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Prophecy : L’interview exclusive de Tetsuya Tsutsui

Date : 18 / 01 / 2013 à 20h05
Sources :

Source : Unification France


A l’occasion de la Japan Expo 2012 qui se déroula du 5 au 8 juillet au parc des expositions de Paris-nord Villepinte, Planète BD et Unification France ont eu l’occasion d’interviewer Tetsuya Tsutsui, l’auteur des mangas Manhole, Duds et du tout nouveau Prophecy édités aux Editions Ki-oon.

Planète BD : On vous a connus avec Duds Hunt en France. Comment avez-vous eu l’idée de publier ce projet sur Internet en premier lieu. Est-ce parce que les éditeurs n’en voulaient pas ou une volonté de votre part ?

Tetsuya Tsutsui  : Après voir écris le scénario, j’ai apportés mes planches aux différentes maisons d’édition japonaises mais toutes les ont refusées. Mais comme c’était un manga qui me tenait à cœur, j’ai décidé de le publier sur mon site Internet pour que le plus grand nombre de gens puisse le voir.

Planète BD : C’est comme ça que s’est faite votre rencontre avec Ki-oon, votre éditeur en France ?

Tetsuya Tsutsui : C’est ça.

Unification France : Vous avez ce lien particulier avec Internet car c’est par ce biais que vous vous êtes fait connaître. Pensez-vous continuer à publier des mangas par ce moyen ou passer comme un mangaka traditionnel sur papier ?

Tetsuya Tsutsui : Je suis mangaka professionnel, il faut bien que j’en vive. Donc ce qui est sûr c’est que je vais continuer à publier des mangas dans des magazines de prépublication pour que cela soit ensuite publié en volume relié. Mais comme vous le savez, les maisons d’édition ont leur propre politique éditoriale, en tout cas les maisons d’éditons japonaises et c’est difficile pour moi de fondre tout à fait dans leur moule. Ils mettent beaucoup de restrictions, que ce soit sur le fond ou au niveau de l’expression graphique. Or moi, j’ai besoin de ma part de liberté et s’ils estiment que mes mangas ne peuvent pas être prépubliés par la voie classique ; papier, magazines de prépublication, et bien je le ferai par Internet.

Unification France : A l’inverse, pensez-vous publier un jour dans un recueil des histoires comme Collector et Les congés de Tomomi-san qui sont publiées sur Internet ?

Tetsuya Tsutsui : C’est une idée qui me plairait bien. Mais comme il n’y a pas assez de matière pour l’instant, je n’ai écrit que quelques histoires, je ne peux donc pas encore en faire un volume relié.

Planète BD : Pour en revenir à Prophecy, vous y pointez du doigt les dérives possibles par le biais d’Internet. Vous-même avez été lancé par Internet : était-ce de fait un sujet qui vous tenait à cœur depuis longtemps et, sinon, quelle est la genèse de ce projet en particulier ?

Tetsuya Tsutsui : Internet est le média le plus populaire et le plus quotidien pour mon lectorat, c’est-à-dire des gens jeunes. Il est vrai qu’Internet était un sujet qui me tenait à cœur. Je parle des dangers, des dérives potentielles d’Internet, mais je ne suis pas là pour dire que je suis contre ce média, bien au contraire. Je veux qu’Internet reste un espace de liberté et je suis contre toute forme de réglementation dans ce milieu. Le message que je voudrais faire passer à travers mon manga c’est de dire : « Attention les jeunes, si on ne respecte pas certaines règles, on va perdre cette liberté, donc essayons de préserver cet espace de liberté qu’est Internet ».

Unification France : Vous évoquiez déjà en 2008 le synopsis de Prophecy. Comment le projet-a-t-il mûri dans votre esprit et qu’avez-vous fait entre 2008 et la réalisation de ce titre ?

Tetsuya Tsutsui : Vous me demandiez ce que je faisais durant ces cinq années, en fait pour vous dire la vérité j’ai presque rien fait. J’ai lu des livres. En fait je suis resté un peu enfermé chez moi, car j’ai eu maille à partir avec mon ancienne maison d’édition japonaise. Ce fut une période assez difficile pour moi et je n’ai eu aucune activité créative durant ces cinq années. Et c’est vrai qu’en 2008 j’avais déjà raconté le synopsis de ce qui allait être Prophecy. Mais entre temps beaucoup d’évènements ont eu lieu notamment le grand tremblement de terre de l’Est du Japon l’année dernière et donc tous ces grands évènements et aussi d’autres faits divers m’ont largement influencé pour la matière de ce nouveau manga.

Planète BD : Tous vos mangas parus en France traitent de peurs récentes en rapport avec les technologies, que ce soient les virus dans Manhole, ou bien encore les dérives avec les téléphones portables dans Duds Hunt. De la même manière, dans Prophecy on voit comment des gens peuvent s’organiser pour mettre en place des vengeances par le biais d’Internet. Est-ce parce que vous êtes un grand anxieux ou ce sont des thèmes que vous préférez traiter de manière générale ?

Tetsuya Tsutsui : En ce qui concerne le virus, cela me parait normal d’en avoir peur mais pour ce qui concerne le portable et d’Internet, moi je pense que ce sont des outils très pratiques, qui nous aident dans notre vie quotidienne. Je veux attirer l’attention sur le fait que si on utilise mal ces outils et bien on peut facilement blesser autrui, faire du mal. C’est donc une sorte de sonnette d’alarme que je tire pour tous ceux qui utilisent Internet, les portables sans trop réfléchir.

Unification France : Pour continuer dans les peurs et les fais divers, le cas Luka Rocco Magnotta, le dépeceur canadien, prouve que la réalité dépasse parfois la fiction. Ce genre de faits divers peut-il vous inspirer pour une éventuelle histoire ?

Tetsuya Tsutsui : Cette affaire dont vous me parlez n’a pas été visiblement très relayée dans les médias japonais puisque je n’ai pas connaissance de cette affaire alors que je suis un gros consommateur d’Internet. Et il est vrai que souvent je m’inspire et je prends comme point de départ des faits divers sensationnels ou dramatiques pour trouver matière pour mes nouveaux mangas.

Planète BD : Pour chaque nouvelle œuvre, entre ces recherches de faits divers et le fait que vous parlez à chaque fois d’une technologie de manière pointue et ne racontez pas n’importe quoi, quelle est la part de documentation et de recherche préalable dans votre travail ? A quel point vous plongez-vous dans ce travail pour ancrer vos mangas dans la réalité ?

Tetsuya Tsutsui : Alors je ne sais pas si le travail de collecte d’information est suffisant ou pas, mais en tout cas je m’efforce d’en collecter un maximum avant de me lancer sur un sujet. Par exemple pour Manhole, j’ai visité à plusieurs reprises le musée qui se trouve dans un arrondissement qui s’appelle Meguro à Tokyo et qui est un musée spécialisé dans les virus. Et j’ai pu consulter des documents qui d’habitude ne sont pas ouverts au public. Donc vous voyez j’aime bien m’informer avant de lancer sur un sujet.

Unification France : Pensez-vous faire un jour autre chose que du thriller ? Si oui, quels genres et quelles thématiques ? Avez-vous d’autres projets à l’esprit ?

Tetsuya Tsutsui : Il s’agit du phénomène de censure dans les comics. Vous savez dans les années 40, le gouvernement américain a censuré ou en tout cas à mis des freins à la liberté d’expression pour les comics américains. Je voulais parler de ce phénomène et faire des recherches sur les raisons, et comment on en est arrivé à censurer tout simplement des comics, des gens qui dessinent des bandes dessinées. C’est un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps mais pour ça il faut évidemment que je me rende sur place aux Etats-Unis pour collecter des informations et pour l’instant je n’en ai pas le temps. Je tiens à ce projet mais je le reporte sans cesse.

Unification France : Au Japon aussi, il y a de la censure...

Tetsuya Tsutsui : Oui en tant que mangaka, vous vous imaginez bien que je suis contre toute forme de censure ou de réglementation ; cette façon qu’ont certains gouvernements de vouloir toujours mettre des bâtons dans les roues des artistes, ou des dessinateurs de manga, de bande dessinée. C’est très récurrent, il convient de résister à ce phénomène et en tant que mangaka ma façon à moi de résister à cette tendance pernicieuse c’est de faire un manga dessus.

Unification France : Est-ce qu’avoir de telles contraintes ne permet-il pas justement, pour détourner la loi, d’avoir plus de créativité ?

Tetsuya Tsutsui : Tout à fait, vous avez raison. Mais moi en tant que mangaka, j’ai quand même besoin d’un énorme espace de liberté. La liberté cela doit être, comment dire, une condition sine qua non pour pouvoir créer, dessiner. Sans liberté, je ne peux pas continuer mon travail de mangaka. Alors évidemment, il y a des choses que l’on n’a pas le droit de faire et qu’il convient d’éviter comme par exemple critiquer les organisations religieuses, ou blesser les gens nommément. Mais je crois que si on évite ça on a le droit quand même de bénéficier d’un maximum de liberté.

Planète BD : En France, vos mangas connaissent un bon accueil, peut-être meilleur qu’au Japon. Pensez-vous que, comme Jirô Taniguchi par exemple, vous devenez petit à petit un auteur presque plus français que japonais ?

Tetsuya Tsutsui : C’est vrai qu’avant Prophecy, j’avais plus de succès en France qu’au Japon. Mais depuis Prophecy, je sens qu’il y a un bon accueil du public japonais, et une certaine reconnaissance. Je pense que les choses sont en train de changer. Et je tiens aussi à vous dire que Jirô Taniguchi est un mangaka qui est très très apprécié au Japon et nullement sous-estimé.

Unification France : Pour continuer sur la liberté d’expression, Prophecy est une commande de l’éditeur français Ki-oon, ce qui est peu fréquent. Ki-oon vous a-t-il imposé certaines contraintes (nombre de tomes, personnages...) et avez-vous eu toute latitude dans votre travail ? De même, au niveau de la Shûeisha, avez-vous un tantô (ndlr : responsable éditorial) qui vous a suivi ?

Tetsuya Tsutsui : Alors ce n’est pas une commande à proprement parler de Ki-oon. Il y a eu un accord de principe avec les éditions Ki-oon pour que mon nouveau manga soit publié chez eux, mais après, le nombre de tomes, le développement de l’histoire, les personnages, pour tout ça les éditions Ki-oon m’ont laissé entière liberté, et c’est pareil aussi pour Shûeisha. Ils ont toujours respecté ma liberté et mon indépendance.

© Tetsuya Tsutsui / Ki-oon


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