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For All Mankind : Review 1.10 La cité sur la colline

Date : 23 / 12 / 2019 à 14h30
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Unification


Suite au (double) cliffhanger par lequel s’était achevé For All Mankind 01x09 Bent Bird, ce serait un euphémisme de dire que l’épisode de cette semaine était attendu (au tournant). Mais avec une maestria déconcertante, For All Mankind 01x10 A City Upon A Hill déjoue les pronostics cyniques et évite tous les écueils usuels des séries contemporaines pour composer le parangon vivant d’un développement au long cours profondément pensé et planifié à l’avance, jusque dans ses moindres détails (façon Babylon 5 de J Michael Straczynsksi). Ce final exacerbe tous les partis pris et les qualités d’une série dont il conclut la première saison, en réussissant à la fois à surprendre (rien ne se passe comme prévu) et à consolider (les événements y gagnent en cohérence), tout en privilégiant l’introspection, la lenteur, et de puissants contrastes pour nourrir l’intérêt du spectateur (ni surenchère ni coups de théâtres factices).
Il aura suffi le temps d’un épisode (certes assez long, en l’occurrence 1h15) pour que tous les fils multicolores (rouges, verts...) lancés au gré des neuf épisodes précédents soient finalement résolus, de façon soit heureuse soit tragique, mais toujours naturelle.
C’est donc avant tout par la solidité de l’acquis (l’histoire relatée) et non un perpétuel crédit sur le futur (des promesses de politicien et des twists sortis d’un chapeau de prestidigitateur) que For All Mankind ose fidéliser le public. En 2019, c’est particulièrement original, à contre-courant et transgressif.

Pour le premier ressort tragique en suspens, il appert qu’Ed Baldwin n’a finalement pas assassiné le Russe Mikhaïl, mais s’est "contenté" de lui infliger une perte de connaissance temporaire par décompression, pour ensuite le ligoter et l’emprisonner à bord de Jamestown afin de le soumettre à un interrogatoire musclé (mais sans réelle torture) sur l’espionnage et surtout sur les terrassements soviétiques sous la base Zvezda (au demeurant sans succès). Ce dénouement crédibilise l’astronaute (qui ne s’est ainsi pas transformé en tueur ou en sadique du seul fait de l’isolement et de la mort de son fils), mais d’un autre côté ce procédé narratif flirte un peu avec les "triches" des serials des années 40 (lorsque les fins d’épisodes capitalisaient sur l’émotion des tragédies sans en assumer la réalité dans les épisodes suivants).
S’ensuivra un huis clos de très haute volée pour un authentique bras de fer psychologique entre les deux hommes, Mikhaïl Mikhaïlovich Vasiliev n’épargnant notamment pas Edward quant aux crimes de guerre entachant les prétentions morales étatsuniennes (de la perspective soviétique). Et pourtant, contre toute attente, les deux hommes – anciens combattants dans des camps adverses – finiront par se respecter et sympathiser (sans aucun syndrome de Stockholm à la clef).
C’est même au Russe qu’Ed devra son "dégrisement" d’ermite sociopathe (et donc indirectement le sauvetage en urgence d’Apollo 24). Car Mikhaïl attirera son attention sur les scintillements séquentiels (SOS codé en morse) de l’éclairage de Jamestown, ultime moyen que Houston trouva pour attirer l’attention d’un astronaute qui s’était coupé du monde (au point de ne plus lire les incessants messages qu’il recevait par téléscripteur).
Baldwin finira par libérer Vasiliev, et ils partiront ensemble en rover récupérer du carburant d’Apollo 15 pour un rendez-vous orbital avec Apollo 24 (supervisé par Houston).
Par un geste hautement symbolique, Baldwin finira même par appeler le cosmonaute de son vrai prénom, et non de cet "Ivan" générique qu’il réserve à tous ses ennemis soviétiques interchangeables. Une belle fraternisation à l’instar de celles des tranchées de la Grande Guerre, belle car anachronique.
Quel parcours vertigineux depuis l’épisode précédent ! On était parti de si loin. Et pourtant, rien n’est expédié ni bâclé. Les relations de causes à effets sont assemblées par petites touches subtiles, lentes et prégnantes, pour s’emboîter à la perfection.
Par un superbe effet de mise en scène, c’est dans le miroir de la visière de la combinaison soviétique que décollera le module de Baldwin. Mais progressivement, cette scène dévoilera un potentiel comminatoire, celui d’une station américaine temporairement à l’abandon...

Quant à l’autre ressort tragique en suspens, il s’avère que les deux derniers équipiers d’Apollo 24 ont en fait survécu à l’explosion intempestive de g et à la perte de contrôle de l’ordinateur de Saturn V (l’épisode adoptant également leur point de vue cette fois).
Mais resté accroché à la coque externe du module, Deke Slayton a été gravement blessé. Après l’avoir "rapatrié" dans la cabine de pilotage, Ellen parvient à refermer (par agrafage) sa profonde blessure au ventre, mais évidemment pas à endiguer l’hémorragie interne...
Malgré l’absence de communication avec Houston (perte de l’antenne en bande S), l’équipage d’Apollo réussit à calculer les corrections de trajectoire et de vitesse à appliquer pour entrer en orbite lunaire. Malheureusement, le délestage de la cargaison et du module de commande, l’utilisation de tout le carburant des réacteurs principaux, et même des réserves du contrôle par réaction (RCS) en manuel (sacrifiant la stabilité du module)... ne suffiront pas à passer de 37 000 à 35 650 pieds/sec (unité quasiment équivalente au km/h) ! Décélérant au mieux à 35 680 pieds/sec, c’est seulement pour une trentaine de km/h de trop qu’Apollo échappera à l’attraction lunaire salutaire…
Et c’est avec la perspective de dériver à jamais dans le deep space qu’Ellen et Deke construiront leur propre huis clos, convoquant l’illustre mémoire de plusieurs autres grands moments de solitude spatiale (ENT 01x16 Shuttlepod One, SG-1 04x12 Tangent…) pour ce temps des confessions mutuelles dans la vallée de l’ombre de la mort.
Se considérant perdue, Ellen avouera même à Deke son lavender marriage avec Larry... et tout ce qu’elle dut endurer pour dissimuler sa relation gay avec Pam, la serveuse du bar des astronautes (l’Outpost). La réaction de Slayton sera indéfinissable : un cri du cœur bienveillant dans les premières secondes (le vrai Deke), puis méprisant, culpabilisant et moralisateur ensuite (le poids du surmoi et du conditionnement social). Mais plus tard, sans même chercher à se faire pardonner pour ses emportements blessants, Deke exhortera Ellen, si elle survit, à ne jamais rien révéler de sa vie intime à quiconque, car "il y a bien trop de gens comme moi en ce monde" (sic). Prouvant la capacité (rare) de Slayton à penser contre lui-même, et montrant son désir de couvrir son ex-élève plutôt que la dénoncer. Des scènes exceptionnelles de vérité, foncièrement anti- ou méta-archétypales, à en faire oublier les tendances tokénistes et SJW de la série.

En dépit de l’absence de télémétrie, de biocapteurs et de contact radio, la surveillance radar aura permis à la NASA de repérer cette correction de trajectoire, apportant la preuve indirecte de la survie de l’équipage d’Apollo 24. Mais également sa situation tragique faute de carburant. Avec l’assistance de Tim McKiernan (alias Bird Dog), Margo Madison mettra en place une procédure de la dernière chance pour suffisamment freiner le module avant qu’il ne s’éloigne irréversiblement du champ gravitationnel de la Lune. Cela supposera de faire appel à Ed Baldwin (ignorant encore tous les appels vers Jamestown depuis la nouvelle de la mort de son fils). L’astronaute devra décoller avec le module lunaire dont il dispose déjà pour s’arrimer à Apollo 24 durant une fenêtre de tir très étroite...
Mais en dépit de l’aide au sol de Mikhaïl Vasiliev, l’amarrage sera impraticable en raison de l’instabilité de mouvement du module (tournant sur lui-même de façon dissymétrique faute de carburant). Défiant toutes les probabilités (sur l’idée d’Ellen n’ayant plus rien à perdre), Baldwin enverra alors le réservoir tubulaire de carburant tel un ballon de rugby (ou de football américain), mais celui-ci survolera hélas Apollo 24 sans l’atteindre. Tenant dans la main un filin déroulant, Ellen sautera alors au jugé à sa poursuite, moyennant une impulsion plus forte que le lancé d’Edward. Portée par les ailes du désespoir, Waverly réussira à accrocher le câble au "tank", devenant à son tour balistique, avant de s’y agripper dans un salto fulgurant. Il s’en sera fallu de très très peu pour que cette dernière chance de survie disparaisse dans le vide…
Une opération de sauvetage menée de main de maître, aussi bien au sol que dans l’espace, et où la force de volonté aura su déjouer des pronostics hautement défavorables.
L’ensemble de cette scène, d’un visuel proprement titanesque (un cosmos noir d’encre du fait d’un diaphragme très peu ouvert comme dans les photographies des missions Apollo du monde réel, les mouvements rotatifs de la Lune derrière les hublots d’Apollo 24, les survols lunaires en orbite basse avec un effet très uncanny valley, le "trapézisme" orbital, les différentiels de vitesse…) rend comme jamais justice à la "dictature de l’exactitude" des voyages (réalistes) dans l’espace. Lorsqu’il suffit d’un seul km/h ou d’une malheureuse seconde d’angle pour faire le départ entre la vie et la mort, avec des lois cosmiques caractérisées par des grandeurs liminales, des frontières invisibles, et une absence du droit à l’erreur. Jusqu’à maintenant, seul l’épisode SG-U 02x07 The Greater Good (avec bien davantage de réalisme que Gravity d’Alfonso Curaon) avait touché visuellement du doigt cette réalité.

Malheureusement, Deke est passé de vie à trépas, son hémorragie interne ayant eu raison de lui. À l’euphorie orgasmique dans les locaux de la NASA à Houston (en réponse au "miraculeux" sauvetage d’Apollo 24), succèdera brutalement le deuil de l’une des personnalités les plus matricielles du programme spatial américain depuis les années Mercury. Et cela avec une finesse toujours sans faille, qui irradie chaque scène, même la plus modeste, tel le jeu silencieux de regards et d’inflexions (valant n’importe quel discours) échangés à travers la baie d’observation entre Harold Weisner et Marge Slayton… depuis cette salle dédiée aux familles des astronautes où les épouses·époux attendent stoïquement de savoir qui d’entre elles·eux seront déclaré·e·s veuves·fs par la "grande roulette astronautique".
Le pauvre Deke Slayton, qui désirait tant devenir astronaute (et à défaut aura permis à tant d’autres de le devenir), est mort ironiquement dès son premier voyage dans l’espace. Son vœu se réalisera autrement ("be careful what you wish for") : il ne reviendra jamais sur Terre, pour devenir le premier humain inhumé sur la Lune, encore pionnier à sa façon, mais dans la mort. Sa tombe jouxtera le catafalque symbolique dressé par Ed en l’honneur de feu son fils Shane.
La fin de For All Mankind 01x09 Bent Bird suggérait que l’humanité avait importé sa criminalité congénitale sur l’Eden lunaire. Ce n’est finalement pas encore le cas, mais à défaut, la Lune accueille déjà son premier cimetière...
Ellen Waverly rendra par la suite publiquement hommage à Deke Slayton, celui à qui les femmes astronautes américaines doivent leur existence, mais sans rendre pour autant pleinement justice à ce personnage hors norme, méritant de la crédibilité psychosociologique de la série. À l’instar d’Andy Sipowicz dans la série NYPD Blue, Deke était un vrai héros au sens antique, car porteur de tous les stigmates condamnables de son temps (sexisme, homophobie…), mais lucide envers lui-même comme peu en sont capables, luttant de toutes ses forces contre la doxa d’alors qui l’accablait, finalement authentique vecteur de progrès et de métamorphoses, à son corps défendant parfois, dans la douleur toujours.

Mais les dénouements ne se limitent pas aux grands dossiers auxquels le temps de visionnage était comme indexé...
For All Mankind 01x10 A City Upon A Hill brasse une mosaïque de scènes intimistes, reposant sur la force des dialogues et de l’interprétation, portées tantôt par la viscéralité sans fard de l‘imperfection humaine, tantôt par le désir tropique d’empathie et d’assertivité, et se déployant souvent sur un fond d’actualité radiophoniques ou télévisées pour figurer la diachronie d’une Histoire en marche. Loin des scènes d’action, des climax paroxystiques, des twists pour le twists, du clinquant et du tape-à-l’œil… existait-il meilleure manière pour une série-pas-comme-les-autres de fermer le bal comme il a débuté, en cultivant jusqu’au bout sa différence par rapport aux productions mainstream ?
On retiendra en particulier les (toujours) fabuleux deep fakes médiatiques du président démocrate Ted Kennedy (pour qui le programme spatial n’est qu’un outil politique destiné à masquer ses turpitudes sexuelles), du gouverneur républicain de Californie Ronald Reagan (qui exerce ses prérogatives d’opposant opportuniste en clamant bien évidemment que le programme spatial est dirigé par des incompétents dangereux), et des manifestations (à la pointe du progressisme) contre la NASA… Tel un petit théâtre de l’absurde (à la Eugène Ionesco) qui dirait la vérité.

Soulignons également la scène à l’Outpost (un peu l’équivalent du 602 Club dans la série Enterprise) où Karen Baldwin rencontre Pam Horton. Un échange sur le vif, à guichets ouverts.
Pam y sortira de l’ombre dans laquelle la série l’avait confinée, dénonçant l’émergence d’une nouvelle "aristocratie" (ou jet-set), celle des astronautes, devenus les rock stars de cette timeline qui focalise toute l’attention du public sur l’espace (un rêve pourtant de notre perspective). Pam témoignera aussi à demi-mot de la souffrance de n’être que l’amante secrète (et même désormais désavouée) d’Ellen, condamnée à s’inquiéter pour elle seulement à la travers les flashs télévisés, elle qui la connut de si près...
Et Karen y poursuivra son parcours d’émancipation envers le corset guindé qui l’inféodait, envers toutes ces règles qui l’emprisonnaient. Elle conviera même Pam dans la salle d’observation de Houston réservée aux familles... Cette dernière acceptera, et tant pis pour les conséquences éventuelles... au grand dam de Dennis Lambert, toujours prudent (car contrairement à Pam, lui et Ellen y ont beaucoup à perdre).

Les retrouvailles dans la salle de contrôle entre Tracy et Gordo Stevens, constituent un moment touchant, non par son caractère romantique, mais par la maturité – déjà remarquée dans les épisodes précédents – d’une relation maritale bâtie sur une passion commune (le pilotage et l’astronautique), ne badinant pas avec le vital (la survie dans les airs et dans l’espace), mais transcendant toutes les trivialités usuelles (adultères, jalousies, insultes, etc.).

En démettant de ses fonctions le commandant de Jamestown contre son gré ("I relieve you, sir" / "I stand relieved"), Ellen Waverly Wilson affirmera quant à elle son autorité devant Edward Baldwin, pourtant de rang équivalent et plus vétéran qu’elle, entérinant donc de jure et de facto une parfaite égalité hommes-femmes.
Mais dans le même temps, elle sacrifiera totalement dans sa déclaration télévisée finale son identité sexuelle aux normes de son temps (nonobstant la souffrance de Pam). Frustrant peut-être, mais réaliste et distancié. Car tous les combats sociaux ne peuvent être remportés en même temps, et le concept de lutte intersectionnelle appartient au présent (non aux années 70 quand bien même alternatives). Il est donc heureux que For All Mankind s’en soit souvenu pour son épisode conclusif, plutôt que de se complaire dans une forme d’incontinence (ou de voracité).

Enfin, il y a le sort des Rosales, père et fille, qui font toujours un peu figure de hors sujet (ou de pièces rapportées) dans la série, mais qui représentent malgré tout un contrepoint potentiellement intéressant, non pour dénoncer la politique anti-immigration de Donald Trump (un marronnier), mais pour offrir une perspective extérieure (et même extra-américaine) sur la grande famille (la néo-aristocratie ?) astronautique que For All Mankind met si bellement à l’honneur.
Bien loin des intox coercitives de l’agent Gavin Donahue dans l’épisode précédent, les USA des années 70 ne sont pas ceux du Patriot Act. Octavio ne pouvait donc être arrêté pour espionnage en l’absence de preuve solide, et il a "simplement" été expulsé comme n’importe quel autre immigré mexicain en situation irrégulière.
Mais aussi curieux que cela soit, sa fille ne l’aura pas été. Toutefois, cette mésaventure traumatisante aura néanmoins été pour elle un électrochoc. Elle en a reconsidéré son échelle de priorités (suivre le cursus du prestigieux du programme Kennedy plutôt que batifoler avec son boy-friend). Malheureusement, Margo Madison n’étant pas disposée (par vulgaire commodité) à l’héberger, et sa famille d’accueil latino ayant elle-même été inquiétée par les services d’immigration, Aleida est désormais on the road

L’épisode s’achèvera par un plan large et fuyant sur Jamestown, puis sur le probable emplacement, non pas de la belle cité sur les rives de l’éternité (TOS 01x28 The City On The Edge Of Forever), mais de la future cité sur la colline, au bord de la falaise, sur les rives du cratère Shackleton.
Et en toile de fond, la BO Everybody Wants To Rule The World de Tears for Fears (1985) comme pour annoncer un prochain changement de décennie...
Un semblable plan (mais sur la station spatiale) clôtura il y a vingt ans le final de la très moorienne ST DS9.

L’épilogue post-générique final, tenant probablement lieu de teaser pour la seconde saison, plonge le spectateur neuf ans dans le futur (en 1983), où il assiste – à travers un poste de télévision et des commentaires hors champ d’Ed & Karen Baldwin – au décollage d’un gigantesque lanceur (faisant passer Saturn V pour une miniature) depuis les tréfonds de l’océan pacifique sud (loin de toute zone habitée), dans le but d’acheminer vers la Lune du plutonium pour Jamestown... qui n’est désormais plus une base ni une station... mais une colonie ! De quoi mettre en appétit pour une timeline qui semble de plus en plus prequeliser symboliquement la base lunaire Alpha d’UFO/Space 1999 (Sylvia et Gerry Anderson) voire la New Berlin de Star Trek.

Venons-en maintenant au modeste chapitre des défauts, ou plus exactement des regrets, privant l’épisode de la note maximale (5/5) à laquelle il pouvait légitimement prétendre...

En dépit de la mort dramatique de l’un des membres d’équipage (Harrison Liu), de la blessure létale du vétéran (Deke Slayton), d’un ordinateur de bord peu fiable (ayant provoqué une ignition non sollicitée et prématurée de l’étage S-4B), de la perte de l’antenne en bande S (ne permettant plus de communiquer avec Houston qui reste pourtant indispensable aux calculs de trajectoires), et d’une capacité en carburant limitée… poursuivre coûte que coûte la mission de relève assignée à Apollo 24 parait un exercice bien aventureux voire irresponsable, a fortiori sachant qu’Edward Baldwin n’était pas directement en danger de mort sur la station Jamestown.
La surérogation et le zèle déontologiques ont beau flatter les fictions audiovisuelles, il n’en est pas moins étonnant – du moins sur le versant aride du réalisme – que nul n’ait évoqué on screen (ni au centre de contrôle de vol ni à bord du module) l’option d’un retour direct sur Terre (ne fût-ce que pour l’invalider techniquement), et que la mission d’Apollo 24 n’ait pas été purement et simplement annulée suite à la défaillance dramatique d’un ordinateur de bord. Dans la mesure où Apollo 24 disposait encore de suffisamment de puissance pour diriger sa trajectoire (mais pas assez pour la ralentir dans le cadre d’une mise en orbite lunaire), tenter d’intégrer une orbite terrestre basse aurait probablement été moins incertain car cela n’aurait nécessité aucun ralentissement (la vitesse de libération terrestre étant très supérieure à la vitesse de libération lunaire, et un ralentissement consomme incomparablement plus de carburant qu’un changement de cap même important). De surcroît, même si l’injection trans-lunaire (TLI) demande davantage de puissance (et donc de carburant) que l’injection trans-terrestre (TEI), il est également permis de questionner l’obstination d’Ellen Wilson à relever Ed Baldwin pour le renvoyer sur Terre alors que le module Osprey d’Apollo 24 ne disposait plus de carburant en propre (se contentant de s’appuyer sur le faible apport résiduel d’Apollo 15).
Alors certes, l’épisode est resté opaque sur ces questions (d’innombrables facteurs en mécanique céleste comme les transferts de Hohmann déterminent la faisabilité ou non d’une improvisation de ce genre...), ce qui ne permet donc pas de conclure à une incohérence formelle de l’épisode. Malgré tout, la série et ce final lui-même font généralement montre d’un tel réalisme documentaire sur les procédures astronautiques et les lois physiques que des passages scriptés/forcés (pour employer le vocabulaire des jeux de rôles) peuvent surprendre et jurer quelque peu dans ce (magnifique) tableau.

L’autre regret, qui pourrait confiner au reproche, c’est de n’avoir toujours levé aucun voile sur les causes historiques de la divergence entre la timeline de For All Mankind et la nôtre. Car l’arrivée d’Alexei Leonov sur la Lune un mois avant Neil Armstrong, puis la capacité des Soviétiques à tenir systématiquement tête aux Américains durant toutes les phases d’implantation lunaires, ce sont uniquement les symptômes de ladite divergence ! Les causes, elles, sont à rechercher du côté du programme Vostok-Voskhod-Soyouz qui – pour des raisons politiques, organisationnelles, et économiques – fut incapable dans notre réalité de matcher le programme Mercury-Gemini-Apollo de la NASA. L’URSS fut "larguée" dès 1966, et la mort de Sergueï Korolev (le Wernher von Braun russe) enterrera définitivement le rêve lunaire.
Mais en se dispensant de porter son attention sur les causes premières (par exemple au moyen d’un épisode entier se déroulant de l’autre côté du rideau de fer, de divers flashbacks, ou simplement d’évocations avisées), For All Mankind prive l’uchronie de son volet contrefactuel, ayant pourtant la valeur d’une fondation de worldbuilding. Au risque alors de transformer les perpétuels exploits russes en MacGuffin et dei ex machinae, incessants aiguillons et comburants utilitaristes de l’accélération sociologique américaine, faisant plus que jamais des USA les champions du progrès et de la liberté dans tous les multivers. Soit une thin blue line qui fera tout le départ entre une SF sémiologique et une SF étiologique, entre une (très) bonne série... et une grande série.
L’occasion s’était pourtant présenté dans For All Mankind 01x10 A City Upon A Hill durant le magnifique huis clos entre Mikhaïl Mikhaïlovich Vasiliev et Edward Baldwin, aussi bien durant la phase initiale d’interrogatoire que durant la phase de rapprochement qui s’ensuivit.
Espérons malgré tout que la seconde saison viendra combler ce manquement et cette frustration, même si le nouveau bon en avant (de neuf ans) dévoilé par l’épilogue post-générique final (sis en 1983) suggère plutôt un mouvement inverse...

Les neuvième et dixième épisodes de la série auront décidément enchaîné une somme d’exploits techniques, mais leur apparente improbabilité aura été contrebalancée par des échecs et des deuils à répétition, soit une configuration qui puise sa vraisemblance dans le précédent historique que constitue Apollo 13 (immortalisé par Ron Howard en 1995).

Le titre réputé prétentieux que la série a fait sien, "For All Mankind (Pour toute l’humanité)", n’est pas le symptôme de l’hybris de son créateur RDM, mais il provient en réalité de la plaque commémorative de la mission Apollo 11 (presque commune aux deux lignes temporelles qui, quoique exploit officiellement étatsunien, se voulait avant tout un accomplissement universel (pour le compte et pour le bénéfice de tout le genre humain et pas seulement d’une nation).

La péroraison à la fois de cet épisode de Noël (alter-Noël 1974) et de la première saison elle-même sera exprimée par la voix d’Ellen Wilson (pionnière à son tour au titre de première femme stationnée en solitaire sur la Lune) durant une conférence de presse en duplex depuis l’astre sélène (une autre première) : « (…) Des astronautes ont perdu la vie. Et malheureusement, ça arrivera probablement encore. Mais nous connaissions les risques avant de nous engager. Les sacrifices que cela représente, pour nous et pour ceux que l’on aime. Mais on s’est engagé malgré tout. C’est le prix à payer pour avancer, pour explorer l’univers, pour se lancer dans l’inconnu, et repousser les limites du possible. (…) »
En somme, ni plus ni moins la devise de Star Trek, du motto culte de James T Kirk à l’esprit Right Stuff de Jonathan Archer ! Et derrière la voix d’Ellen, on devine celle du grand trekker Ronald D Moore (qui doit sa brillante carrière hollywoodienne à Michael Piller et au Star Trek bermanien).
Dans son speech conclusif, outre de faire référence au discours mythique de John F Kennedy à Rice University (« Nous avons choisi d’aller sur la Lune non parce que c’était facile, mais parce que c’était difficile ») qui auréole chaque épisode de From The Earth To The Moon (de Tom Hanks), l’astronaute Waverly évoque même explicitement les wagon trains… qui furent pitchés par Gene Roddenberry pour vendre la série originale de Star Trek aux studios Desilu et à NBC en 1965.

La conscientisation activiste (tendance #MeToo movement) de For All Mankind était souvent démonstrative et lourde dans les premiers épisodes, écrasante comme peut l’être un décollage de Saturn V. Mais au fur et à mesure que cette trame temporelle alternative a pris son envol vers l’apesanteur, le manifeste Social Justice Warrior déployé autour de toutes ces Olympe de Gouges astronautiques s’est fait plus discret, ou du moins mieux intégré, progressivement de plus en plus homothétique de notre réalité plurielle. D’autant plus que le timeframe de la série s’étend de façon exponentielle... Après carrément cinq ans écoulés (entre 1969 et 1974) durant la seule première saison, si la seconde débute bien en 1983, alors la troisième ou la quatrième pourrait bien être alter-contemporaine...
Il est probable que For All Mankind soit une manière pour Ronald D Moore d’explorer et affirmer les idéaux trekkiens, quoique par une autre voie, non plus celle d’un futur utopique (la Fédération trekkienne), mais celle d’une uchronie en quête d’utopie – dans une timeline voisine qui aurait permis à la Terre d’accélérer à la fois l’exploration spatiale et les progrès sociaux (dans un même pack).

Bilan de saison

Poursuivant l’ambition (ou le manifeste) qui s’était déjà affirmé(e) naguère dans Battlestar Galactica 2003, Ronald D Moore imagine un passé alternatif pour mieux faire la radioscopie du présent, mais davantage encore pour tenter d’impacter le futur immédiat, animé par un intensif militantisme à la fois social et spatial.
Mais qui dit militantisme, dit choix subjectifs et utilitaristes, consistant d’une part à transposer abusivement les paradigmes woke contemporains dans le passé par la seule grâce (ou par le seul joker) de l’alibi alternatif (s’exposant donc à une forme hypocrite d’anachronisme), et d’autre part à faire des focus outranciers sur certaines problématiques (moyennant ici de vrais sans-fautes dans le traitement) tout en ignorant ou en occultant grossièrement d’autres topoï (avec pour corollaire des avancées sociétales à géométrie variable au prix d’un tableau contrefactuel partiel, partial, et incomplet).
Résultat : For All Mankind pourrait remporter le trophée de la série la plus bien-pensante de l’année... quitte à mettre en péril les fondements même de sa proposition uchronique.
Mais dans le même temps, la précellence des études de caractère (touchant à la fois le cœur et la raison), la véracité des interactions publiques (politiques et médiatiques), l’exemplaire cohérence narrative, l’incroyable flexibilité de rythme, et l’extrême rigueur tant scientifique que procédurale avec laquelle For All Mankind expose toutes les facettes d’une implantation spatiale réussie dans le système solaire via des moyens à notre portée (i.e. sans technologie de rupture ni révolution copernicienne)... constituent une feuille de route – pour ne pas dire un blueprint – dédié(e) aux innombrables projets en développement aujourd’hui aux sein des agences gouvernementales (NASA, ESA, ROSCOSMOS, CNSA...) et des entreprises privées (SpaceX, Blue Origin, Virgin Galactic...) en lice.
Il serait donc probablement prématuré de décider si For All Mankind est (ou n’est pas) l’une des meilleures séries de Hard SF de ces vingt dernières années (voire de l’Histoire audiovisuelle)...
Néanmoins, elle s’avère dès à présent un hommage amoureux – et une continuation par d’autres moyens – de la SF conjecturale du Golden Age (de 2001 à Space 1999 voire Ad Astra). Et par sa masse critique d’atouts objectifs, elle est mine de rien susceptible de devenir une influenceuse, une source d’inspiration pour catalyser et promouvoir les futurs accomplissements à venir dans le monde réel. Ne fût-ce qu’en suscitant débats et buzz...
Ce qui est déjà énorme dans le paysage largement sinistré de la SF télévisuelle actuelle (en dépit de la quantité pléthorique de nouvelles séries développées).

ÉPISODE

- Episode : 1.10
- Titre : A City Upon A Hill (La cité sur la colline)
- Date de première diffusion : 20 décembre 2019 (Apple TV+)
- Réalisateur : John Dahl
- Scénariste : Ben Nedivi & Matt Wolpert

BANDE ANNONCE



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