Utopiales 2013 : Le panel d’Orson Scott Card 2/2

Date : 25 / 11 / 2013 à 11h00
Sources :

Source : Unification



Seconde partie de l’échange entre Jeanne A. Debats, romancière de science fiction française et Orson Scott Card, auteur de la Stratégie Ender...

Après la présentation de l’auteur, de son oeuvre et de son travail d’ateliers d’écritures, voici le second axe de l’interview : Les rapports de l’auteur aux genres de l’imaginaire.

La science fiction / la fantasy

JAD :

En tant qu’écrivain vous êtes aussi à l’aise dans l’un et l’autre genre, entre la stratégie Ender et Les maîtres Chanteurs, et les chroniques d’Alvin ou bien Espoir du cerf ou bien Trahison

a) Vous avez écrit :

« Un décor rustique évoque toujours la fantasy ; pour évoquer la science-fiction, il faut des panneaux de métal et du plastique. Il faut des boulons. » Orson Scott Card — Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction, éditions Bragelonne, 2006, p. 18.

Pensez-vous que la différence entre les deux généralement tient essentiellement au décor, ou assignez-vous une destination différente et un propos autre à l’un et l’autre genre ?

OSC :

Les différences de décor existent afin de donner au lecteur les règles suivies. Mais la frontière entre science fiction et fantasy n’est pas très grande au contraire de celle qui les sépare du reste de la littérature car le genre SF/fantasy et plus vaste que tout le reste des genres littéraires.

JAD :

b) Vous êtes également l’un des auteurs de science fiction de votre génération qui se soit le plus centré sur l’empathie avec ses personnages, la crédibilité psychologique et le cheminement autant affectif qu’intellectuel. La profondeur et l’empathie des et avec les personnages semblait jusque là plutôt l’apanage de la fantasy ou pour le formuler différemment : le NON apanage de la science fiction.

Pensez-vous que vos talents également distribués dans l’un ou l’autre genre, vous ont rendu plus attentif à la force et la densité de vos personnages ?

OSC :

Tout auteur se préoccupe de l’environnement de son livre. Mais comment écrire ses personnages ? On doit en effet se pencher sur ses personnages dans ses livres. Le Dogme transparaît dans l’histoire de mes jeunes personnages et leur parcours, mais je n’aime pas écrire sur le dogme et la politique.


JAD :

c) Permettez-moi de vous poser une question justement inspirée de ce fameux intervieweur (dont on peut consulter l’interview en ligne sur votre site personnel de la Hattrack river, dans le forum « about Orson Scott Card »).
Il vous citait l’écrivain australien de science fiction Mann qui aurait affirmé ne pas pourvoir écrire de fantasy car cela impliquait toujours la présence de dieux quelconques et surtout une forme de transcendance à laquelle, lui athée, ne pouvait souscrire.

J’ai eu aussitôt envie de vous demander si vous, sans me répliquer aussitôt que l’athéisme est également une sorte de foi (sinon c’est triché), vous pourriez écrire un roman ou simplement une nouvelle desquels la transcendance serait totalement absente, un roman entièrement rationnel ? Et qui ne serait évidemment pas une dystopie (sinon c’est ENCORE triché Monsieur Card).

OSC :

La croyance, certains disent l’avoir en soit et d’autre disent ne pas l’avoir, mais tout au fond on a des croyances qu’on ne se connaît pas : il s’agit du fonctionnement du monde. C’est une chose importante. Et on est tellement convaincu qu’on ne croit pas que les autres n’y croient pas et on se demande si les non croyant ne sont pas fous ?

Je veille a ce que mes personnages ne suivent pas mes croyance profondes en leur laissant des libertés de croyance et de religion mais j’ai remarqué dans mes nouvelles et romans que certaines choses revenaient : il s’agit en fait de mes convictions profondes : c’est au final une forme de thérapie et un bon moyen de se ridiculiser mais ça me convient.

Toutes les idées de mes histoires que j’ai mis avec conscience seront lu avec conscience par le lecteur et mes idées propres se retrouveront dans des essais et pas dans de la fiction.

Mais ce qui est profond et inconscient, même vis-à-vis de moi, ne sera pas repéré par le lecteur. La causalité marche de même façon pour l’auteur que pour le lecteur. Beaucoup de lecteurs n’aiment pas mes livres car ils n’aiment pas son monde et ne veulent pas vivre dans son monde et vice-versa mais on partage les histoires des autres.

Par exemple, si on a lu le seigneur des anneaux, on a partagé cette expérience, et on a tous eu l’impression que c’était important.

JAD :

d) Serez-vous capable d’écrire une histoire dans lequel les dieux, le messie serait absents ?

OSC :


En tant que mormon on croit en un dieu qui existe dans le temps et l’espace, donc je triche sur la transcendance. Je ne crois pas qu’il soit possible d’écrire de la science fiction dans laquelle les actions ne sont pas importantes.

En effet, Asimov pensait être athée mais dans chacun de ses romans, il y a une personne qui pousse l’action. Cela ne veut pas dire qu’il croit en dieu mais il doit mettre une personne de type divin dans ses histoires.

On devine que George Lucas est de culture presbytérienne car aucun catholique ne laisserait Dark Vador être sauvé par une seule bonne action à la fin de sa vie !

Nous décidons tous que certains événements comptent suffisamment pour qu’on les montre. Et on a des personnages qui comprennent ce qui est important.

Cela réveille la figure divine et ceux qui la comprenne sont ses prophètes. Et les prophètes agissent selon ses valeurs.

Mais finalement on raconte une histoire car elle est importante

Si je lisais l’œuvre de monsieur Mann qui dit qu’il est athée et ne peut donc pas mettre de dieu dans ses histoires, je trouverais son dieu, ou pas…

Voici le dernier axe autour duquel s’articule l’interview, le roman phare de l’auteur : La Stratégie Ender.

La stratégie Ender


JAD :

a) La stratégie Ender dont une version cinématographique va sortir bientôt sur nos écrans est l’une de vos œuvres maîtresses (l’interview a été réalisée juste avant la sortie du film début novembre).

Sans spoiler trop le sujet, nous dirons qu’il s’agit du parcours initiatique d’un très jeune garçon très intelligent intégré à une école de guerre créée pour faire face à une invasion d’extraterrestres menaçants et incompréhensibles. Ender, le héros va bientôt devenir le seul espoir de l’humanité face à cet ennemi redoutable grâce à son sens aigu de la stratégie et du management de ses hommes ?

Mais qu’est-ce qui motive Ender basiquement ? Quelle est selon vous sa plus grande qualité ? Et son défaut majeur ?

OSC :

Ender représente l’aspiration plus que l’expérience. Son défaut c’est qu’il veut être bon mais qu’il ne sait pas ce que c’est. Il ne peut pas faire plaisir à tout le monde et il essaye de faire ce qui est le plus important. Alors que les adultes le poussent vers le jeu, lui reste centré sur la guerre. Mais comme il n’est pas autant impliqué émotionnellement que les autres dans le jeu, il n’arrive pas à être compris par les autres enfants.

Il se montre vertueux et vexant à la fois car il pense faire des choses plus importantes que les autres donc il est arrogant et en même temps au service des autres.

On ne veut pas faire de mal, c’est l’équilibre de l’humanité. Un parent ne peut jamais bien faire mais il faut le faire quand même. On essaye d’être vertueux et c’est ressenti comme un crime.

Le cœur du roman c’est le retournement final. On passe tous des moments comme celui d’Ender ou la réussite se révèle être le pire moment de sa vie.
Ender prend ses responsabilités en les assumant et en essayant de réparer le mal qu’il a fait. C’est le mieux qu’on puisse faire.

JAD :

b) Au final, entre la Stratégie de l’ombre et Ender, l’humanité est sauvée par deux enfants qui ont également le sens du service à la communauté.

Ender et Bean sont les deux faces de la même pièce semble-t-il. Ender est celui qui le plus porté à l’empathie tandis que Bean se débat avec une nature étrangère, mais comment vous, les différenciez-vous l’un de l’autre, qu’est-ce qui rend chacun de ces deux enfants, ces deux héros, réellement uniques et exemplaires ?

OSC :

Ender, c’est le personnage que j’aurais voulu être.

Bean, c’est Ender sans sa compassion. Mais il apprend la compassion sur les 4 livres qui lui sont dédiés : Pinocchio se transforme en garçon.

JAD :

c) Est-ce que Bean ne pourrait pas être considéré comme un autiste ?

OSC :

Ce n’était pas conscient mais je pense que c’est une lecture juste de l’autisme et du syndrome d’asperger. C’est étonnant de voir comment il s’adapte à la vie.

Je connais le fils d’un ami qui est très dyslexique et en grande difficulté pour lire une ligne de texte. Mais chaque personne lutte avec un problème qu’il essaye de surmonter et si on connaissait l’histoire des gens on les admirerait ou on les prendrait en pitié pour leurs problèmes à surmonter.

Mais on ne peut pas connaitre quelqu’un si on ne l’aime pas. Et si on déteste quelqu’un on ne le connaîtra jamais.

JAD :

e) La question provoc : Un de vos compatriotes a écrit : « Le rôle de la science fiction n’est pas de prédire la voiture, mais les embouteillages »

OSC :

On ne prédit pas le futur mais comment les humains réagiront aux événements et on n’a jamais raison sur tout ! Si on mesure le succès sur ce qu’on a deviné, tous les auteurs ont échoués.

Il faut mesurer la science fiction et la fantasy à l’aune de la préparation de l’adaptabilité du lecteur au changement du monde. Il s’agit en effet d’une lecture de jeune qui s’adapte. Puis adulte on continu à se préparer pour l’avenir, à entretenir une capacité à s’adapter à un changement déplaisant.

Il n’existe pas d’utopie qui ne soit pas un enfer pour les autres.

Le monde est gouverné par des gens qui préparent leurs propres utopies et on doit rester en dehors de leurs enfers.


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