être l’un des nombres syndromes apparentés.
- Pronostic ?
[Long silence embarrassé du Dr Benayoun] Allons. Dites-le-moi, Docteur Benayoun.
- Quelques-uns peuvent être soignés mais ils se terminent de la même façon… Certains plus tôt que d’autres.
- Je vois.
[Picard encaisse et boit] J’ai besoin que vous me certifiiez apte pour le service interstellaire auprès de Starfleet. Le ferez-vous ?
- Je suppose que vous ne daignerez pas me dire pourquoi ? Une mission secrète ? [Picard sourit] On en a eu notre lot sur le Stargazer, n’est-ce pas ? Vous souvenez-vous de l’incendie de forêt sur Calyx ?
- Docteur Benayoun, pardonnez-moi...
[Picard adresse un signe de connivence à son interlocuteur]
- Vous voulez vraiment retourner dans le froid, en le sachant ?
- Plus que jamais, en le sachant.

- [Dr Benayoun assez consterné] J’ignore dans quels ennuis vous avez l’intention de vous lancer. Peut-être si vous avez de la chance, ça vous tuera en premier.

En attendant de faire revenir plusieurs figures tutélaires de TNG (probablement à raison d’un épisode par tête), la nouvelle série introduit divers autres personnages du passé de Jean-Luc, quoique tous inconnus des trekkers, mais mis en valeur avec la même charge émotionnelle que s’ils étaient des familiers. Un tel parti pris peut sembler culoté tant il est excluant, mais dès lors qu’il est écrit avec justesse, il contribue à conférer un supplément d’épaisseur. Et le résultat est au rendez-vous, avec une authenticité magnifiée par l’interprétation de David Paymer.
L’échange emblématise surtout un catégorème universel, ce coup de poignard du destin que la plupart des humains ont connu ou connaîtront un jour. Il n’est même pas nécessaire de préciser le nom de la maladie fatale ni sa manifestation dégénérative, dès lors que l’ultime compte à rebours est lancé.
Néanmoins, en internaliste, on songera immédiatement à l’Irumodic Syndrome dont souffrait Picard quatre ans avant (en 2395) dans TNG 07x26+07x26 All Good Things – l’anti-time future (à supposer qu’il ne s’agisse pas d’un simulacre de Q) correspondant à la timeline originelle, visiblement distincte de celle ST Picard. Renforçant l’hypothèse (grandissante au sein de la communauté des trekkers) que la série Picard – profondément impactée par les événements du reboot ST 2009 – n’appartiendrait pas davantage que Discovery à la timeline historique d’ENT-TOS-TNG-DS9-VOY.
À défaut, l’anormalité détectée par le médecin dans le lobe pariétal de Jean-Luc (et la dégénérescence résultante) pourrait résulter de son assimilation (Locutus) dans TNG 03x26+04x01 The Best Of Both Worlds et/ou des méthodes employées pour le "dé-borguiser". Mais en contrepartie, ce sera peut-être la technologie borg qui le guérira dans la suite de la série…
Cette scène cristallise aussi deux postures antinomiques face à la vie (et à la mort). Conformément à la déontologie de sa profession, Benayoun prescrit la vie à tout prix, quitte à convaincre son patient qu’il n’est plus qu’un "déchet", un has been, et qu’il doit – par exemple comme tous les seniors cardiaques du monde réel – accepter avec fatalisme d’attendre sagement la mort à domicile. Mais le crypto-Vulcain Picard se découvre un cœur de Klingon, et se savoir condamné ne fait que décupler sa motivation à agir, à faire la différence (comme il le disait à Kirk dans ST Generations). Jean-Luc s’était déjà trouvé une cause, il n’a maintenant plus rien à perdre. Et c’est ce qui conditionnera probablement chacun de ses actes à venir...
La série Picard respecte donc bien le réalisme trekkien d’une société qui, en dépit de ses innombrables avancées technologiques, n’a pas vaincu toutes les maladies, pas plus que la vieillesse ni la mort. Sur ce terrain-là, à la différence par exemple de The Culture Series de Iain Banks, le postulat de ST a toujours été moins optimiste que les ambitions des transhumanistes comme Raymond Kurzweil.

Le lendemain (ou un jour suivant), Picard pénètre dans le hall majestueux de Starfleet Command, surplombé par les projections holographiques enchainées des différentes générations d’USS Enterprise : celui de Kirk, suivi par le Big D (Galaxy Class) qui interpelle lourdement le héros (comme les fans) au niveau du "vécu".
Eh oui, Picard a demandé audience à la CNC (Commander In Chief) ! Après les formalités d’accès largement popularisées par l’une des bandes-annonces (où le héros de TNG n’est pas immédiatement reconnu par le préposé avant de recevoir un simple badge de visiteur), Picard se dirige vers le vaste bureau de l’amirale Kirsten Clancy... où retentit soudain le même tintement qu’à bord de l’USS Enterprise D – ce gimmick inoubliable qui annonçait les visites dans les bureaux ou les quartiers personnels de TNG (petite madeleine de Proust pour tous les trekkers)...
- Entrez. Jean-Luc
- Kirsten. Bonjour. Vous permettez ?
- Apparemment, vous avez des affaires urgentes concernant la Fédération. J’avais cru comprendre que les affaires d’état, c’était derrière vous.
- Je reste aussi loin que possible de tout cela.
- Alors que puis-je pour vous ?
- Bruce Maddox.
- Que lui voulez-vous ?
- Je crois qu’il utilise les neurones de feu de commandeur Data pour créer un nouveau synthétique organique.
- Ce n’est pas loin du problème. C’est tout le problème.
- Les Romuliens sont impliqués.

- [Clancy, de plus en plus incrédule et ironique] De mieux en mieux.
- Le commandeur Data n’était pas juste mon collègue, mais aussi un ami très cher. Et il a donné sa vie, corps et âme, à la Fédération. Et s’il y a une chance qu’une partie de lui existe encore, alors je crois que nous avons le devoir d’enquêter…
- Il n’y a pas de "nous", Jean-Luc.
- Kirsten. Je sais que nous n’avons pas toujours été d’accord. Néanmoins, j’ai une requête à faire. Sur la base de mes années de service, je veux que nous me réintégriez, temporairement, pour une mission. Il me faut un vaisseau de reconnaissance avec une équipe minimale. Et si vous pensez que mon rang attire trop l’attention sur moi, alors je serai ravi d’être rétrogradé au rang de capitaine.

- [Clancy, avec un air à la fois d’indignation et de mépris] Quelle putain de démesure ! Vous croyez pouvoir vous repointer ici, et qu’on vous fasse assez confiance pour vous confier une équipe d’hommes et de femmes dans l’espace ? Vous croyez que je n’ai pas regardé l’holo, l’autre jour, avec tout le reste de la galaxie ?
- Je n’aurais pas dû parler en public.
- Les Romuliens étaient nos ennemis. Et nous avons essayé de les aider aussi longtemps que nous avons pu. Mais même avant que les Synthétiques attaquent Mars, 14 espèces de la Fédération ont dit : "Laissez tomber les Romuliens ou nous nous retirons". C’était un choix entre laisser la Fédération imploser ou laisser partir les Romuliens.
- La Fédération ne doit pas décider si une espèce vit ou meurt.
- Si, nous le décidons. Absolument. Des milliers d’autres espèces dépendent de nous pour l’unité, pour la cohésion. Il ne nous restait pas assez de vaisseaux. Nous devions faire des choix. Mais le grand capitaine Picard n’a pas aimé ses ordres.

- [Picard, perturbé et agité, puis en colère] Je défendais la Fédération pour ce qu’elle représentait, pour ce qu’elle doit encore représenter !
- [Clancy, furieuse] Comme osez-vous me faire la morale ?
- Ignorez-moi encore à vos dépends.
- Mes dépends ?
- Vous êtes en péril, amirale.
- Il n’y a pas de péril, ici. Juste les chimères d’un ancien grand homme désespéré de compter à nouveau. Vous n’êtes plus chez vous ici, Jean-Luc. Alors faites ce pour quoi vous êtes doué. Rentrez chez vous. Requête refusée.

Picard quitte alors les lieux. La caméra le retrouve dans un escalator, totalement dépité et abattu.

Tel le contrepoint narratif de la mémorable interview du pilote 01x01 Remembrance, ce face à face forme lui aussi un moment hautement "définissant" pour la série Picard, l’un de ses points d’orgue. Socle des lignes de force qui traversent la diégèse, cet exercice d’écriture fournit aux spectateurs en seulement cinq minutes une multitude de strates d’appréhension : psychologiques, sociologiques, philosophiques, et finalement politiques voire géostratégiques.

De prime abord, ce qui frappe les esprits, ce qui choque même, c’est la pesante humiliation qui s’abat sur le personnage le plus emblématique des idéaux trekkiens. Ses exploits sont enseignés à Starfleet Academy, des hagiographies sont composées en son nom, il a sauvé le monde un nombre incalculable de fois, il a été la boussole éthique de générations d’explorateurs et de diplomates… Pourtant, désormais, Starfleet le traite en intouchable, en déchet, en ennemi. Ses requêtes sont foulées aux pieds, les informations capitales qu’il porte à l’attention du commandement ne sont pas prises aux sérieux, comme s’il n’était que le pochard du coin de la rue.
C’est de toute évidence une gifle adressée au confort intellectuel des trekkers qui vénéraient Jean-Luc et tenaient l’idéalité pour définitivement acquise. Si dans les univers réalistes, le poids des ans et la dynamique de relève (i.e. une forme instinctive de gérontophobie) conduira inéluctablement les plus vaillants héros vers la sortie (et vers l’obsolescence), l’honneur de la flotte et les nombreux précédents du 24ème siècle trekkien (tel McCoy dans le pilote de TNG, Scotty dans TNG 06x04 Relics, et Kirk dans ST Generations) auront montré que les vétérans ont toujours été traités avec égard par l’institution, et en l’absence de maladie dégénérative, leur compétence accumulée, leur expérience sans égale, et leur parole conservaient tout leur poids.
Mais pas dans le Starfleet de 2399, où l’intérêt général, le principe de précaution, et la préséance du grade (ou du titre) ne survivent pas aux différents politiques, à la liberté d’expression, et aux haines personnelles nées des passifs entre personnages.

En amont, il y a déjà un problème factuel : dans l’épisode précédent, l’assassinat de Dahj Asha s’est soldé par une gigantesque explosion dans un lieu public, en plein jour, à seulement quelques encablures des Archives de Starfleet. Picard a été blessé et ramené ensuite inconscient à son domicile par ses deux assistants romuliens. Faut-il vraiment croire que nul n’a remarqué pareille explosion ? Qu’il n’y eut aucun témoin ? Que Laris et Zhaban furent comme par hasard les premiers à être arrivés sur les lieux du drame et que nul ne les ait vu emporter le corps évanoui de Jean-Luc ? Alors certes, il semblerait que les enregistrements de sécurité aient été "nettoyés" par quelques intrigants de l’ombre, mais pas pour autant les cerveaux des riverains. L’incapacité de Picard à apporter un quelconque élément tangible pour étayer ses assertions auprès de l’amirale CNC est donc un peu over the top en la circonstance. Et l’incrédulité méprisante de celle-ci envers le héros de TNG après de pareils événements réussit surtout à la faire subjectivement passer pour une imbécile dans le déni, une imposteuse zombifiée, ou une hystérique totalement aveuglée par la détestation. Ok, nous avons tous compris que l’objectif narratif était de priver le héros de tout appui du système, mais le procédé aurait tout de même pu être un peu moins artificiel.
L’amirale Kirsten Clancy en veut donc à mort à l’amiral Jean-Luc Picard pour avoir eu l’élégance de démissionner suite à un désaccord moral (aurait-elle préféré qu’il désobéisse à la façon d’un traitre ?), et davantage encore pour en avoir publiquement expliqué (durant un "holo") les raisons (alors qu’il était à la retraite). En amont, c’est bien l’infaillible exemplarité morale de Picard qui fait injure aux faillites en cascade de la Fédération, éclaboussant ceux qui la servent, à commencer par la CNC de Starfleet. Le héros de TNG est ainsi devenu un indésirable, l’ultime survivant d’une société qui s’est reniée, tel un œil de Caïn bien embarrassant. Et pourtant l’hologramme de son vaisseau emblématique (l’USS Enterprise D) est toujours projeté en boucle dans le hall d’entrée (bah ! juste une hypocrisie politique de plus...).
Une nouvelle fois, bienvenue aux USA en 2020 : c’est tout le ban et l’arrière-ban du monde contemporain qui s’invite à la table trekkienne, avec les devoirs de réserve, l’apolitisation, et le mutisme des forces armées (dont Starfleet semble être ici devenu le parangon), mais aussi tous les calculs politiciens pour tenter de dissimuler (ou faire avaler) à l’opinion publique les décisions stratégiques les plus contestables.
Il appartient à chaque trekker de décider dans quelle mesure cette "contemporanisation" est enrichissante et crédibilisante (ou non) pour la société trekkienne, mais il est certain que l’acteur Patrick Stewart a dû s’enflammer à la perspective de donner de la voix à son propre activisme antisystème, tout en ébréchant l’image de son personnage réputé inébranlable le temps d’un épisode (avant de le faire fatalement renaître en gloire dans les suivants).

Mais si ST Picard téléporte en 2399 la doxa contemporaine, c’est probablement à l’aune de cette dernière qu’il faudrait juger cette scène, par exemple avec toute l’indifférence cynique d’un House Of Cards (2013). À savoir un match d’orgueil et un bras de fer opposant deux vieux briscards des coulisses du système, simplement l’un en position de force et l’autre désormais en position de faiblesse. En optant pour cette grille de lecture très à la page, Picard n’a au fond que ce qu’il mérite : après avoir démissionné de Starfleet avec pertes et fracas, après avoir diffamé son ancien employeur à la TV galactique, il se prend pour une superstar, indigné de n’être pas immédiatement ovationné à l’entrée du QG, et il débarque chez la CNC pour lui jeter au visage une liste d’exigences (« allez fissa, vous me mettrez un vaisseau galactique, le meilleur des équipages, le grade de capitaine, et que ça saute »). Du coup, n’importe qui à la place de l’amirale aurait envoyé paître ce monstre de vanité qui considérait que tout lui était dû et qu’il était en terrain conquis. Non mais !
Ne nous arrêtons d’ailleurs pas en si bon chemin : l’arrogance n’interdit pas la naïveté. Il était donc grand temps (vu son âge) que cet idéaliste de Picard comprenne comment fonctionne la société et le monde réel. La Fédération n’a jamais été une utopie, elle s’est toujours contentée de défendre ses intérêts sans la moindre considération morale (comme toutes les nations d’aujourd’hui, quoi). C’était en réalité juste Picard qui s’était fabriquée dans sa tête et à bord de son vaisseau une "utopie maison" ; et à force, il avait fini par y croire, tout en induisant en erreur des générations de trekkers... qui avaient pris son cas quasi-unique pour une généralité et une norme. Merci à ST Picard pour cette leçon de choses à la portée si rétroactive.
C’est cela oui, soyons donc contemporains...

Et désormais, tout est limpide, tristement prévisible : les options légales et officielles ayant échoué, Jean-Luc Picard va forcément prendre le maquis, tel Luke Skywalker dans Star Wars. Reste à trouver le Millennium Falcon, le Han Solo et le Chewbacca de service… Déjà vu et revu jusqu’à la nausée un peu partout durant la longue histoire audiovisuelle, mais il est vrai jamais encore sous le label "Star Trek". Une perspective qui n’est pas forcément des plus réjouissantes…

Mais cet échange au sommet entre Picard et Clancy permet surtout de lever le voile sur les origines des manquements envers la tragédie romulienne entre 2385 et 2387. Ainsi donc, en amont de l’attaque des Synthétiques, l’UFP était peu motivée à secourir les Romuliens car quatorze membres menaçaient le Fédération de sécession en cas de sauvetage ! Après le choc et l’incrédulité infligés par le pilote de la série, les scénaristes proposent – enfin – une contextualisation géopolitique pour expliquer l’impensable. Ou du moins pour… tenter de le faire. Car malheureusement, cette justification ne présente que l’apparence de la crédibilité, sur les terrains aussi bien de l’internalisme trekkien que de la realpolitik du monde réel…
S’il n’y a rien d’absurde à ce que la politique agressive et impérialiste des Romuliens ait suscité bien des ressentiments à travers la galaxie, et s’il n’est pas inintéressant en soi de faire un focus sur les dissensions qui peuvent subvenir au sein d’un ensemble aussi pluriel que la Fédération (chose que fit en fait déjà fort bien la série DS9), la mise en balance d’un "chantage au départ" de quatorze membres (d’un côté) et de la mort de milliards d’innocents (de l’autre) est moins une exonération de responsabilités que l’indicateur d’une faillite conceptuelle de l’utopie… ou à défaut d’une explication particulièrement téléphonée.

À la base, l’adhésion à l’UFP entérinait un haut niveau de maturité et d’évolutionnisme sociétal (par exemple TNG 07x08 Attached avait montré que des sociétés comme celles d’aujourd’hui ne vérifieraient en aucun cas les conditions d’appartenance), cela devrait donc exclure par définition des dynamiques de rétributions, de vendetta ou de vengeances collectives (par exemple favoriser l’extermination de tout un peuple en raison des crimes d’une élite). Qu’il se soit trouvé 14 membres de l’UFP prêts à laisser mourir Romulus, c’était en quelque sorte 14 membres de trop.
A fortiori au regard des passifs internalistes sans appel : les peuples de la Fédération avaient-ils oublié que dix ans avant dans DS9, c’est à l’alliance très constructive avec les Romuliens qu’ils devaient la victoire sur le Dominion ? Et les Terriens avaient-ils oublié que six ans avant dans ST Nemesis, sans l’assistance des Romuliens ayant survécu au putsch de Shinzon, la Terre aurait été exterminée ? Dit autrement, sans les Romuliens, il est probable que l’UFP et la Terre n’existeraient tout simplement plus ! Rien que ça !
Autant dire que la situation n’était en rien comparable à celle de ST VI The Undiscovered Country, où la Fédération et l’Empire klingon étaient en conflit permanent depuis des années (sans aucune collaboration mutuelle à leur actif ni dette civilisationnelle) lorsque la lune Praxis a explosé...

Mais admettons pour les besoins rhétoriques cette hypothèse outrancière, amnésique et ingrate de la série ST Picard. Le plus incohérent est alors que, pour 14 membres ayant menacé de quitter l’alliance en cas d’assistance à Romulus, il ne s’en soit pas trouvé au moins un nombre équivalent, au pire ne fût-ce qu’un seul, pour menacer d’en faire autant en cas de non-assistance. En particulier les Vulcains, peuple fondateur et central de l’UFP, à l’influence prépondérante, ancêtres des Romuliens et ne pouvant logiquement demeurer passifs face à la disparition collective de ces derniers (indépendamment même de l’action au long cours menée par l’ambassadeur Spock).
D’ailleurs, si dans un premier temps, Jean-Luc Picard est parvenu à convaincre Starfleet d’organiser une opération de proportion "pharaonique" (selon ses propres dires dans l’épisode précédent), c’est qu’il bénéficiait forcément au départ d’un important soutien parmi les membres les plus actifs de l’UFP. La question qui aurait donc dû être soulevée durant cet échange (notamment via de vraies contre-argumentations rationnelles de Picard en lieu et place de ses postures émotionnelles), c’est pourquoi fait-on désormais seulement cas des "anti-Romuliens" et non plus des "pro-Romuliens" ?
Au passage, comment se fait-il qu’un ensemble aussi pluriel que la Fédération et son bras séculier Starfleet ne s’exprime désormais plus que par une seule voix (Kirsten Clancy) ? Alors que le rang et le parcours exceptionnel de l’amiral Picard (même à la retraite) aurait au minimum appelé une audience collective, comme ce fut le cas dans TNG 01x25 Conspiracy (alors que Starfleet était pourtant alors en proie à un noyautage en règle).
Toujours est-il que cette division potentiellement irréconciliable au sein de l’UFP quant au sauvetage des civils romuliens se serait peut-être soldée par la perte de quelques membres, mais sans que ne soit pour autant violés les principes humanistes fondamentaux de l’ensemble. Des procédés comme le "chantage au départ", le refus d’assister des milliards de civils innocents par rancune envers la politique de leur gouvernement, le désir de vengeance et la sacralisation des tragédies passées au détriment de la construction d’un avenir meilleur… tout cela aurait dû représenter autant de critère d’éviction ou de disqualification. Mais à vouloir complaire à une minorité de membres qui ne partageaient clairement pas les idéaux de la Fédération, c’est l’ensemble qui est fatalement fragilisé et tiré vers le bas.

Et tout ce qu’il en ressort, c’est une vanité démesurée et même une hubris, non du côté de Picard mais bien de celui de la CNC, lorsque cette dernière a le culot de se prévaloir de ses propres turpitudes (nemo auditur propriam suam turpitudinem allegans) en proclamant péremptoirement (et sans une once de complexe) que c’est à la Fédération de décider de la vie et de la mort des autres civilisations !!! Si cette assertion n’est pas juste un mouvement de colère mais correspond bel et bien à la réalité, alors ce serait la preuve la plus éclatante que l’UFP a complètement viré dystopie dans ST Picard ! Telle une version hypocrite de l’Empire galactique (de Star Wars). Existerait-il pire société que celle qui présente toutes les apparences de l’utopie mais qui serait en réalité une bureaucratie inhumaine jouant littéralement à Dieu en envoyant à la mort des milliards d’innocents d’un trait de plume ? N’est-ce pas précisément ce contre quoi la Prime Directive est supposée protéger ? Ne fut-ce pas jadis le "rêve" nazi ? Et faut-il rappeler à cette occasion que dans la plupart des œuvres littéraire de SF et de philosophie, les utopies sont en réalité de fausses utopies destinées à mettre en garde les lecteurs contre les illusions ? Car il n’existe pas pire dystopie que celle qui réussit à se faire passer pour une utopie. Mais le ST roddenberro-bermanien fut justement l’une des seules œuvres à avoir pris le contrepied de ce prédicat.
Par rétro-transposition, au sein de sociétés aussi peu utopique que les nôtres, il serait impensable que l’ONU renonce à organiser le sauvetage d’une population civile (quand bien même sous le joug d’un gouvernement réputé criminel ou terroriste) hors d’une zone de guerre (par exemple en cas de catastrophe naturelle) au seul motif que plusieurs nations voisines menaceraient de quitter l’Union. À l’ère des préventions anti-amalgames, aucun gouvernement (même populiste) n’oserait confondre dans une même haine ni superposer dans une même responsabilité les dirigeants et les populations civiles. Donc une nouvelle fois, par militantisme incontinent, l’UFP de Picard caricature le contemporain, et réussit à engendrer pire que de nos jours.

Sauf que finalement, c’est bien Jean-Luc que cet épisode tente objectivement de faire passer pour un monstre d’orgueil, trahissant ainsi totalement la typo crypto-vulcaine qui fut la sienne tout au long TNG. La série ST Picard confond ainsi grossièrement idéalisme et opiniâtreté avec narcissisme et vanité.

Et par-delà l’humanisme, la realpolitik elle-même plaidait pour un sauvetage pro-actif des Romuliens : bâtir une relation plus constructive à l’occasion de ce nouveau départ ; ne pas exacerber un antagonisme séculaire (la mort de la population civile dans la supernova n’allait non seulement pas faire disparaître les officines les plus dangereuses de l’Empire romulien s’étendant sur des centaines d’années-lumière, mais cela risquait de les rendre plus agressives que jamais) ; ne pas laisser l’avantage tactique de l’assistance à d’autres civilisations concurrentes (comme les Cardassiens par exemple).
De plus, l’UFP serait totalement inopérante sur le terrain opérationnel si les décisions se prenaient systématiquement à l’unanimité – cette dernière étant le corollaire du droit de véto et du chantage au départ.

Enfin, du temps de ST First Contact (2373), l’UFP comptait 150 espèces (après plus de deux siècles d’existence). Mais en 2285, donc en seulement 12 ans, la Fédération prétend réunir des milliers d’espèces (si l’on en croit les propos de l’amiral Clancy). Cette accélération de l’expansion est absolument phénoménale, et elle ne saurait seulement s’expliquer par l’argument avancé dans ST Insurrection (l’UFP se cherchait alors de nouveaux alliés dans les dernières années de la Guerre du Dominion quitte à réviser ses critères d’admission à la baisse). Dès lors, au regard d’une pareille croissance et face à une telle démographie, la perte de quatorze membres, non seulement n’aurait pas affaibli la Fédération, mais aurait été à peine perceptible…
Par surcroît, l’argument du nombre (plus de 1 000 civilisations membres) ne fait qu’affaiblir davantage la vraisemblance d’une subordination de toutes les ressources de sauvetages de Starfleet aux seuls chantiers de Mars, et renforce en retour la très désagréable impression que l’UFP se confond désormais hypocritement avec le pouvoir terrien, tandis que Starfleet serait le bras armé de l’impérialisme humain.
Paradoxalement, pareille expansion de l’UFP pourrait être la cause de sa viciation voire de son effondrement, car elle impliquerait statistiquement des critères de convergences de moins en moins en moins exigeants, et finalement un "PGCD éthique" de plus en plus faible. Voilà d’ailleurs un sujet qui aurait mérité d’être débattu si ST Picard avait été à la hauteur de ses illustres ainées… ou du projet de Bryan Singer (la série avortée ST Federation).

Accessoirement, la vulgarité (avec f-word s’il vous plait) de l’amirale Kirsten Clancy (« Sheer fucking hubris ») fait beaucoup songer à celle d’un autre CNC, l’amiral Alexander Marcus dans ST Into Darkness. La prosodie et le langage rattacherait davantage la série ST Picard davantage à l’univers de Kelvin qu’à la timeline de TNG.

En définitive, aussi impactant que soit émotionnellement le dialogue entre Clancy et Picard, il demeure très insuffisant sur les terrains contextuels, historiques, logiques, et argumentaires. Les divergences inconciliables de perspectives ne sont pas équitablement exposées (contrairement à la tradition à la fois relativiste et juridique de ST), les sujets de fond sont littéralement zappés (aucun débat idéel ni ontologique), et plutôt que d’invoquer des arguments rationnels, Picard n’oppose rien d’autre que sa posture arrogante et son indignation morale aux alibis technocratiques bien artificiels de Clancy (ingratitude, coercitions unilatérales, soumissions aux chantages, reniement à la fois de l’éthique et de la realpolitik, complexe de Dieu…). En somme, l’absence de manichéisme apparent dissimule en réalité une collection de sophismes et une dialectique truquée.
Si la série prétend faire basculer une utopie pluri-centenaire dans une dystopie en seulement deux ans (entre 2385 et 2387), faut-il encore que le moteur de la chute soit crédible et véritablement circonstancié, et non pas seulement survolé et pipé.

Voilà donc un pur cas d’école : pour réussir à exposer des dilemmes riches et crédibles, de vraies pluralités philosophiques, et des antagonismes de perspectives alimentant des débats d’idées (comme n’avait cessé de le faire Star Trek entre 1964 et 2005), faut-il encore que chaque point de vue soit respecté, compris, et approfondi par les auteurs.
Hélas pour toute discursivité, Picard 01x02 Maps And Legends se sera contenté de caricaturer les positions et les discours de Picard et de Clancy, réduisant l’un et l’autre à des hommes/femmes de paille. En dépit des apparences, il n’y a donc ici aucune confrontation idéelle ou géopolitique, juste des clichés et des prétextes.

Les visites à domicile se succèdent mais ne se ressemblent pas. C’est maintenant au tour de la Dr Agnes Jurati de venir voir le patriarche.
Tout commence par ce qui se veut une mise en abyme par rapport à Data et aux deux "sœurs" Asha, mais aussi un signe de connivence voire de ralliement dédié aux amoureux de la SF littéraire du Golden Age : en attendant la venue de Jean-Luc, Agnes Jurati compulse un ouvrage papier réunissant l’intégralité du Cycle des robots d’Isaac Asimov. Un retour de politesse vraiment de circonstance puisque le cerveau positronique développé par le Dr Noonian Soong dans TNG est à la fois un emprunt et un hommage à Asimov, tandis que les activités de la Dr Agnes Jurati au Daystrom Institute à Okinawa parallélisent celles de la Dr Susan Calvin, robopsychologue au sein d’US Robots. Mais cette quête de légitimité de Picard 01x02 Maps And Legends se heurte à une tentative d’humour assez platiste lorsque Picard lui répond qu’il n’a jamais aimé la science-fiction car il ne la comprend pas ! Ce prétendu paradoxe ironique n’est en réalité qu’un sophisme, car autant Picard pourrait effectivement être hermétique à des SF développées durant son propre siècle (il serait d’ailleurs intéressant de savoir à quoi cela pourrait ressembler, les holoprogrammes rétros de Tom Paris n’étant pas des réponses), autant les SF de notre présent, donc du passé de Picard, anticipent quant à elle avec une faible marge d’erreur la réalité qu’il connaît justement mieux que personne. Picard vit littéralement dans un de ces univers de SF qu’il prétend ne pas comprendre mais dont il est le plus fin analyste. Rions… ou pas.
Amatrice de Thé Earl Grey (à la plus grande satisfaction de Jean-Luc), celle-ci lui fera alors part en détail du bilan de ses investigations : le façonnage des deux androïdes jumelles d’après la peinture faisant sens puisque Bruce Maddox et Data étaient en quelque sorte ami ; Dahj Asha fut en effet accepté à Daystrom mais la perfection de sa candidature masquait une identité entièrement fictive construite il y a seulement trois ans (elle n’a pas étudié sur Regulus et n’a jamais été admise au R3SA) ; Maddox avait la capacité de fabriquer cette légende. Regrettant alors amèrement n’avoir pas eu la chance de côtoyer le prodige Dahj. Elle transmettra alors ce dossier depuis son iPhone holographique translucide à celui de Picard via Airdrop (ou équivalent de 2399). Pour autant, Jurati n’a trouvé aucune information sur les localisations respectives de l’autre Asha et de Maddox.

Agnes partie, dans la solitude vespérale, après un moment de méditation, Picard place avec gravité sur son torse un combadge de Starfleet (qu’il avait gardé caché dans son bureau). Et d’un geste gorgé de nostalgie, convoquant une partition si familière et pourtant si lointaine, il contacte une certaine Raffi depuis son jardin étoilé, la suppliant de lui répondre : « Raffi, c’est Jean-Luc. S’il te plait, ne raccroche pas. J’ai besoin de ton aide. J’ai besoin d’un vaisseau. ».
La caméra se tourne alors vers le firmament, tandis que point le beau motif musical conclusif des quatre films TNG.

Suite à la découverte de sa maladie incurable, à sa déconvenue au QG de Starfleet Command, et à son entretien avec la Dr Jurati, Picard expose à Laris et Zhaban ses projets :
- Vous êtes devenu fou ? C’est de la démence ? [Laris, d’émotion, laissant tomber de la vaisselle]
- Je vous demande pardon ?
- Désolée, mais vous n’êtes pas un idiot, quand je vous entends exprimer une idée si stupide, il me faut des explications.

- [Picard s’agenouille pour aider à ramasser la vaisselle cassée] Eh bien, celle-ci par exemple : la fille de l’homme dont je pleure la mort depuis vingt ans est venue me demander mon aide et mon assistance. Elle a été assassinée sous mes yeux par un escadron de la mort romulien qui va maintenant essayer de trouver et de détruire sa sœur jumelle. Et vous voulez que je reste là à m’occuper de fadaises ?
- Je ne veux pas que vous mourriez. Seul le Tal Shiar peut vous protéger contre le Tal Shiar.
- Elle n’a pas tort. Vous ne pouvez pas partir sans nous.

- [Laris assénant un coup à Zhaban] Idiot ! Il ne peut pas partir du tout. Il n’est en sécurité qu’ici. Il connaît leur secret. Ils doivent l’éliminer.
- Néanmoins, je dois partir.
- Partir où ? Comment ?
- Je prendrai un vaisseau et je trouverai Bruce Maddox, où qu’il soit. Laris, je dois faire ça. Je ne comprends pas encore bien tout ça, mais je sais que c’est important, et pas juste pour moi.
- Non, bien sûr. Si c’est important pour Jean-Luc Picard, ça doit l’être pour toute la galaxie.
[Laris furieuse] Partez. [Laris désignant Zhaban du regard] Et prenez celui-ci avec vous ! Vous pourrez mourir ensemble.
- [Laris a quitté la pièce] Laris comprend. Elle a peur pour vous. C’est tout.
- [Picard à Zhaban] Je sais ça. Mais vous devez rester ici avec elle. Les vignes ont bien plus besoin de protection que moi. Les vendanges sont dans moins d’un mois.
- Mais vous ne pouvez pas le faire seul. Vous avez besoin d’aide. De protection.
- Oui. Il vous faut une équipe : Riker, Worf, La Forge.
- Non, j’y ai réfléchi. Ils le feraient sans hésiter, et c’est bien pourquoi je ne peux pas leur demander. Ils mettraient leur vie en danger par loyauté envers moi, et je ne veux pas avoir à revivre ça de nouveau.
- D’accord. Il vous faut quelqu’un qui vous déteste et n’a rien à perdre.
- J’ai déjà passé cet appel.

Cette scène apparemment anodine n’a été scriptée (et traduite) dans cette critique que pour illustrer la profonde dichotomie entre les qualités intrinsèques de l’épisode (expliquant la première note jusqu’à présent très positive) et l’anti-trekkisme quasi-permanent (expliquant la seconde note très basse).
Tout sonne juste : plus que jamais ici, les compagnons romuliens Laris et Zhaban expriment leur profonde affection – pour ne pas dire leur amour – à Jean-Luc, figure désormais davantage paternelle qu’avunculaire. Et ils réussissent à occuper avec la plus grande conviction à la fois le terrain familial (protecteurs de Jean-Luc et dépositaires de la tradition viticole des Picard) et le terrain stratégique (experts es technologies romuliennes interdites et es machinations occultes des services d’espionnage de leur civilisation). Et puis, ce qui ne gâche rien, Orla Brady est magnifique de passion et d’entièreté dans le rôle de Laris…
Et pourtant tout sonne faux : il ne subsiste strictement rien de cette altérité foncièrement extra-terrestre (et envoûtante) qui avait toujours caractérisé l’identité des Romuliens et transcendé leur représentation à l’écran, de TOS et DS9 (pourtant en dépit de budgets souvent contenus). Laris et Zhaban sont plus humains que des humains, la première aurait pu être irlandaise et le second écossais ; leur anthropomorphisme est tel que les oreilles pointues font ici office d’accessoires de cosplay. C’est supposé être de la SF dans une dystopie à la fin du 24ème siècle, et pourtant cette dispute familiale et la teneur triviale des échanges auraient pu prendre place au sein de la dynastie Ingalls dans Little House On The Prairie... ou encore dans une série britannique traitant de domesticité comme Upstairs Downstairs ou Downton Abbey. Une configuration où le personnage de Jean-Luc Picard, aussi attachant qu’un "papy-gâteau", n’en révèle que davantage sa "poussivité gériatrique", bien plus que le trio Kirk/Spock/Bones dans ST V The Final Frontier.
En outre, si Picard est devenu un témoin gênant pour le Tal Shiar (voire une sous-faction plus "terrible" encore), il n’est guère cohérent pour une vétérane du même Tal Shiar d’affirmer que la "cible" serait davantage en sécurité précisément à l’endroit où tout le monde sait qu’elle se trouve (son château).
Enfin, dans un cosmos qui ne serait pas de poche (façon ceux d’Abrams ou de Kurtzman), quelle logique cela a-t-il de vouloir partir en vaisseau juste pour partir (i.e. dans n’importe quelle direction au hasard) à la recherche de Bruce Maddox ou de la "sœur" de Dahj sans avoir la moindre indication de l’endroit où iel pourrait être ?
Ce n’est pas peu dire que la série ST Picard a redonné toute sa place au concept de MacGuffin, mais pas pour autant dans l’acception hitchcockienne la plus noble. On ne parle que de Bruce Maddox depuis le début de la série, il est dans toutes les conversations, au cœur de toutes les interrogations, au centre de toutes les énigmes, la cible de toutes les finalités narratives... mais on ne le voit jamais. Ou comment fabriquer du crédit sans aucun capital. Attention toutefois à ce que cette parodie de MacGuffin (invisible et pourtant polarisant) ne se métamorphose pas en joker... Surtout si ledit joker possède la fragrance d’un twist discoverien et que Bruce Maddox se révèle être... feu Lore ! Mais quitte à suivre la grammaire d’Alias, la Commander Sela (interprétée par Natasha Yar) pourrait également se tenir en embuscade...
Le lecteur des comics Picard Countdown sera tout de même rassuré : avec l’assentiment implicite de Picard, Zhaban évoque au temps présent (2399) Geordi La Forge, ce qui signifie que ce dernier n’a pas été tué durant l’attaque de Mars (2385). Ouf.

Finalement, Picard quitte son domaine, et se fait déposer en navette à… Vasquez Rocks, conformément au rituel (ou au running gag) déployé tout au long de la franchise depuis TOS 01x17 Shore Leave et TOS 01x19 Arena (le célèbre combat de Kirk avec le Gorn)… jusqu’à ST 2009 (Vulcain avant sa destruction) et Star Trek Into Darkness. Sauf que cette fois, Picard se trouve bel et bien à Vasquez Rocks en in-universe, pour une jonction inédite entre internalisme et externalisme. Ce parc naturel de Californie (dans le comté de Los Angeles) fut un célèbre site naturel de tournage : ses rochers penchés si caractéristiques servirent de décors "extraterrestres" à une kirielle de films, de séries, et de serials de SF depuis les années 40, avant que la franchise Star Trek n’y élise presque domicile.

Jean-Luc s’approche d’un mobile home en plein désert (de Vasquez Rocks donc), une bouteille de vin à la main (Château Picard of course), et la fameuse Raffi (qu’il avait appelée au moyen de son combadge) "l’accueille" (pour ainsi dire) un phaser à la main ! Visiblement très remontée contre Jean-Luc, refusant d’écouter quoi qu’il puisse lui dire, ce dernier réussit tout de même à l’amadouer, d’une part en annonçant que des Romuliens opèrent en douce sur Terre, et d’autre part en brandissant son litron millésimée 86. Elle consent alors à le laisser entrer…
C’était donc Raffi Musiker (déjà rencontrée dans le comics Picard Countdown et interprétée par Michelle Hurd) qui est supposée détester Picard et qui n’aurait rien à perdre (d’après le dernier échange entre Zhaban et Picard). Exposer en priorité la vie de ceux que l’on n’aime pas et/ou qui vous détestent (plutôt que de ceux à qui l’on tient) est une inclination humaine bien naturelle, mais il est toujours dérangeant de la voir assumée aussi cyniquement par le plus lumineux héros trekkien (et désormais ultime espoir de l’utopie déchue). Pire, il est déplaisant de la voir déclinée en manipulation préméditée.
Bien évidemment, c’est là une astuce scénaristique aussi prétexte que voyante pour éviter de faire appel au main cast de TNG, du moins sur une base régulière, tout en faisant honneur à la solidarité légendaire de la dream team – dont chaque membre n’avait jamais hésité à exposer sa carrière et sa vie pour les autres (cf. e.g. ST Insurrection).
Ce qui infligera donc au spectateur le cliché hollywoodien surexploité (en particulier dans les polars et les buddy movies) des protagonistes qui ne peuvent pas se saquer au départ, mais qui réussissent par coopérer pour la bonne cause avant de se réconcilier (parfois sur l’oreiller).
Suite de cette petite manipulation émotionnelle (sans suspens) dans le prochain épisode…

En parallèle, la rencontre entre la CNC et l’amiral ilote n’aura pas été sans conséquences. Car dans une scène ultérieure de l’épisode, l’amirale Kirsten Clancy s’entretient par vidéoconférence avec l’inquiétante vulcaine Commodore Oh (interprétée par Tamlyn Tomita), directrice de la sécurité de Starfleet, et arborant un IDIC dans son bureau :
- Picard, de nouveau. Et nous qui croyions qu’il était rangé en sécurité dans son vignoble. Toutes ces années, l’ermite de La Barre. Tout à coup, il devient incontournable.
- C’est bien le mot pour ce qu’il est. Il parle constamment des synthétiques avancés, de Bruce Maddox et…
- Bruce Maddox ?
- Il est encore en vie ?
- C’est vraiment important ? Et il y a eu ce propos dingue sur des opés romuliennes clandestines anti-synthétiques sur Terre. C’était juste… C’était juste triste.
- On pourrait même dire tragique. Amirale Clancy, je sais qu’il est inutile de vous le rappeler, si les Romuliens menaient des opérations clandestines sur la Terre, je le saurais. Et alors vous le sauriez aussi. Et tout Starfleet le saurait, car ce serait clairement un acte de guerre déclaré et intolérable.
- Bien sûr. Ecoutez Commodore, de toute évidence, il n’y a rien. Mais j’ai voulu vérifier, par excès de prudence, comme on dit. Examinez la chose.
- Bien sûr.

Juste après avoir pris congé de l’amirale, la Commodore mande la Lieutenante Rizzo… qui se révélera être (dans une scène suivante) une Romulienne "déguisée" en humaine, infiltrée au sein de Starfleet. La scène qui suite s’accompagne de la musique comminatoire des menaces et des mauvais coups :
- Lieutenante Rizzo, s’il vous plaît.
- Entrez.
- Vous vouliez me voir, Commodore ?

- [Oh désigne un enregistrement vidéo] Regardez ça. Ça a l’air de tirs de disrupteurs ? Là. Réfléchis sur la rampe.
- Pas pour moi, non.
- L’amiral Clancy vient d’appeler. Jean-Luc Picard est venu la voir pour lui demander une faveur. Il a des informations sur des opérations clandestines romuliennes sur la Terre. Il a mentionné Zhat Vash explicitement. Il essayait de la persuader de lui donner un vaisseau et de le laisser partir à la poursuite du docteur Bruce Maddox. Bien qu’elle n’ait pas mentionné cette dernière partie, ni la conversation sur Zhat Vash.
- Alors, comment le savez-vous ?
- Ne m’insultez pas, Lieutenante. Ça ne profiterait pas à votre carrière.
- Excusez-moi, Commodore. C’est inattendu.
- Un gros mot dans notre métier. Peut-être le pire de tous.
- Alors, voulez-vous que je me charge de Picard ?
- Votre zèle et votre passion sont louables, mais ils sont contrebalancés par votre impatience. Il y a une pertinence fondamentale dans le mot "infiltré" que vous devez encore assimiler totalement.
- Alors, je ne m’occuperai pas de lui impatiemment. Je ferai durer ça aussi longtemps qu’il vous plaira.

- [La Commodore Oh sur un ton aussi implacable qu’inquiétant] Clancy l’a suffisamment découragé, je pense. Et si la nécessité se présente, je m’occuperai moi-même de Picard. Je veux que vous restiez en mission. Vous avez ruiné l’opération, ici. Votre équipe a détruit la chose avant qu’elle puisse être interrogée et a failli ruiner notre couverture. On a une chance de plus. Ne la gâchez pas.
- Bien sûr. J’ai mis mon meilleur homme dessus.
- Vraiment ? Je m’inquiète à son sujet. Lui aussi, il a penchant perturbant pour l’inattendu. Et j’en ai vraiment assez des surprises, Lieutenante. Me suis-je bien fait comprendre ?
- Je me porte garante pour lui avec ma vie.
- En effet. Ce sera le cas. C’est pourquoi je vous recommande avec force de gérer l’affaire en personne.
- Bien sûr.
- Tout est en jeu. Veillez à ce qu’il n’échoue pas. À ce qu’aucun de vous n’échoue.

Si une fois de plus, ces deux scènes enchaînées ont une certaine tenue (notamment grâce à l’interprétation toujours impeccable de Tamlyn Tomita), sur le terrain scénaristique en revanche, la série Picard tombe vraiment les masques !
"L’ermite de La Barre" ?! Vraiment ? Ainsi donc, après la vulgarité de l’amirale Kirsten Clancy, voici la langue vipérine du Commodore Oh.

Par son (com)badge de Starfleet noir, son arrogance cynique, sa totale amoralité, son indifférence envers les règlement et les lois communes, sa vocation à désamorcer toute forme d’inattendu, sa surveillance illégale du bureau de l’amiral, sa politique d’infiltration, et la spontanéité avec laquelle sa subordonnée songe à l’assassinat (y compris des plus célèbres figures de Starfleet comme Picard)... la Commodore Oh présente toute les caractéristiques – jusqu’à la caricature – de la Section 31. Mais en aucun cas la Section 31 réaliste de DS9, aussi invisible qu’économique dans le rapport transgressions/bénéfices. Non, la Section 31 de Discovery ou de ST Into Darkness, c’est-à-dire tapageuse, ayant pignon sur rue de manière décomplexée, s’affichant au grand jour, ayant totalement noyauté le système (à tel point que le responsable de la Section 31 n’est autre que la responsable de la Sécurité de Starfleet telle la Commodore Oh ou le CNC lui-même tel l’amiral Marcus), imposant son autorité directe sur les plus hauts gradés de Starfleet, jouant en toute occasion les barbouzes, menant des attaques sous fausses bannières (par exemple les agressions de Dahj furent commandités ou au minimum permises par Oh), ayant des codes de conduites mafieux (chaque erreur est passible de mort), ourdissant des plans machiavéliques avec des tiroirs secrets, et parlant comme des méchants de cartoons (tendance Satanas et Diabolo).
Certes, pour le moment, la Section 31 n’a pas été explicitement nommée on screen. Mais s’il s’avérait finalement dans la suite de la série qu’il s’agissait "simplement" de la Sécurité de Starfleet la plus "régulière", alors ce serait pire encore puisque cela impliquerait qu’à la fin du 24ème siècle, la Section 31 discoverienne aurait métastasé et imposé sa patte à tout Starfleet.
Somme toute, il n’a pas fallu plus de deux épisodes de Picard pour que le délicieux souvenir de Discovery se rappelle à la mémoire enjouée des trekkers. Et en dépit du fait que DS9 et Picard sont en théorie "seulement" séparées de 25 ans, Picard et Discovery partagent la même Section 31 à un siècle et demi d’écart ! À se demander donc si la nouvelle série n’appartient pas davantage à la timeline de Discovery qu’à celle de TNG
En retour, l’amirale Kirsten Clancy n’en apparaît que plus incompétente (et irresponsable), non seulement en adressant ses investigations de pure forme à la plus inquiétante de ses collègues, mais également en racontant la visite de Picard à la façon d’un ragot entre commères. Les cadavres volent bas.

Mais ce n’est pas tout. En effet, derrière cette Section 31 discoverienne, se dissimule une infiltration en règle de Starfleet par les Romuliens, au minimum via la Lieutenante Rizzo (avéré dans l’épisode) voire peut-être même via la Commodore Oh ! Cette dernière hypothèse demeure néanmoins incertaine à ce stade étant donné l’ambivalence entretenue par les dialogues, Rizza ayant peut-être été chargée par Oh d’infiltrer un groupe de Romuliens du Zhat Vash, mais sans qu’elle ne sache pour autant que sa subordonnée est elle-même une Romulienne infiltrée. Ou peut-être le sait-elle, et Oh l’aurait alors embauché dans l’intérêt du SD-6... euh de la Section 31. Impliquant pour le spectateur de devoir perpétuellement se demander lequel contrôle vraiment la manipulation et lequel est "l’idiot utile" dans l’affaire ?
Toujours est-il que cet imbroglio donne une idée de la tournure que prend l’intrigue. C’est ni plus ni moins l’esprit d’Alias qui vient hanter ST Picard... ce qui n’est pas si étonnant étant donné la communauté d’auteurs (Alex Kurtzman oblige).
Mais quitte à se laisser prendre à cette forme de ludisme, spéculons un peu in vitro : dans le cas d’un noyautage de Starfleet par le Zaht Vash, et si Oh est bien une traitresse sur le terrain de la loyauté (à défaut de l’être seulement par les méthodes), elle pourrait être une clone romulienne selon le modèle de Shinzon envers Picard (un plan à la ST Nemesis mais mené cette fois jusqu’à son terme), ou alors une Romulienne qui se serait depuis toujours fait passer pour une Vulcaine (à l’instar de l’ambassadrice T’Pel dans TNG Data’s Day), ou encore une véritable Vulcaine mais agent-double (par exemple par adhésion à la "secte" Zaht Vash).
À défaut de phagocytage de Starfleet, il pourrait s’agir d’une alliance d’intérêt entre la Section 31 de Starfleet et le Zaht Vash romulien, convergeant pour des raisons qui restent encore à déterminer aussi bien sur l’abandon du peuple romulien que sur l’élimination de toute vie artificielle.

Et comme si cela ne suffisait pas, la dernière scène de l’épisode, à bord du cube romulano-borg en remet une (très épaisse) couche...
Seul dans ses quartiers, Narek reçoit une transmission holographique de la Lieutenante Rizzo depuis la Terre :
- C’est gentil de frapper.
- Pourquoi commencer ?
- Comment est la vie à Starfleet, Lieutenante Rizzo ? Ce déguisement ridicule, les oreilles rondes. On dirait un walak plumé.
- La ferme. Des résultats ?
- Oui. C’est lent mais je suis toujours sûr que mon approche, que tu as approuvée, est la meilleure.
- J’espère que cette confiance ne se fourvoie pas. Si ton approche ne commence pas à donner des résultats sous peu, je serai obligée de l’annuler pour notre salut à tous deux.
- Commodore Oh est en grande détresse. C’est une alliée utile depuis longtemps. Elle ne doit pas se retourner contre nous. Quand j’arriverai…
- Quand tu arriveras ? Je maîtrise la situation.

- [Rizzo désigne par son regard le lit des ébats entre Narek et Asha] C’est ce qu’on croirait. As-tu trouvé le nid ? La machine a donné l’emplacement des abominations que sont ses semblables ? T’a-t-elle dit quoi que ce soit ? [Silence contrarié de Narek] De sérieuses réserves ont été exprimées sur ton approche, petit frère. Inutile de te dire que les enjeux ne pourraient être plus élevés. Oh a des réserves, de sérieuses réserves. Il n’y a personne dont la survie compte plus pour moi que la tienne. À part la mienne. Si tu n’as pas fait de progrès quand j’arriverai là-bas, je n’aurai pas d’autre choix que d’essayer mon approche, aussi malheureuse qu’elle ait été dans le passé. S’il y a encore un tel désastre, il te consumera sans nul doute et moi avec.

Et à la suite de cette menace à peine voilée, fondu au noir, et rideau.

Donc voilà : Rizzo est bien une Romulienne du Zhat Vash déguisée en "poupée Starfleet" (pour Oh, cela reste encore ambigu…) ; et en plus, c’est la sœur du pileux Narek (lui aussi du Zhat Vash) ! Quant à ce dernier, il sait donc que Soji Asha est une androïde, et il couche avec elle pour lui soutirer la localisation du "nid" des Synthétiques rebelles (ben oui, car tous les androïdes sont forcément en contact, forment une confrérie, et complotent ensemble). Il est en outre probable que du fait ses "méthodes d’investigation", Narek soit un "faux méchant" terrorisé par Rizzo.
Aux complots, aux doubles-jeux, aux infiltrations, aux manipulations business… vient maintenant s’ajouter la composante soap. Impliquant un micro-univers où tous les protagonistes se révèlent forcément tôt ou tard mutuellement adelphes, enfants, ou parents. Il est vrai que c’est l’ultime élément qui manquait pour compléter le fumeux tableau.

Du coup, à la lumière du teaser de Picard 01x02 Maps And Legends qui témoigne en live d’une influence extérieure ayant pris le contrôle des Synthétiques pour désactiver de l’intérieur les systèmes de défense de Mars, outre un retour de Lore façon TNG 07x01 Descent, Part II, les deux principaux suspects en lice sont d’un côté les Romuliens à travers l’officine ultra-secrète du Zaht Vash (encore plus cachée et fanatique que le Tal Shiar), et de l’autre la Fédération elle-même à travers une très discoverienne Section 31 (de la Commodore Oh ou de l’un de ses prédécesseurs actif en 2385). La première option repose sur des objectifs cryptiques et absurdes (pourquoi des Romuliens téléguideraient l’anéantissement de la flotte destinée à sauver leurs compatriotes ? sauf à imaginer un fanatisme aux confins de la folie…). Mais la seconde option servirait davantage les intérêts de la Fédération tels que décrits par l’amirale Clancy (à savoir supprimer matériellement la cause de la prétendue division) tout en étant parfaitement conforme aux pratiques de la Section 31, non de DS9, mais de Discovery.
Les deux options pourraient également n’en faire qu’une seule étant donné la tonalité ultra-complotiste désormais adoptée par la série : soit les Romuliens ont infiltré divers postes clefs (à la façon de l’administrateur V’Las dans ENT 04x09 Kir’Shara), et en particulier la Section 31 elle-même (à travers Oh) ; soit il existe une collusion entre certains faucons de l’UFP et le Zaht Vash (à la façon du complot UFP-Klingon-Romulien dans ST VI The Undiscovered Country).
Seulement, lorsque le ST historique avait mis en scène de très rares complots traités avec une gravité et une componction frappée au coin du réel (tels les métamorphes Founders dans DS9), chez les épigones d’Alias (du même Alex Kurtzman) en revanche, les complots sont un art de vivre : ils sont omniprésents, ils sont leur propre fin, ils masquent toujours d’autres complots plus retors, et ils s’accompagnent d’une surenchère non-stop de coups tordus. Ambiance.

Star Trek Alias ou pas, un noyautage strictement exogène pourrait-il exonérer la Fédération de toute responsabilité dans cette déchéance dystopique (à la façon d’un TNG 01x25 Conspiracy qui aurait "réussi") ?
En fait, pas vraiment, car l’ensemble des événements survenus depuis quatorze ans (2385-2399) furent publics. Et vu l’apparent état de paix et de béatitude généralisée de la population sur Terre (quasi-semblable à ce que le ST historique avait toujours montré), cela suggère tout de même une adhésion collective à la nouvelle politique menée, d’autant plus que Jean-Luc Picard apparaît comme le seul dissident connu.
Serait-ce une tentative de transposition trekkienne des fantasmes conspirationnistes contemporains voire d’un populisme trumpiste décomplexé, pour une expérience à la signifiance incertaine ? Ou bien, faut-il considérer que l’UFP est depuis toujours une dictature et/ou que ses citoyens seraient de parfaits moutons (hormis quelques rares super-héros de Starfleet). Auquel cas, la série Picard aurait un impact tragiquement rétroactif sur la réalité de l’utopie roddenberrienne depuis l’origine…
Car l’utopie trekkienne, du moins si elle n’est pas fony, n’est pas supposée être une société béate qui survivrait par magie ou grâce à une poignée de héros, mais une société éclairée et réaliste qui dispose de nombreux anticorps pour ne pas dégénérer à la moindre occasion...
En d’autres termes, l’UFP doit être considérée comme en grande partie responsable d’un noyautage même à 100% exogène, ou alors elle n’a jamais été utopie…

Pour l’anecdote, les hologrammes – si rarement employés dans TNG/DS9/VOY – sont devenus la norme vingt ans après dans Picard. Une parenté de plus avec Discovery.
Par divers détails de ce genre (par exemple au hasard : la commune propension dystopique), DIS et Picard semblent former ensemble une timeline bien plus intriqué qu’avec les ST historiques (1964-2005).

Être ou ne pas être Star Trek

En raison des innombrables facteurs d’inquiétude (réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles et des énergies fossiles, doctrine de la croissance infinie, émulations productivistes, guerres asymétriques, terrorisme, éveil des IA, transhumanisme, réactions populistes et isolationnistes…), il est devenu aujourd’hui totalement impossible de penser l’avenir autrement que de façon pessimiste et sinistrosée. Les discours optimistes comme ceux de TOS sont devenus au mieux inaudibles, au pire irresponsables (accusés d’être dans le déni). Dès lors, l’ensemble des productions cinématographiques et télévisuelles s’alignent de façon moutonnante sur cette nouvelle forme de pensée unique et obligatoire envers le futur. Il n’existe plus aucune SF qui dépeigne l’avenir autrement que de façon vaticinatrice, négative et angoissante, entre contre-utopie et dystopie.
Or dans la mesure où Star Trek avait à l’origine bâti son univers autour d’une utopie authentique (quoiqu’imparfaite), celle-ci s’est progressivement retrouvée en porte-à-faux par rapport à l’évolution des convictions et des projections dans le monde réel. Devenant en quelque sorte l’écho d’un futur antérieur obsolète…
Alors pour que la société trekkienne réussisse à "parler" au public contemporain (en particulier celui qui n’avait aucun attachement affectif au ST originel), Paramount puis CBS ont estimé depuis 2009 qu’il était nécessaire de pousser l’UFP vers la dystopie d’une façon ou d’une autre. Des accents orwelliens (et heinleiniens) de ST 2009 aux procès staliniens de Discovery en passant par les complots bellicistes de ST Into Darkness, puis les reniements de certains fondamentaux idéalistes (interdiction/génocide des vies synthétique, abandon/génocide des Romuliens, droit attribué plutôt que droit attribut…) dans Picard, tous les moyens sont désormais bons pour écorner le tableau afin de rendre l’UFP trekkienne compatible avec les combats SJW (Social Justice Warriors) de la doxa contemporaine. Dès lors, l’alibi trekkien (il en faut tout de même un pour justifier le port du label) se réduit aux exploits salvateurs d’une poignée de (super-)héros qui rétabliront peu ou prou l’utopie à la fin du run (i.e. au terme du film ou de la saison/série)… avant que l’utopie ne dégénère ou ne s’écroule à nouveau dans l’incarnation suivante.
En somme, l’UFP ne possède plus aucune vitalité et autosuffisance en propre, elle ne survit désormais que grâce à "l’acharnement thérapeutique" de quelques héros prédestinés à la maintenir à flot. Car ce n’est que "sous respiration artificielle" que l’utopie est politiquement présentable dans l’imaginaire contemporain.
Même sans super-pouvoir, c’est donc bien la dialectique du super-héroïsme qui est convoquée dans ce Star Trek 2.0. Un ressort à la mode qui s’épanouit à merveille au sein de sociétés interlopes dont les peuples ont perdu confiance dans les institutions et dans l’avenir. Pour autant, la réponse apportée est totalement contreproductive : par des héroïsmes exceptionnels (plutôt que par des exemplarités représentatives), elle entretient l’illusion d’un messianisme salvateur strictement exogène en lieu et place d’un progrès structurel et endogène.

De plus, l’approche de CBS depuis 2009 est de très courte vue. Car elle s’emploie à "oublier" que Star Trek n’est pas la chronique d’un futur immédiat (au contraire de l’excellente Black Mirror par exemple), mais celle d’un futur séparé de nous par plusieurs siècles de guerres (et notamment la génocidaire WW3) et par une succession de révolutions coperniciennes (à la fois scientifiques, sociales, et paradigmatiques) qui ont changé le visage de l’humanité. Dès lors, les préoccupations contemporaines (résultant d’un état planétaire radicalement distinct en essence de celui du futur trekkien) ne peuvent être directement transcrites 300 ans dans le futur (pas plus que les problèmes à la cour de Louis XIV ne sont utilement transposables en 2020). En fin de compte, les défis que notre planète doit relever aujourd’hui ne sont ni plus proches ni plus éloignés de l’UFP de 2399 que les défis (pourtant différents) des années 60. Pas plus que l’accélération high tech ou l’évolution des designs vers des écrans borderless et translucide ne nous rapproche d’un iota de la possibilité du FTL ou de la distorsion. Et c’est bien cette absence de recul dans la façon de penser Star Trek qui laisse le plus à désirer, quand bien même la série Picard serait à ce stade mieux écrite que Kelvin et Discovery.
Mais évidemment, la frange "conscientisée" du public (et davantage encore de la presse) attend obsessionnellement de la SF qu’elle transpose à tout-va le contemporain. Comme si la science-fiction était immature lorsqu’elle cherchait à faire rêver et ne devenait intellectuellement (ou socialement) estimable qu’en se transformant en manifeste(s) politique(s). À croire même qu’il lui appartiendrait désormais d’apporter des solutions pratiques depuis son univers imaginaire, là où le monde réel n’en a pas été capable.

Seulement, même à l’échelle de cette obligation conformiste de transposition, la façon actuelle de procéder est aussi inefficace qu’anti-trekkienne. Depuis l’origine, Star Trek transposait périodiquement l’actualité et les sujets de société de ses époques successives de production. Par sa dimension métaphorique et parfois moralisante, TOS fut même la championne sur ce terrain (par exemple avec des épisodes comme TOS 02x16 A Private Little War ou TOS 02x25 The Omega Glory). Néanmoins, par rapport au pli pris en 2009, la différence essentielle tenait à ce que lesdites transpositions s’exprimaient alors quasi-exclusivement à travers des sociétés périphériques ("planète de la semaine", adversaires récurrents, concurrents géopolitiques...) mais presque jamais à travers l’héroïne elle-même de Star Trek, à savoir la Fédération des Planètes unies (UFP). Dès lors, cette dernière pouvait être développée selon la logique et la cohérence de son propre univers de SF, sans être perpétuellement et anachroniquement indexée sur les évolutions de nos sociétés des 20ème et 21ème siècles.
Ainsi, jusqu’en 2005, Star Trek représentait le meilleur des deux mondes : la possibilité externaliste de transposer pour "édifier" les spectateurs du moment (vocation de pédagogie ou de whistleblowing)… tout en construisant un internalisme (in-universe) cohérent envers lui-même (c’est-à-dire non assujetti aux modes, aux obsessions, et aux tragédies du contemporain).
Mais désormais, ce serait plutôt le pire des deux mondes : on sacrifie l’internalisme à la transposition, en introduisant à la fois des incohérences voire des trahisons envers le postulat trekkien, tout en paupérisant la complexité du réel contemporain par des parallèles sophistiques ou des analogies impropres.

Le vrai problème tient donc à l’incapacité actuelle des productions ST à prendre des risques, à avoir le courage d’aller à contre-courant des opinions dominantes, à s’affranchir de l’uniformité et du suivisme, pour proposer une autre voie, un autre modèle, et finalement une autre SF face à la concurrence. Une autre SF, c’est précisément ce que ST était à l’origine.
Il est bien loin le temps où Star Trek prenait le contrepied des modes jusqu’à les influencer... voire les lancer. Désormais, la franchise s’accroche désespérément au train en marche. Caisse de résonance creuse des réseaux sociaux, elle est on-ne-peut-plus "dans le vent"… comme les feuilles mortes.

Conclusion

Hors de toute considération trekkienne, Picard 01x02 Maps And Legends demeure en soi un bel épisode de SF, quoique moins poétique et mystérieux que le précédent (exit les rêves avec Data, Brent Spiner n’aura fait un cameo que durant un épisode), mais bénéficiant toujours d’une écriture émotionnellement prégnante et d’une mise en scène soignée... voire même parfois inspirée et créative (mention spéciale à la scène du double dialogue emmailloté). Et Patrick Stewart est émouvant (jusqu’à l’outrance parfois) dans son chemin de croix "contre-picardien", composant un héros déchu au fond du gouffre (entre l’annonce d’une maladie létale et la mise au ban par Starfleet)… mais toujours porté par une foi inextinguible en l’idéalisme trekkien – de celles qui soulèvent des montagnes...

Malheureusement, rapporté à la grammaire, aux idéaux et à l’internalisme trekkiens, Picard 01x02 Maps And Legends demeure faussement éclairant : (presque) chaque bribe d’explication fournie ici est contreproductive, aggravant l’inadéquation ou la trahison envers les fondations de ST (Synthétiques réduits à des hommes de pailles, retcon bien artificiel et trivialisation des Romuliens, perte de crédibilité de l’UFP même à l’aune de la realpolitik, multiplication alarmante des indicateurs dystopiques, négation de la Prime Directive par un complexe de Dieu, transposition simpliste et parodique du contemporain ...).
Tout au plus, la "thématique cubique" (romulano-borg) offre des potentiels d’originalité et de sequel à VOY (sous réserve de développement ultérieur crédible).
Mais les apparents "conflits moraux" (supposément exacerbés) se limitent surtout à des antagonismes stériles, car les débats philosophiques et sociologiques de fond sont systématiquement escamotés au profit de l’auto-contemplation émotionnelle et du parcours de rédemption personnelle de Jean-Luc... qui emprunte le chemin campbellien (donc foncièrement anti-trekkien) du héros prédestiné (ou providentiel) chargé de sauver la société malgré elle.
Les enjeux globaux (Romulus, les Synthétiques...) semblent être les faire-valoir des fils rouges ou verts strictement individuels et autocentrés (Picard ne s’est toujours pas remis de la mort de Data vingt ans après, il poursuit à travers l’univers le MacGuffin multifonctions Bruce Maddox, il se lance à la rescousse de la jumelle d’une androïde répliquée par mitose à partir d’un neurone positronique...).
Et déjà, les pires côtés de Discovery (le pompage du roman Control de David Mack, la parodie de Section 31, les "méchants" stéréotypés s’exprimant avec tous les stigmates du même métal, les complots artificiels pour flatter le conspirationnisme en vogue, les intrigues "à tiroirs", les twists pour le twist, les surenchères, le soap…) s’invitent par effraction à travers la chatière.

Picard : une série premium... qui a sciemment brisé l’utopie roddenberrienne avec l’ambition de décliner la géniale Homeland dans le Trekverse… mais qui semble hélas, dès son second épisode, prendre la direction de l’affligeante Alias...
Le "naturel kurtzmanien" reviendrait-il déjà au galop ?
Et faut-il lui préférer "l’empreinte Patrick Stewart" qui consiste visiblement à reformater l’univers trekkien autour de sa seule personne (et au service de ses élans militantistes) ?

Note épisode : Note Star Trek :

YR

ÉPISODE

- Episode : 1.02
- Titre  : Maps and Legends
- Date de première diffusion : 30 janvier 2020 (CBS All Access) - 31 janvier 2020 (Prime Video)
- Réalisateur  : Hanelle M. Culpepper
- Scénariste : Michael Chabon & Akiva Goldsman

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